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mée , ceux qui demandaient Tordre avec la liberté. Ainsi ils avaient tout bouleversé. Abusant des victoires remportées par une armée formée avant leur domination et commandée par des généraux qu’ils allaient proscrire, ils avaient rendu la paix impossible , en menaçant l’Europe de lui imposer le même sort qu’ils avaient fait à la France. Leur tyrannie avait fini par susciter la révolte et la guerre civile. De sorte qu’il n’y avait pas une calamité, pas une souffrance de la patrie qui ne leur fût imputable. Cette nécessité qu’ils alléguaient pour motiver leurri mesures à la fois colossales et destructives, cette nécessité, c’étaient eux qui l’avaient faite.
Le rapporteur du comité de salut public avait donc raison de dire : « Où est la république, au milieu de tant de périls et de tant de crimes? Où elle est ? Dans une constitution solennellement jurée, dans la fermeté de ses représentants, dans le courage de ses soldats, dans le patriotisme prononcé des envoyés du souverain réunis dans cette enceinte. 11 n’est pas plus au pouvoir des tyrans d’arrêter les progrès de la liberté et de l égalité, que d’arrêter la lumière du soleil. La république française va s’élever à ses glorieuses destinées ou tomber dans un gouffre de calamités. »
Barère recommandait aux envoyés des assemblées primaires « de réchauffer l’esprit public, de surveiller les complots embrouillés » des fédéralistes et les coupables complots des royalistes, de ne pas laisser un mauvais génie efféminé énerver les administrations. Le ressort de la force nationale a été relâché; le modérantisme a paralysé nos armées, fait fuir les phalanges républicaines, découragé les soldats, glacé d’effroi les habitants des cités. Oui, la liberté court
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les plus grands dangers, si un patriotisme ferme ne vient au seeours de nos armées, et à la défense de nos frontières. »»
« Précieux envoyés des assemblées primaires, nous vous confions une mission morale et sacrée; vous exposerez les besoins de la patrie, vous recueillerez ses ressources. L’évaluation des forces disponibles, le calcul des soldats volontaires sont laissés à la conscience des citoyens. »
Il se plaignait de la lenteur du recrutement des trente mille cavaliers et accusait l’égoïsme des riches trop protégés encore par les institutions nouvelles. « L’aristocratie et le royalisme s'écrient : quelle est donc cette liberté, qui exige tant de sacrifices, tant de tributs oppressifs, tant d’hommes, tant de subsistances, tant de chevaux, tant de secours? Le despotisme fut-il jamais aussi exigeant? » Ël il menaçait ceux qu’il appelait les riches, ceux dont le plus grand nombre était tout au plus dans l’aisance, de voir leurs propriétés dévastées et leur sûreté personnelle compromise.
Cette exhortation, au nom de la détresse et des dangers de la patrie, ces reproches et ces regrets de trouver si peu d’ardeur et de dévouement, étaient répétés sous toutes les formes, en style de rhéteur. « Encore une fois, disait l’orateur, je vous dirai : Il ne faut qu’un sacrifice d’un moment; il ne faut que deux mois de courage et les tyrans ne seront plus. <>
Danton était replacé , par les dangers de la république, dans la même disposition qu’au 2 septembre. Lorsqu’il n’avait pas l’initiative des mesures révolutionnaires, il voulait du moins s’y associer en les exagérant. « Le comité de salut public, disait-il,
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a fait le tableau des dangers de la patrie et des ressources qu’elle trouvera dans les sacrifices imposés aux riches; mais il ne vous a pas tout dit. Si les tyrans mettaient notre liberté en danger, nous les surpasserions en audace. Nous dévasterions le sol français, avant qu'ils puissent le parcourir. Et les riches, ces vils égoïstes, seraient la première proie de la fureur populaire. — Oui ! oui ! » crièrent les Montagnards et les tribunes publiques. — « Il faut qu’au nom de la Convention, qui a la foudre populaire entre ses mains, les envoyés des assemblées primaires, lorsque l’enthousiasme ne produira point ce qu’on a droit d’en attendre, fassent des réquisitions à la première classe de la levée en masse. La rigueur de la loi et la chaleur de l’apostolat de la liberté, nous donneront une grande masse de forces. Donnez donc des pouvoirs plus étendus et plus positifs aux délégués des assemblées primaires ; que des commissaires de la Convention se concertent avec eux pour armer cette force nationale et la diriger vers un même but; les tyrans, en apprenant ce mouvement sublime , seront saisis d’effroi et cette grande masse nous en fera justice. »
