MESURES UE SALIT PUBLIC
contre les armées étrangères ou terminer la guerre civile; il était dicté par cette fureur aveugle qui cherchait à se venger, sur des ennemis vaincus et désarmés, de la résistance et de la victoire des ennemis qui peuvent combattre. C’était la vengeance féroce du sauvage sur le prisonnier qu’il a pu saisir.
Un dernier article témoignait de la barbarie et de l’impiété qui avait effacé dans l’âme de ces hommes l’empreinte de la civilisation. « Les tombeaux et mausolées des ci-devant rois, élevés dans l’église de Saint-Denis, dans les temples et autres lieux, seront détruits le 10 août prochain. »
Cet acte impie ne rencontra pas un contradicteur. Le surnom de père du peuple avait valu une exception en faveur de Louis Xll ; l’évêque Grégoire reprocha cette flagornerie à Barère ; il assura quo ce prétendu père du peuple en avait été le fléau; d'ailleurs il ne fallait pas accoutumer le peuple à l’idée qu’un roi peut être bon.
La profanation des tombes royales était encore une des volontés d’un programme révolutionnaire sorti des bas-fonds du jacobinisme. Il est triste de raconter qu'elle avait été d’avance demandée. Dans une ode publiée quelques mois auparavant, le poète Lebrun avait célébré les événements de l’année 1792, depuis le 10 août jusqu’au 13 novembre, ce qui comprenait le 2 septembre; puis venait cette strophe prophétique :
Purgeons le sol des patriotes Par des rois encore infecté ;
La terre de la liberté Rejette les os des despotes.
De ces monstres divinisés Que tous les cercueils soient brisés !
iu.
DISCOÜRS DE DANTON.
Que leur mémoire soit flétrie ,
Et qu’avec leurs mânes errants Sortent du sein de la patrie Les cadavres de ses tyrans.
En d’autres temps, les poètes et les rhéteurs ont trop souvent chanté ou justifié de criminelles actions; mais il appartenait à une époque, où les lettres avaient acquis une autorité plus étendue, de leur voir prendre l’initiative. Ce qui passait dans les faits avait d’abord été infusé dans les esprits faussés ou les imaginations perverties. « Ce qui était absurde, disait Garat, nous a conduits à ce qui est horrible. »
Si Danton n’avait point l’ambition d’être le directeur principal de ce nouvel élan révolutionnaire , il tenait à ne pas rester en arrière. Les projets du comité de salut public furent pour lui l’occasion de développer ses idées sur le gouvernement qu’exigeaient les dangers de la république.
« Le moment est arrivé d’être politique. L’établissement du comité de salut public est une des conquêtes de la liberté. 11 faut que la Convention donne à cette institution l’énergie et le développement dont elle est susceptible. Ce Cobourg, qui s’avance sur votre territoire, va rendre le plus grand service à la république. Nous sommes menacés des mêmes dangers que l’année dernière , mais le peuple n’est pas usé, puisqu’il a accepté la constitution. » — « Soyons terribles; faisons la guerre en lions. Pourquoi n’établissons-nous pas un gouvernement provisoire qui seconde, par de puissantes mesures, l’énergie nationale? Je le déclare , je n’entrerai dans aucun comité responsable; je conserverai ma pensée tout entière et
DISCOURS DK DANTON .
la faculté de stimuler sans cesse cens qui gouvernent. 11 faut, en attendant que la constitution soit en activité , ériger le comité de salut public en gouvernement; les ministres ne seront que ses premiers agents. « — « 11 faut mettre à la disposition de ce comité de gouvernement cinquante millions pour les dépenses politiques auxquelles nous obligent les perfidies de nos ennemis; il les emploiera tous en un jour, s’il le juge utile. 11 faudra, après la récolte, que chaque commune fournisse un contingent d’hommes qui s’enrôleront d’autant plus volontiers, que le terme de la campagne approche. Chez un peuple qui veut être libre , il faut que toute la nation marche , quand sa liberté est menacée. L’ennemi n’a encore vu que l’avant-garde nationale. Nous donnerons au monde un exemple que nul peuple n’a encore donné. La nation française a voulu individuellement, et par écrit, le gouvernement qu’elle a adopté. Périsse un peuple qui ne saurait pas défendre un gouvernement aussi solennellement juré ! La Vendée fait la guerre avec plus d’énergie que nous. Nous qui stipulons pour les générations futures, nous que l’univers contemple , comment se fait-il que nous envisagions dans une froide inaction les dangers qui nous menacent? Le peuple a plus d’énergie que voub. La liberté est toujours partie de la base.... Une immense prodigalité pour la cause de la liberté est un placement à usure. Soyez grands et politiques en tout. Ayez une foule d’agents pour découvrir une foule de traîtres. Faites surveiller les frontières , afin que rien ne puisse s’écouler. Faites faire l'inventaire des armes; donnez cent millions pour fondre des canons. » — <i A présent vous êtes purgés des intrigants ; vous n’êtes plus ti-
DISCOURS UE DANTO.t.
