‹ Histoire de la Convention nationale. T. 3Chapitre 103 sur 138 · ACCUSATION DR CARRA · texte numérisé non relu

ACCUSATION DR CARRA

mander la nouvelle constitution au suffrage des assemblées primaires.

Robespierre ne tint nul compte de ses lieux communs patriotiques. Lui aussi avait été journaliste en 1792; il était alors le défenseur de la constitution monarchique. Lorsque Carra et les Girondins voulaient la guerre, il s’y opposait à la tribune ou dans son journal; il n'était pas homme à oublier les rancunes de cette polémique. 11 maintint l’accusation en produisant d’autres articles du journal de Carra , et voici comme il parlait à son collègue de révolution et d’assemblée, qu’il voulait envoyer à l’échafaud.

« Lâche, tu vois tes complots découverts. Le système de tous nos maux est tracé dans tes indignes écrits. Tu t’es réjoui des progrès que faisait sur notre sol ton cher Brunswick. Ton âme atroce espère encore qu’il viendra t’arracher au supplice dû à tes forfaits; mais ton attente sera trompée. » — a Citoyens, la présence de ce traître a excité l’indignation que je viens de faire éclater aux yeux du peuple qui m’écoute.» — « C’était donc pour ton Brunswick que ton exécrable faction broyait les poisons de la calomnie et aiguisait les poignards des assassins !» — « Mais citoyens, c’est trop longtemps vous entretenir d’un conspirateur : la république doit être vengée : qu’il soit, ainsi que ses complices, livré au tribunal révolutionnaire. »

Alors ce fut parmi la Montagne une vive émulation à produire des charges nouvelles contre Carra. Robespierre chercha à calmer cette ardeur, en disant que le décret d’accusation était assez justifié.

Un député de l’Ariége, Gaston , prononça aussi son mot contre Carra. On demanda à ce nouvel accusateur

s’il n’était point frère d’un nommé Gaston , dont Carra avait mis la tête à prix, lorsqu’il était représentant en mission dans la Vendée. Gaston répondit que ce chef de rebelles n’était point son frère. « Si j’avais un frère qui déchirât le sein de ma patrie , je briguerais l’honneur de le poignarder. » 11 aurait pu ne point parler par supposition; son frère était émigré, il l’avait dénoncé, avait voté la peine de mort, contre les émigrés et s’en était hautement vanté à la tribune des Jacobins ; c’est ce que Lacroix s’empressa d’attester.

Ainsi Carra fut envoyé en accusation , comme complice du gouvernement anglais. Il y avait parmi la faction révolutionnaire une telle démence d'indignation contre l’Angleterre, que trois jours après, Garnier de Saintes demanda que William Pitt fût déclaré l’ennemi du genre humain et que tout le monde eût droit de l’assassiner. Il espérait qu’un ami de l’humanité, un nouveau Mutius Scævola, délivrerait la terre de ce monstre.

L'assassinat ordonné par une loi parut pourtant une indignité à la Convention, comme à l’Assemblée législative qui avait rejeté tes tyrannicides; Cou thon ne voulut pas qu’on allât jusque-là. « Mais je demande au moins, dit-il, que vous décrétiez solennellement que Pitt est l’ennemi de l’espèce humaine. » Ce décret se trouve dans la collection des lois.

Une circonstance nouvelle contribuait surtout à ce redoublement de haine contre l’Angleterre. Une armée, commandée par le duc d’York, était vernie se joindre à l’armée autrichienne qui était entrée en Flandre; la coopération de cet auxiliaire avait décidé la prise

de Valenciennes. La capitulation avait été hâtée par une sédition des habitants, qui éclata à la suite de la sommation par laquelle le duc d'York déclarait que la garnison et les habitants seraient passés au fil de l’épée. Cette sommation avait été imprimée et affichée : ce qui prouvait que l’ennemi avait des intelligences dans la place. Toutefois les deux représentants, qui y étaient enfermés, rendaient le plus honorable compte de la conduite de la garnison et du général Ferrand qui la commandait; ils avouaient que le général s’était rendu seulement lorsque la brèche était praticable et le succès de l’assaut inévitable. Quelques passages de leur rapport qui ne furent point rendus publics, donnaient à penser que le comité de salut public et le ministre de la guerre auraient pu prendre de meilleures mesures pour secourir ou ravitailler la place'.