Cette proposition fut décrétée au milieu des applaudissements. On demanda que les théâtres fussent fermés pendant les dangers de la patrie ; Lacroix s’y opposa. « C’est par les spectacles qu’il faut échauffer l’esprit du peuple ; il n’est personne qui, en sortant d’une représentation de Brulus ou de la Mort de César ne soit disposé à poignarder le scélérat qui voudrait asservir son pays. »
Les délégués des assemblées primaires notaient réellement que les envoyés des sociétés populaires qui
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dominaient maintenant sur presque tout le territoire de la république. Malgré l’éclat qu’on voulait donner à l'acceptation de l’acte constitutionnel, les assemblées primaires n’avaient pas eu une véritable existence ; la masse de la population n’y avait pas pris une part active. On avait amené des votants ou supposé des suffrages ; de sorte que cette réunion de délégués n’était' autre chose qu’un nouveau club plus nombreux et composé de gens plus exaltés et plus ignares que les clubs parisiens. L’Assemblée, ou pour dire le vrai, le comité de salut public et les politiques du mouvement révolutionnaire, tout en cherchant dans ce rassemblement un moyen d’échauffer l’opinion et d’effrayer les populations, s’inquiétaient de l’esprit de désordre qui l’agitait. On fit arrêter quelques-uns des délégués; on lâchait d’en renvoyer beaucoup d’autres dans leurs provinces.
C’était avec de tels hommes que, selon la proposition de Danton, des commissaires de la Convention devaient concerter une mesure pour sauver la patrie et anéantir les armées des tyrans. Un décret voté le 30 mai avait réglé, d'une manière générale et en principe, la forme des réquisitions qui pourraient être nécessaires pour composer la force publique. L’appel des citoyens au service militaire devait porter successiv ement, et selon la nécessité des circonstances, sur des classes distinctes. La première comprenait tous les hommes de seize à vingt-cinq ans, et tous les célibataires ou veufs sans enfant jusqu’à quarante ans ; — la seconde, les hommes de vingtcinq à trente-cinq; — la troisième, de trente-cinq à quarante-cinq ; — et enfin la dernière classe comprenait tous les hommes en état de porter les armes.
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Les municipalités avaient été chargées de faire instruire la première classe aux évolutions militaires et au maniement des armes. Personne n’avait pensé à se conformer à cette dernière disposition.
Se rattachant à cette loi, le comité de salut public avait le projet d’appeler la première classe, ce qui aurait donné au moins trois cent mille nouveaux soldats. Cette levée d’hommes paraissait chétive à Danton. Encouragés ou inspirés par lui et par la commune de Paris, les délégués du peuple français et des commissaires des sections vinrent lire une adresse à la Convention : — « Élevez-vous, disaientils, à la hauteur des grandes destinées de la France. Vous voulez requérir seulement la première classe : nous avions indiqué la mesure sublime d'un appel au peuple ; vous l’avez convertie en un simple recrutement. Les demi-mesures sont mortelles dans les dangers extrêmes. La nation entière est plus facile à ébranler qu’une partie de la nation ; si vous demandez cent mille hommes, peut-être ne les trouverez-vous pas. Si vous demandez des millions de républicains, vous les verrez se lever pour écraser les ennemis de la liberté. Le peuple ne veut plus d’une guerre de tactique, où des généraux traîtres sacrifient impunément le sang des citoyens. Décrétez que le tocsin de la liberté sonnera dans toute la république à une heure fixe; qu’il n’y ait d’exemption pour personne; que l’agriculture seule conserve les bras nécessaires ; que le cours des affaires soit interrompu. Que les moyens d’exécution ne vous inquiètent point; nous présenterons les moyens de faire éclater la foudre nationale sur tous les tyrans et leurs esclaves. » La Convention renvoya cette adresse au
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comité de 9alut public j our en faire le rapport séance tenante.
