NOUVEAUX RECRUTEMENTS
tout le mérite de Jourdan l’avait fait nommer général en chef.
Mais ces succès ne changeaient pas essentiellement la situation et laissaient subsister les dangers qui menaçaient la république. Quelques avantages partiels ne pouvaient décourager la coalition européenne : d’ailleurs la paix étant impossible, il fallait pourvoir à une guerre indéfinie. Les méfiances révolutionnaires, qui poursuivaient les généraux expérimentés; qui punissaient les généraux malheureux; qui s'inquiétaient de leur importance lorsqu’ils avaient été victorieux; les doutes qu’on devait concevoir sur la capacité de ceux qu’on appelait au commandement , étaient autant de motifs pour que la Convention fut préoccupée de tout ce qui se rapportait à la guerre.
Pour suppléer à ce qui manquait à des armées composées de recrues, sans nulle habitude de la guerre, d’officiers sans expérience, de généraux encore inconnus , la multitude des soldats était une nécessité impérieuse.
Les trois cent mille hommes levés eu vertu du décret du 24 février avaient déjà en grande partie rejoint les armées. Quelques levées extraordinaires avaient été exigées dans plusieurs départements frontières et augmentaient encore les forces disponibles. Pour réparer les pertes énormes qu’avaient éprouvées les corps de cavalerie, une levée de trente mille hommes fut d’abord ordonnée; les chevaux furent pris par réquisition parmi les chevaux de luxe. Quelques jours après , les gardes nationaux à cheval de tous les départements furent envoyés aux armées.
Pendant plusieurs mois, il fut impossible au comité
LA LEVÉE EN MASSE
de salut public de détacher des armées qui défendaient les frontières contre les étrangers, le moindre corps de troupes, pour l'employer à dompter la rébellion de la Vendée. Ce fut avec des gardes nationales , avec des bataillons de volontaires et de recrues, mal armés, formés à la hâte, sans nul apprentissage militaire , que la Convention espéra d’abord mettre un terme à cette guerre civile. Aussi prenait-elle de jour en jour un plus grand développement. Elle devenait un des dangers menaçants de la république.
Pour donner soudainement un caractère formidable à la défense du territoire et à la répression des révoltes intérieures, espérant sans doute embraser l’opinion nationale et frapper l'imagination des ennemis du dehors et du dedans, le comité fut conduit à adopter une mesure prodigieuse, la levée en masse.
On avait réuni à Paris des délégués de toutes les assemblées primaires; ils étaient censés apporter le vœu de la France entière pour la nouvelle constitution. Une pompeuse fête, la Fédération de la république , devait remplacer la Fédération libérale et monarchique; la commémoration du 10 août était destinée à effacer la solennité du 14 juillet.
Quelques jours après la célébration , la Convention adressa une proclamation aux Français. « Ils retentissent dans toute la république, ces cris de joie, qui ont proclamé, devant vos représentants, la constitution que vous avez acceptée. Jamais, depuis qu’il existe des hommes et des empires, un plus grand acte social ne reçut son accomplissement dans une fête aussi auguste et aussi touchante. Spectacle magnifique et le plus attendrissant que la terre ait jamais déployé sous les regards de l’Éternel! Aux armes,
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Français ! A l’instant même où un peuple d’amis et de frères se tiennent serrés dans leurs embrassements , les despotes de l’Europe dévastent vos frontières et violent vos propriétés. Aux armes ! levez-vous tous ! accourez tous! la liberté appelle les bras de tous ceux dont elle vient de recevoir les serments. C’est la seconde fois que les tyrans et leurs esclaves souillent de leurs pas la terre d’un peuple souverain. La moitié de leurs armées sacrilèges y ont trouvé, la première fois, leurs tombeaux. Que leurs ossements blanchis s’élèvent comme des trophées au milieu des champs que leur sang aura fertilisés! Aux armes, Français! couvrez-vous de gloire en défendant cette liberté adorée , dont les premiers jours tranquilles répandront sur vous et sur les générations de vos descendants, tous les genres de biens et de prospérité.»
Cette proclamation avait été présentée au nom du comité de salut public par Barère , et le rapport qui la précédait se trouvait assurément en contradiction avec la peinture de gloire et de bonheur qu’il présentait à la France.
• « Ce serait vous abuser, ce serait tromper la nation entière, si nous pouvions vous dissimuler les grandes mesures reclamées au nom de la république en péril. »
11 exposait ainsi la situation. « Le3 côtes des deux mers bloquées par les escadres espagnoles et anglaises ; les Pyrénées franchies par les armées de l’Espagne ; les passages des Alpes disputés par les armées piémontaises , l’Autriche et la Prusse dévastant le territoire des provinces du Nord, assiégeant les places fortes, dont quelques-unes sont tombées déjà entre leurs mains; l’Angleterre achetant des trahisons; les royalistes faisant des sectaires; le fa-
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natisme redoublant d’efforts; les Vendéens déchirant le sein de la patrie; les administrations fédéralistes secouant de nouveaux brandons de guerre civile; la Corse se livrant aux Anglais. »
Barère aurait pu ajouter à ce tableau : — La Convention envoyant à l’échafaud ses membres les plus illustres et les plus sincèrement républicains; un tribunal révolutionnaire augmentant chaque jour le nombre de se3 victimes; la France se couvrant de prisons pour renfermer les suspects ; chaque ville soumise au pouvoir arbitraire des sociétés populaires et des comités révolutionnaires; la disette menaçant les populations ; le commerce proscrit sous le nom d’accaparement et rançonné par l’emprunt forcé ; les assignats dont le cours factice n’était soutenu que par des peines sévères; les armées recrutées et approvisionnées par réquisition ; des représentants à la tribune, des orateurs dans les clubs , des écrivains dans leurs journaux prêchant le pauvre contre le riche, provoquant au massacre et au pillage.
Mais pour Barère ce n’étaient pas des malheurs; cet état intérieur de la France était le cours naturel et nécessaire du gouvernement né de cette révolution du 10 août, dont on célébrait la commémoration. Voilà ce qu’était devenue la France en une seule année. Était-ce parce que les fondateurs de cette république avaient eu à réprimer des rébellions ou à vaincre des résistances ouvertes? Non, tout s’était soumis, tout avait tremblé devant eux ; mais ils avaient voulu exterminer ceux qui pouvaient entretenir des souvenirs et des regrets, ceux qui avaient été l’objet de leur ancienne aversion , ceux qui avant eux avaient eu quelque talent et quelque renom-