Le peu de progrès des armées coalisées , lorsque les circonstances semblaient leur être si favorables, pouvait sembler plus surprenant encore que la retraite des Prussiens dans leur campagne de l’année précédente. Le prince de Cobourg avait d’abord combiné, avec Dumouriez, un projet de contre-révolution, et subordonné sa conduite militaire aux chances de la politique intérieure de la France. Lors même que Dumouriez ne fut plus qu’un fugitif et un émigré, le général autrichien persista pendant quelque temps dans la pensée de profiter de l’état de désordre où il voyait tomber de plus en plus la nouvelle république; il conservait l’espoir de rétablir la monarchie, eh intervenant comme auxiliaire d’un des partis qui se

’ Rapport de Courtois.

combattaient. La guerre de la Vendée, la lutte des Girondins contre la commune de Paris et la Montagne, lui paraissaient des chances favorables. Ces idées furent rejetées bien loin par le congrès d’Anvers ; il eut ordre d’y renoncer et de pousser la guerre activement. Alors il demanda des renforts ; se déterminant à ne point risquer une invasion rapide, il ne voulut point s’engager avant d’avoir soumis les places fortes de la frontière.

Cependant le caractère politique de l’intervention européenne dans les affaires de la France avait complètement changé; l’accession de l’Angleterre y avait fort contribué. Sans doute la mort du roi et le déchaînement d’une démocratie antisociale avaient excité dans la nation anglaise, dans son aristocratie et son gouvernement, une opinion sincère, et même passionnée, contre la France révolutionnaire; mais, moins que tout autre cabinet, des ministres anglais ne font pas des guerres de principes. Dès qu’ils se mêlèrent des affaires de la coalition, les mots indemnités et garanties furent prononcés. Un dénoûment prompt, une contre-révolution de l’intérieur, aidée par les armes étrangères, n’auraient pas donné lieu aux conditions que voulait l’Angleterre. Elle n’avait encore mis la main sur aucun gage; nulle colonie française n’était encore conquise; notre marine n’avait subi nulle destruction ; il n’y avait ni revanche, ni vengeance de notre intervention dans l’émancipation américaine. De son côté , l’Autriche songeait à être solidement confirmée dans la possession des provinces belges , et à les accroître par des annexes prises sur la Flandre française. C’était aussi une des intentions de l’Angleterre. La guerre ayant maintenant ce but,

devait être conduite sans précipitation et en évitant les grands hasards.

D’un autre côté, dès le commencement de la campagne, il avait été réglé , d’un commun accord , entre l’Autriche et la Prusse , que les forces des deux puissances agiraient séparément et sous leurs propres chefs. De sorte que les opérations militaires ne pouvaient se rapporter à un seul et même plan : autre cause qui s’opposait à de grands et prompts résultats.

Cet arrangement avait encore pour effet qu’il n’y aurait point d’armée de l’Empire, que le corps germanique n’agirait pas dans son unité et que le contingent de chaque prince servirait, comme auxiliaire , dans l’armée autrichienne ou daus l’armée prussienne.

Les princes d’Allemagne furent mécontents et inquiets de se trouver ainsi soumis à la suprématie militaire des deux monarchies, de devenir instruments de leurs projets et de combattre pour leur agrandissement. La Bavière, le Wurtemberg et les autres États secondaires ne songèrent plus qu’à se dérober aux obligations du traité d’alliance et de garantie mutuelle qu’ils avaient contracté pour se réfugier dans le système de neutralité. Les projets et les espérances de la Prusse et de l’Autriche leur semblaient à craindre, au moins autant que les entreprises de la république française.