raillés par les factions. Le peuple a confiance en vous; soyez grands et dignes de lui. Si votre faiblesse ne le sauve pas , il se sauvera sans vous. »
Le comité de salut public sembla effrayé de la responsabilité que Danton voulait lui imposer. Barère , Cambon , Saint-André , demandèrent la conservation des ministres, reculèrent surtout devant le maniement des finances, et virent un grand danger dans ce gouvernement provisoire et nouveau. Robespierre lui-même n’approuva point la proposition ; elle lui parut vague et d’un succès incertain. Il pensait que supprimer le conseil exécutif n’était pas un bon moyen de faire marcher le gouvernement. Couthon fut du même avis. Lacroix, qui était tout à fait l’homme de Danton, insista seul sur les avantages de son projet. Robespierre avait demandé l’ajournement ; Thuriot proposa le renvoi au comité.
Danton avait inquiété l’Assemblée et lui avait déplu. Ce langage impérieux, cette affectation de supériorité, les questions d’argent, sur lesquelles Danton était toujours écouté avec méfiance, ne pouvaient lui concilier la faveur de la Convention. Il répondit en se plaignant des calomnies qui le poursuivaient et jura par la liberté de sa patrie que jamais il n’accepterait de fonctions dans le comité de salut public. Un rapport présenté peu de jours après par Hérault de Sécbelles, sans repousser la pensée de Danton, se bornait à remarquer que les attributions du comité et la confiance que la Convention lui accordait, comportaient la faculté d’exercer tous les pouvoirs nécessaires ; de sorte que le projet se réduisit à ouvrir un crédit de cinquante millions sur la trésorerie nationale.
ACCUSATION DK CASH A.
Parmi les dangers qui, de Ions côtés, menaçaient la république, et les mesures qui allaient successivement appesantir sur la France la plus étrange et la plus sanglante tyrannie, le parti vainqueur n’oubliait pas ses vengeances contre les Girondins. Quelquesuns siégeaient encore sur les bancs de la Convention et n’avaient pas été compris dans les deux catégories du décret du 28 juillet. Couthon, organe du comité de salut public, prit occasion du mouvement d’opinion qui, depuis quelques jours, s’était élevé contre la perfidie du gouvernement anglais, pour proposer la mise en accusation de Carra. La corruption par l’or étranger, les correspondances avec le ministre Pitt ou le prince de Cobourg, la qualification d’agent des despotes coalisés étaient une des imputations que les deux partis s’adressaient mutuellement. Carra avait été, en 1791 et 1792, le journaliste le plus violent dans ses attaques contre le roi j il était du comité insurrectionnel par qui le 10 août avait été tramé et dirigé; son vote dans le procès n'avait point fait défaut aux ennemis de Louis XVI. Le comité de salut public imagina, pour prouver son intelligence avec l’Angleterre, de rechercher un article du 26 juillet 1792 où, presque sous forme de plaisanterie ,* il avait indiqué le duc d’York et le duc de Brunswick comme de vrais amis de la liberté, qu’il serait heureux de voir régner sur la France.
Aucun autre motif d’accusation ne fut allégué, et le décret fut adopté sans discussion. Carra était absent; il arriva et demanda à se justifier. On l’envoya à la barre. Son apologie fut humble. Il avait déjà, dans son journal, pris soin de louer le 31 mai et de recom-