Barère adopta sans délai et sans objection le projet des délégués du peuple. Le langage de son rapport rivalisa de folle déclamation avec leur adresse.
« Les généraux français ont méconnu le tempérament national. L’irruption, l’attaque soudaine sont les moyens qui lui conviennent. Ce n’est pas aux Français à mollir dans l’oisiveté des camps. C’est à nous à attaquer, à foudroyer les troupes des tyrans ; la guerre des rois n’est qu’un tournoi qu’ils font durer à leur gré. L’inondation de la liberté qui couvre des flots bouillonnants du patriotisme les hordes ennemies et renverse les digues du despotisme, telle est l’image de la guerre de la liberté. »
Le projet de décret n’était encore qu’une déclaration ; le comité devait plus tard proposer les moyens d’exécution.
« Le peuple français déclare qu’il va se lever tout entier pour délivrer son territoire de la présence des despotes et de leurs satellites. Les autorités constituées marcheront à la tête du peuple : elles seront remplacées provisoirement par des citoyens d’un patriotisme éprouvé. » — Les délégués des assemblées primaires reçoivent la mission et le pouvoir de faire des réquisitions d’armes et de subsistances; ils sont autorisés à destituer et à nommer les administrateurs.
Ce projet fut voté au milieu des plus vifs applaudissements. Peu de jours après, Barère reparut à la tribune pour répéter à peu près les mêmes phrases avec plus de développements. Le recrutement d’un contingent déterminé était bon pour les princes allemands; c’était une pratique féodale. Le contingent de
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la France défendant sa liberté, c’est toute la population. L’aristocratie veut le recrutement parce qu’elle paye des remplaçants sans énergie et sans courage qui trahissent la patrie sur les champs de bataille.
Ainsi donc point de recrutement, mais la levée en masse. Toutefois, comme l’adresse des délégués et la déclaration, qui en avait été la conséquence, répandaient une alarme universelle, Barère expliquait que levée en masse n’était qu’une expression énergique pour signifier que toutes les ressources nationales seraient prêtes à se déployer, en raison des périls et des besoins de la patrie. Revenant ainsi par commentaire sur les phrases que la Convention venait d’applaudir, il disait que les aristocrates et les auxiliaires de Pitt et Cobourg avaient seuls pu les interpréter comme annonçant la suspension du commerce, du travail, des communications, comme un froissement de tous les intérêts qui produirait des troubles affreux, d’incalculables désordres.
« Sommes-nous donc à cette extrémité qui nécessiterait une commotion si extraordinaire? Six cent mille hommes qui combattent sous le drapeau tricolore ontils donc disparu? La levée générale et simultanée serait un effort de géant ; les tyrans de l’Europe ne nécessitent pas encore les derniers efforts d'un grand peuple. Toute la France doit être debout, mais il n’est qu’une portion de citoyens qui doive être mise en mouvement.
« Les jeunes gens combattront; ils seront chargés de vaincre; les hommes mariés forgeront les armes, transporteront les bagages et l’artillerie; ils prépareront les subsistances. Les femmes , qui enfin doivent arriver à leur véritable destinée dans les révolutions,
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oublieront les travaux futiles; leurs mains travailleront aux habits des soldats, feront des tentes et porteront leurs soins hospitaliers dans les asiles où le défenseur de la patrie reçoit les secours exigés par ses blessures; les enfants mettront le vieux linge en charpie; c’est pour eut qu’on se bat; les enfants, ces êtres destinés à recueillir tous les fruits de la Révolution, lèveront leurs mains pures vers le ciel. Les vieillards, reprenant la mission qu'ils avaient chez les peuples anciens, se feront porter sur les places publiques ; ils y enflammeront le courage des jeunes guerriers; ils propageront la haine des rois et l’unité de la république. »
La fabrication de la poudre était aussi recommandée en termes poétiques : « Toutes les caves de Montpellier sont employées à la production d’un poisou subtil : que toutes les caves soient employées à la production du salpêtre, qui est le poison des aristo- crates et des royalistes. >*
D’autres dispositions étaient indiquées pour fournir les subsistances. Évidemment, sous un tel régime, on ne pouvait point s’adresser au commerce libre; on l’avait anéanti. De sorte qu’il fallait avoir recours aux réquisitions et aux contraintes. De même pour toutes les choses fabriquées nécessaires aux armées, on ne songeait pas à l’industrie privée. Des ateliers nationaux, des manufactures fondées et gérées par l’administration publique, tels étaient les moyens, onéreux pour la fortune du pays, vexatoires pour tous les citoyens, que la Convention devait indispensablement employer. Elle détruisait la richesse, il fallait bien qu’elle exploitât la misère.