C’était encore le duc de Brunswick qui commandait l'armée prussienne, forte d’environ cinquante mille hommes. Il avait plus de motifs que le prince de Cobourg pour ne pas tenter une irruption soudaine sur le territoire français; il en avait appris, quelques mois auparavant, les difficultés et les périls. Son

LE GÉNÉRAL CUSTINE

point de départ n’était plus la frontière; l’armée prussienne était sur la rive droite du Rhin. D’ailleurs la Prusse n’avait pas le même intérêt que l’Autriche à occuper une portion du sol français ; son agrandissement ne pouvait se réaliser aux dépens de la France ; c’est en Allemagne qu’elle avait des conquêtes à faire. Le but que se proposa le duc de Brunswick fut donc de prendre Mayence et de délivrer la rive gauche du Rhin. Son armée passa le fleuve à la fin de mars.

Le général Custine commandait l'armée française opposée au duc de Brunswick. 11 possédait de grandes qualités militaires : brave, actif, adoré des soldats, dont il avait beaucoup de soin et à qui il savait plaire ; exact et sévère sur la discipline , il avait gagné la confiance de l’armée par les rapides succès qu’il avait obtenus au mois d’octobre 1792. Son penchant l’aurait porté à préférer une guerre agressive et de brillantes expéditions; la première lui avait bien réussi. D’ailleurs il voyait Dumouriez s’illustrer et se grandir par l’invasion de la Belgique ; il eut donc un moment l’idée de pénétrer au cœur de l’Allemagne. Le gouvernement fut assez prudent pour ne point consentir à une telle entreprise ; Custine lui-même dut la reconnaître comme peu raisonnable.

Toute l’attention du gouvernement de la république était à cette époque concentrée sur l’armée du Nord. Dumouriez avait d’abord fait espérer de grands résultats; plus tard sa conduite douteuse, ses revers e sa défection avaient presque exclusivement préoccupé le comité de salut public. Le général Custine fut donc réduit à une guerre défensive ; elle convenait à la si-

LE GÉNÉRAL Cl'STINE.

tuation générale des affaires, au peu de forces dont il disposait, à l’inexpérience des soldats, des ofticiers et des généraux dont se composait son armée.

11 fut d’abord contraint à repasser le Rhin; en abandonnant la rive droite, il perdit Francfort qui ne pouvait être défendu. Cette évacuation était l’objet de pourparlers confidentiels avec les généraux prussiens; un soulèvement des habitants en prévint la conclusion; de sorte que la très-faible garnison fut obligée à une retraite précipitée; quarante soldats furent massacrés par la populace de Francfort. Cet échec fut d’abord très-exagéré par la voix publique, et devint une occasion de blâme contre Custine.

La situation des généraux de la république commençait à devenir difficile; la Convention envoyait auprès de chaque armée des commissaires tirés de son sein; le général en chef se trouvait placé sous leur surveillance, ou même sous leur autorité. Leur ignorance de toutes les choses de la guerre, leurs illusions, leur aveuglement sur le possible, leur penchant à se donner l’importance d’une volonté suprême, étaient une source continuelle de dégoût, de gêne et de contrariétés pour les généraux. En outre, l’exagération d’opinion et les habitudes révolutionnaires des conventionnels les rendaient méfiants , crédules aux dénonciations, accessibles aux intrigants et aux hypocrites de patriotisme. Les haines politiques s’étaient introduites parmi les officiers. Les uns par ambition, désir d’avancement ou sentiment de jalousie, ne songeaient qu’à perdre leurs supérieurs ou leurs chefs. Quelques-uns étaient enivrés d’un fanatisme plus sincère. La discipline en souffrait moins qu’on n’aurait pu le penser, mais elle était endurée avec mécontentement.

LL GÉNÉRAL CL'STINE

Des agents envoyés par les clubs ou encouragés par les représentants, arrivaient à l'armée pour engager les soldats à dénoncer leurs chefs; ils n’y pouvaient presque jamais réussir, même en promettant de l’avancement ou de l’argent 1 .

' Après la défection de Dumouriez, les généraux furent encore plus poursuivis de soupçons et de dénonciations : en vain ils protestaient de leur dévouement à la république et adoptaient, dans leurs proclamations ou leur correspondance, un langage de jacobin, rien ne les préservait de la défiance et de la délation. Custine devint surtout le but des attaques journalières de la société des Jacobins. Marat et les hommes de la commune répétaient sans cesse leurs invectives et leurs accusations. Il était d’un caractère difficile, dur envers les officiers, et ils ne professaient pas pour lui la même affection que les soldats. Les généraux qui avaient eu des rapports avec lui s’en plaignaient, et non sans raison ; il avait plus d’une fois attribué à leurs fautes le mauvais succès de quelques opérations militaires. La sévérité de sa discipline atteignait surtout les bataillons de nouvelle formation où régnait le plus de désordre et d’exaltation politique. A Mayence et en Allemagne, il avait parfois rudoyé les clubistes, gens qui portaient le trouble partout et n’enduraient nulle autorité.

Il eut un jour à écrire à la Convention une aventure

qui fit du bruit. Un de ses aides de capip, peu après

la fin de Dumouriez, lui reprocha d’être complice de

cette trahison. Custiue pardonna à son exaltation; ses

amis et ses camarades s’efforcèrent de le calmer; ils »

1 Mémoires du maréchal SainUCyr.

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y réussirent si peu que, trois jours après, ce jeune homme entra dans le cabinet de son général : « Vous écrivez des mensonges à la Convention, » lui dit-il. En même temps, il prit un pistolet, le dirigea sur la poitrine de Custine en lui disant : « Pour vous ou pour moi. — Tirez donc, » lui dit le général. Alors il s’écria : « Eh bien, pour moi ! » 11 tira le coup de pistolet dans sa bouche et tomba tout fracassé. Custine, en racontant cette scène, disait : « Ma loyauté ne me permet pas de laisser rien à désirer sur les circonstances de cet événement. L’homme est vertueux, il était excellent citoyen. Les trahisons et nos malheurs lui ont fait perdre la tête. Je regrette un homme qui aurait été un des plus zélés défenseurs de la république. »

Ce trait de démence peut expliquer, et l’on est tenté de dire excuser, beaucoup d’actes criminels commis à cette époque désordonnée. De grands pouvoirs étaient souvent confiés à des hommes qui n’étaient pas plus raisonnables que cet officier, et qu’en temps ordinaire on aurait remis aux soins de la médecine.

Malgré les dénonciations continuelles, et bien que la perte de Custine fût devenue une affaire de parti, il conserva la confiance du gouvernement. Son armée n’était plus assez nombreuse pour qu’il tentât la moindre entreprise. Il avait laissé dans Mayence vingt-trois mille hommes : c’était une grande faute militaire. En renonçant à défendre cette place, Custine aurait eu sur la rive gauche assez de force pour faire avec avantage une guerre défensive, et combiner même des attaques dont le succès pouvait être espéré. Mais ce n’était pas à lui que devait être imputée cette mauvaise combinaison. Il avait proposé au conseil exécutif l’é-

LE GÉNÉRAL CUSTINE

vacuation de Mayence. Ce pouvait être même un acte de bonne politique ; les Prussiens ne se proposaient rien de plus que de reprendre et d’occuper cette ville; ils auraient préféré l’obtenir par voie de négociation. Leurs dispositions étaient les mêmes qu’au moment de la retraite de Champagne, et si la paix eût été possible avec la république, le cabinet prussien aurait essayé de traiter : c’est ce qu’il fit savoir à Custine. Le général était loin de penser à prendre sur lui une réponse quelconque : il en référa au conseil exécutif. Dans un temps où les affaires auraient été conduites raisonnablement, les avantages de la paix conclue avec la Prusse auraient semblé évidents. Le ministre des affaires étrangères et ses collègues n’avaient pas et ne pouvaient avoir une telle hardiesse; ils autorisèrent seulement Custine à résoudre ce qui lui paraîtrait militairement nécessaire.