Le comité de salut public revenait donc à sa première pensée et renonçait à la levée en masse. Quel-
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ques représentants, usant do leurs pleins pouvoirs, avaient commencé à la mettre à exécution. Par leurs discours prononcés dans les clubs et les places publiques des villes d’Alsace et de Lorraine, ils parvinrent à faire marcher une partie des habitants en état de porter les armes.
Cette levée en masse était une parodie du mouvement patriotique qui , au commencement de la guerre, avait déterminé la formation et le départ des bataillons de volontaires. Des hommes enlevés à leur famille, armés d’une mauvaise pique, sans ordre, sans discipline, à peu près sans chefs, eurent bientôt oubliés les grands mots qui les avaient entraînés. La plupart n’étaient pas encore hors de la banlieue, qu’ils retournaient dans leurs foyers. Ceux qui allaient plus loin étaient si fatigués et si mécontents, en arrivant à l’armée, qu’on ne pouvait en tirer le moindre service et qu’on les renvoyait. Ils rencontraient en route ceux qui étaient partis après eux, et les dégoûtaient de continuer leur marche. A peine puton trier quelques bataillons formés de jeunes gens bien disposés et d’anciens soldats '.
De sorte que cet essai de levée en masse, au lieu d’être utile à l’armée, consomma seulement une partie de ses vivres, dont elle était assez mal pourvue. Les ennemis n’en conçurent pas la moindre crainte; ils savaient que ce n’est pas avec de tels soldats qu’on peut attaquer de front une armée régulière et aguerrie. Ces moyens d’employer la population s’appliquent seulement pour nuire à une arrière-garde dispersée et mal appuyée.
1 Mémoires du maréchal Saint-Lyr.
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L'effet ne fut pas meilleur sur l’opinion eu France. Il ne fallait pas beaucoup de réflexion et de bon sens pour apprécier le vide et la déraison des phrases de Barère et de Danton. Le comité et la Convention s'aperçurent du ridicule qui avait accueilli la levée en masse et l’imputèrent aux aristocrates.
On se borna donc à appeler une première classe qui comprenait tous les jeunes hommes de dix-huit à vingt-cinq ans, non mariés ou veufs sans enfant. Barère estimait que ce recrutement donnerait quatre cent mille soldats. Mais aucun contingent n'était fixé; le départ devait être général; le remplacement n’était pas autorisé.
L'enthousiasme n’était pas le même qu’en 179‘2; l’obéissance fut lente et d’abord très-incomplète. On ne pouvait y compter dans les provinces en proie à la guerre civile; beaucoup de départements étaient insoumis; d’autres qui étaient limitrophes des centres de rébellion, la Vendée, Lyon, Nîmes, Marseille, furent traités d’abord avec ménagement. Ailleurs, en Franche-Comté1, par exemple, il y eut des résistances ouvertes contre ce recrutement. Au total, cette grande mesure ne reçut une exécution réelle qu’après la prise de Lyon. Alors la soumission fut universelle : riches et pauvres, jeunes hommes de toute profession ou industrie marchèrent au commandement de cette loi d’égalité. Déjà les persécutions avaient commencé; les réquisitionnaires appartenant aux classes supérieures partaient pour ne pas compromettre leur famille; le luxe avait disparu, et ils s’en allaient à pied ou en charrette rejoindre le dépôt pour lequel ils