Il envoya dans Mayence un de ses officiers, accompagné d’un plénipotentiaire prussien. Il écrivait au général Doyré , commandant de la place , à peu près comme le conseil exécutif lui avait écrit; il expliquait comment, étant hors d’état de porter secours à l’armée assiégée, il admettait que des négociations pouvaient être ouvertes, mais recommandait expressément de ne conclure qu’à la condition de la libre sortie de la garnison et l’évacuation du matériel et de toute l’artillerie.

Le général Doyré n’avait garde de rien résoudre ; il était placé sous l'autorité de deux représentants du peuple enfermés dans la place, Reubell et Merlin. Ils eurent une conférence secrète avec le général Kalkreuth. Rien ne fut conclu. Le siège, que n’avait pas interrompu cet essai de négociation, continua. Les

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généraux Doyré , Meunier et Aubcrl-Dubayet étaient animés d’ardeur patriotique, mettaient bonne espérance dans le courage et la constance de leurs soldats ; ils firent rejeter les propositions du général prussien.

On était alors à la fin d’avril; la ville n’était pas encore entièrement attaquée, ni investie régulièrement. Le roi de Prusse fit demander aux Autrichiens une artillerie de siège; elle lui fut refusée. Le cabinet de Vienne se souciait peu de voir Mayence aux mains des Prussiens. Custine avait reçu des renforts; les jeunes soldats commençaient à être exercés. Le comité de salut public venait de mettre sous ses ordres l’armée de la Moselle, commandée par le général Houcbard qui, jusque-là, n’avait pas coordonné ses mouvements avec l’armée du Rhin. Elle se trouvait en face de l’armée prussienne qui protégeait le siège de Mayence.

Toutefois Custine ne s’empressait point à rien essayer; sa témérité n’était plus la même; il était devenu très-prudent et n’avait plus la même confiance dans les troupes qu’il commandait. La présence et l’autorité des représentants le gênaient et le décourageaient au point qu’il écrivit à la Convention : « Je ne puis commander les armées qui me sont confiées, après avoir perdu la confiance des citoyens lluamps, Montaut et Soubrany. Ils m’ont traduit en jugement devant eux , en me donnant pour partie adverse un lieutenant-colonel, vil perturbateur à qui j’ai dû imposer silence. Aujourd’hui, j’ai été interpellé en présence de plusieurs officiers, sur une lettre que j’ai écrite au duc de Brunswick, et dont je vous envoie copie. J’ai d’abord répondu avec modération; mais

LK GÉNÉRAL CISTINK.

l’un des trois commissaires m’ayant accusé d’avoir, dans cette lettre, montré des sentiments peu dignes d’un républicain, je ne puis, après une telle injure, continuer à commander les armées de la république. »

La lettre adressée au duc de Brunswick était au contraire d’un langage très-patriotique. Un officier fait prisonnier par les Prussiens avait prétendu qu’il avait été chargé de se rendre auprès des représentants enfermés dans Mayence, afin de les inviter à traiter pour la capitulation. Custine demandait que cet officier lui fût renvoyé; il voulait le faire punir.

Au lieu d’accepter la démission, le comité de salut public nomma Custine général en chef de l’armée du Nord. « Votre comité, disait Barère, a examiné la conduite de Custine. Seul, il a résisté à la manie diplomatique qui a gagné vos généraux. Quand Dumouriez diplomatisait pour le malheur de la république, Custine établissait la discipline la plus sévère. L’armée qui a le plus honoré les armes de la république, c’est l’armée du Rhin ; c’est Custine qui a eu la comptabilité la plus régulière, qui a envoyé le plus exactement ses états de revue, qui a le mieux réussi à placer les assignats dans l’armée. »

Une circonstance rendait cet éloge plus honorable et plus complet : les commissaires de la Convention près de l’armée du Nord avaient demandé, comme organes des officiers et des soldats, que Custine fût appelé à la commander. L’armée du Nord était la plus importante : sur le théâtre où elle combattait devait être décidé le sort de la république.

Custine allait remplacer le général Dampierre, que les représentants du peuple avaient donné pour suent 17

LE GÉNÉRAL CCSTINE.

cesseur à Dumouriez. L’armée , qu’il fut alors chargé de commander, était en mauvais ordre et trèsaiïaiblie. Toutefois les commissaires exigèrent que Dampierre attaquât l’armée autrichienne, afin de débloquer Condé, dont le siège était commencé. L’attaque ne fut pas heureuse ; l’armée du Nord y perdit deux mille hommes et une partie de son artillerie. Il fut ordonné au général Dampierre de combiner une nouvelle entreprise à laquelle il jugeait peu de chances de succès. Après plusieurs assauts tentés inutilement contre une redoute fortifiée par des abatis, Dampierre, voyant son avant-garde foudroyée par une batterie ennemie, se jeta en avant avec un nouveau détachement. « Où courez-vous, mon père? lui cria son fils qui lui servait d’aide de camp, c’est une mort certaine. — Oui, mon ami, mais j’aime mieux mourir sur un champ de bataille que sous le couteau de la guillotine. » 11 eut la cuisse emportée et mourut le lendemain. On en fit un martyre de la liberté : on l’aurait envoyé à l’échafaud, si un boulet autrichien ne l’eût pas soustrait à la juridiction révolutionnaire.

Custine, avant de prendre le commandement de l’armée du Nord, voulut y apporter le prestige d’une victoire. 11 croyait ses forces suffisantes et comptait surprendre l’ennemi dans ses cantonnements , de manière à couper un de ses corps de troupes. 11 fut trompé dans ses calculs. Une marche de nuit jeta quelque désordre dans les colonnes qu’il avait mises en mouvement. Les ennemis ne furent point pris au dépourvu ; ses ordres ne furent pas bien exécutés; l’entreprise eut un mauvais succès, sans nuire cependant à sa réputation militaire , ni donner au comité

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de salut public le regret de lui avoir confié un commandement plus important.

Lorsqu'il arriva à l’armée du Nord, il la trouva daus une position qui était devenue plus mauvaise depuis la mort de Dampierre; le duc d’York était arrivé avec dix. mille Anglais. Le camp de Famars, situé en avant de Valenciennes, avait été évacué après une attaque générale. Valenciennes et Condé étaient maintenant entièrement investis; l’armée française était retirée sous Boucbain; toute la frontière jusqu’à Dunkerque était menacée. L’ennemi était en forces supérieures.

Custine ne pouvait tenter de porter secours aux deux places assiégées; mais il obtint quelques avantages sur sa gauche, où les Autrichiens, qui s’étaient concentrés pour protéger les deux sièges, avaient laissé la frontière moins garnie. Fûmes fut pris par les Français. Quelques autres avantages furent encore obtenus dans la région qui s’étend entre Lille et la côte.

Ce n'était pas assez pour satisfaire le comité de salut public, ou plutôt pour justifier vis-à-vis des Jacobius le choix de Custine, en butte, depuis trois mois, aux attaques les plus violentes, aux dénonciations les plus révolutionnaires; on aurait voulu la délivrance de Condé et de Valenciennes, et il était évident que ces deux villes allaient succomber. Le comité ne se trouva plus en état de défendre le général qu’il venait de choisir; il fut mandé à Paris pour rendre compte de sa conduite. Il y fut accueilli avec faveur par une opinion qui conservait encore quelque liberté. On l’entourait dans les lieux publics, on criait « vive Custine! » on le vengeait des dénom

dations en ajoutant : « A bas les Jacobins ! » C’était hâter sa perte. Barère demanda qu’il fût mis en état d'arrestation. Condé avait capitulé; on attendait de jour en jour la reddition de Valenciennes. Pas une voix ne s’éleva pour le défendre. — « 11 faut, dit Danton, que la Convention sache ce qu’est Custine ; la nation a des doutes sur lui , il faut qu’il soit jugé. » La Convention ordonna qu’il serait détenu à l’Abbaye.

Quelques jours après arrivèrent les nouvelles de la capitulation de Valenciennes et de Mayence. La fureur des Jacobins s’alluma davantage encore lorsqu’on sut que les soldats de l’armée du Nord redemandaient presque séditieusement leur général. 11 fut décrété d’accusation. Soubranyet Montaut, représentants en mission près de l’armée de la Moselle , attribuaient la prise de Mayence aux trahisons de Custine; les dénonciations affluaient; le comité de salut public n’examina point si elles étaient vraisemblables, si elles n’étaient point dictées par une malveillance calomnieuse ou une exaltation aveugle. Barère qui, un mois auparavant, avait annoncé, en termes si positifs, la confiance que méritaient le courage, l’habileté et le patriotisme de Custine, déclara que, mieux instruit, le comité le reconnaissait pour un traître pareil à Dumouriez.

Quinze jours après il fut traduit devant le tribunal révolutionnaire. A cette époque il n’y avait déjà plus à compter sur une apparence de justice; mais la procédure comportait encore certaines formes; la défense était gênée , mais admise ; l’accusé pouvait * faire entendre des témoins à décharge. L’acte d’accusation était long. Fouquier-Tinville y avait réuni

toutes les dénonciations, en les considérant comme des preuves certaines. Le général se défendit avec sang-froid et fermeté, discutant comme s'il avait pu espérer que la vérité exercerait quelque influence sur de tels jurés et de tels juges.

L'accusation la plus grave portait sur une lettre dont Custine contestait l’authenticité, et qui conseillait au général Doyré, commandant de la place, d'accepter une capitulation honorable, afin de restituer à la république les services plus actifs et plus utiles d’un corps composé d’excellentes troupes. Les représentants Reubell et Merlin, enfermés à Mayence, avaient eu connaissance de cette lettre , et dans leur déposition ne parurent pas y attacher une grande importance. Elle n’était point de la main de Custine et la signature n’avait pas semblé pareille à la sienne. D’ailleurs le conseil exécutif était alors assez porté à désirer cette capitulation, sans avoir la fermeté de la décider. En supposant même que le général Doyré eût capitulé, sans y être contraint par la nécessité, cette lettre n’était pas un ordre; elle lui avait laissé son libre arbitre et n’aurait pu l’excuser, ni incriminer Custine. Or, la Convention, avant que le procès commençât, venait de reconnaître solennellement que la défense de Mayence avait été de tout point fort honorable; le grief de la lettre était donc sans valeur.

On avait fait grand bruit aussi d’un mot d’ordre donné à l’armée du Nord : « Condorcet, Paris et Constitution, » qui aurait prouvé une complicité avec les Girondins. Il se trouva que ce mot d’ordre était du commencement de mai, avant que Custine fût arrivé à l’armée.

Le reste de l’accusation s'appuyait sur le témoi-

gnage d’officiers qui blâmaient tel ou tel mouvement ordonné par le général, de représentants du peuple prononçant sur des manœuvres militaires ou rapportant des bruits publics, de clubistes mayençais qui se plaignaient que leurs conseils n’avaient pas été écoutés. Merlin et Reubell déposèrent sans bienveillance, mais avec réserve et en évitant de mentir. Quelques autres représentants parlèrent de Custine en termes honorables.

Parmi les motifs de l’accusation, se trouvaient des faits dénoncés par des témoins qui n’avaient pas été assignés à déposer devant le tribunal. L’accusé demanda qu’ils fussent appelés pour être confrontés avec lui. Le général Houchard, qui semblait son ennemi personnel, avait surtout allégué de graves imputations.

Le tribunal en référa au comité de sûreté générale de la Convention ; le rapporteur proposa que les témoignages fussent recueillis par une commission rogatoire. Ce retard à la condamnation , cette garantie donnée à l’accusé, excitèrent la colère de Chabot et des Montagnards les plus exaltés. Tallien parla d’un complot pour sauver Custine et pour désorganiser l’armée, en mandant les généraux à Paris. Ses soupçons s’étendirent jusqu’à Fouquier-Tinville. 11 croyait possible que l’accusateur public fût complice de ce projet. On le manda et il se justifia; c’était contre ses conclusions que le tribunal s’était arrêté à cette réclamation de l’accusé. Le président du tribunal, qui se nommait Montané, s’excusa sur les devoirs de justice et de sagesse imposes aux vrais républicains. En même temps il s'affligeait des soupçons et des reproches qui, chaque jour, retentissaient aux Jacobins et dans les sections, contre les lenteurs

et la faiblesse du tribunal révolutionnaire. Quelque temps après il y fut lui-même traduit.

Un des jurés publia une lettre où il se plaignait, avec une sorte de courage, de ces injustes attaques; il s’étonnait de voir des législateurs demander la tête d’un accusé avant l’instruction complète du procès et chercher ainsi à exercer une influence sur les jurés. « Par quel abus, disait-il, voudrait-on qu’un tribunal révolutionnaire fût dispensé de juger d’après des preuves et devînt le servile instrument des vengeances populaires? »

La Convention décréta que le tribunal passerait outre. Le réquisitoire de Fouquier-Tinville ne reproduisit point les faits qui avaient été démentis ou expliqués; il énumérait les imputations générales, interprétait à trahison des mouvements de troupes ou des événements militaires , et terminait par le grief qui depuis longtemps irritait le plus les Jacobins : il accusait le général de s'être environné d’officiers convaincus d’aristocratie. En résumé, l’accusateur public disait que Custine avait partout et toujours trahi les intérêts de la république.

Il demanda à justifier lui-même sa conduite militaire ; il parla pendant une heure et demie, avec détail et clarté, de toutes les opérations qu’il avait dirigées, expliquant les causes et les circonstances de ses succès et de ses revers.

Son avocat plaida ensuite les faits étrangers à la partie militaire. Après le résumé du président, les jurés se retirèrent pour délibérer; ils ne furent pas unanimes; mais la majorité le déclara coupable. L’accusateur public requit l’application de la peine. Le président demanda à l’accusé s’il avait quelque

observation à faire; ses avocats s’étaient retirés, jugeant leur ministère inutile. « Je n’ai plus de défenseurs, dit-il, ils ont disparu. Ma conscience ne me reproche rien; je meurs calme et innocent. » 11 entendit avec indifférence le prononcé du jugement et quelques applaudissements, dont le bruit venait du dehors; car l’auditoire gardait un silence convenable. Le général passa dans la salle du greffe, se mit à genoux, resta deux heures en prière; il avait appelé un confesseur et lui demanda de ne plus le quitter. 11 écrivit une lettre à son fils, lui recommandant, lorsque la république verrait des jours plus beaux , de réhabiliter sa mémoire et de prouver son innocence. Le lendemain il fut conduit au supplice; son confesseur était à côté de lui et lui lisait des prières. Souvent il baisait un crucifix, et levait au ciel des yeux attendris, quelquefois mouillés de larmes. 11 se mit un instant à genoux au bas de l’échelle, monta d’un pas ferme sur l’échafaud et ne montra nulle émotion. Cette mort pieuse, qui était une sorte d’exception à l’insouciance courageuse ou aux démonstrations .de scepticisme de la plupart des victimes, fut remarquée et, selon l’esprit du temps, fut imputée à faiblesse.

Ce procès fixa l’attention du public. La mort de Custine fut le premier sacrifice accordé à une opinion contre laquelle le conseil exécutif et le comité de salut public avaient lutté longtemps.

Les Jacobins et les Montagnards exaltés n’avaient pas été entraînés à demander la tête de Custine par l’exaspération aveugle que pouvaient susciter les revers des armées de la république et la crainte de l’invasion. Leurs dénonciations n’avaient pas été

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