l/vniteur, séance (lu 15 septembre
LA LEVÉE EN NASSE
avaient été désignés. Les uns prenaient résolûment leur parti et acceptaient cette vocation; beaucoup d'entre eux ont fait honorablement leur chemin dans nos années. D’autres, moins bien résignés, et pensant à quitter, dès que ce serait possible, cette carrière qui ne leur convenait point, tâchaient d’être employés dans les charrois, dans les vivres ou dans quelque bureau des administrateurs militaires. Les ouvriers en fer étaient requis pour la fabrication des armes.
Au total , non point par l’action du gouvernement désordonné et mal établi qui avait voulu cette mesure, mais par la force des choses, par le bon sens et le vrai patriotisme des généraux et de tous les hommes qui , sans esprit de parti et sans préoccupation politique, ne s’occupaient qu’à accomplir leur devoir, cet immense recrutement qu’on appelait la première réquisition donna, sinon sur-le-champ, mais plus tard , une force qui sauva le pays. 11 fallut d’abord armer cette multitude de jeunes soldats, car on ne pouvait pas les envoyer au feu avec des piques , comme le proposait un jour Collot d’Herbois, en alléguant les Spartiates.
Lorsqu’ils purent arriver aux armées, ils furent seulement employés à une guerre défensive, s’accoutumèrent à la discipline et au danger, acquirent les habitudes et l’esprit militaires. Puis s’ouvrit une nouvelle campagne en 1794; ce fut ainsi que la France eut de nombreuses et bonnes armées, qui furent bientôt glorifiées par d’éclatantcs victoires.
11 y avait encore sous les armes d’autres recrues qui ne méritaient pas le nom de soldats. Outre les armées qui défendaient le pays contre l’invasion étrangère, il s’était fonmé des armées révolutionnaires dont
la destination était de ravager le territoire et de massacrer les citoyens.
Appelés illégalement par des sociétés populaires et des représentants en mission, ces rassemblements de sans-culottes avaient reçu un commencement d’existence licite. Un décret présenté par Danton et qui fut voté avec acclamation le 5 avril, au moment de la défection de Dumouriez , était conçu en ces termes : « Il sera formé dans chaque grande ville une garde de citoyens choisis parmi les moins fortunés. Ces citoyens seront armés et salariés aux frais de la république. »
Alors fut établie l’armée révolutionnaire de Lyon , dont les excès amenèrent la révolte et la guerre civile; alors furent recrutées les bandes , qui sous les ordres d’Henriot, cernèrent la Convention et firent le 31 mai. Plusieurs autres villes furent en proie à ce fléau.
Jusqu’au 31 mai la Convention ne songea plus à cette mesure. Son exécution était livrée au hasard des discordes civiles qui , à ce moment, troublaient déjà les départements. Les Jacobins et les sections se plaignaient vivement que les dispositions promises par le décret, et qui devaient en régler l’exécution, ne fussent pas encore prescrites par une loi.
Le 2 juin, au milieu du tumulte de la séance, qui se termina par l’arrestation de trente-sept représentants, pendant que la Convention délibérait sous la consigne d’Henriot, un nouveau décret fut rendu sans délibération, ou plutôt, fut inscrit au procèsverbal; il ratifiait ce que venait de faire la commune de Paris, et rendait légale une mesure que les Girondins avaient dénoncée comme usurpation de pouvoirs.
AIMÉES RÉVOMiTIOSNAIKES.
« L'armée soldée, décrétée le 5 avril, sera de six mille hommeB pour Paris ; — tout citoyen ne pourra y être admis que sur un certificat de civisme de sa section; — la solde sera de quarante sols par jour; — aucun citoyen en état de réquisition ou en activité de service, n’y sera admis. »
Soit qu’il n’y eût nul empressement à s’enrôler dans ce corps, soit que le comité de salut public n’eût pas le désir sincère de voir se former une pareille armée, la commune de Paris vint, trois mois après, exprimer à l’Assemblée toute son indignation contre l’inertie du gouvernement. Paris était en cê moment dans un état de violente agitation. Les lois sur le maximum et sur les accapareurs, les obstacles apportés au commerce et à la circulation des grains, avaient anéanti l’industrie et le négoce. Sans cesse Paris manquait de pain ou pouvait craindre d’en manquer le lendemain; les approvisionnements étaient difficiles et incertains; presque chaque jour le mécontentement éclatait en désordres. Les boulangers et les marchands avaient besoin d’être protégés , et ils l’étaient timidement par des magistrats qui , loin de calmer les passions de la populace ou d’éclairer son ignorance, avaient pour principale occupation de l’exciter à la violence et à l’émeute. On se gardait bien de calmer les colères et les menaces dirigées contre les citoyens qui jouissaient encore de quelque aisance. La section des Sans- Culottes pouvait, sans être blâmée, déclarer au conseil général de la commune, qu’elle se mettait en insurrection contre les riches.
C’était dans de telles circonstances que le maire et le procureur général Chaumetle venaient gourmander la Convention.
« Depuis six semaines, la crainte de manquer de pain rassemble, toutes les nuits, les citoyens à la porte des boulangers. Le défaut d’approvisionnements vient de ce que les lois ne sont pas exécutées; il vient de l’égoïsme et de la malveillance des riches. Ce mal est commun à toutes les grandes villes. Le peuple est fatigué de ces manœuvres. »
« Les tyrans de l’Europe, les ennemis intérieurs persistent avec atrocité dans leur système d’affamer le peuple; ils veulent le forcer à échanger sa souveraineté contre un morceau de pain, ce qu’il rte fera jamais. De nouveaux seigneurs, non moins cruels , non moins avides, non moins insolents que les anciens, se sont élevés sur les ruines de la féodalité; ils ont acheté les propriétés de leurs anciens maîtres et continuent à marcher dans les sentiers battus par le crime, à spéculer sur la misère publique, à tyranniser les destructeurs de la tyrannie. » — « Une autre classe aussi avide, aussi criminelle que la première, s’empare des denrées de première nécessité. Vous l’avez frappée , mais vous ne l’avez qu’étourdie. » — « Sous les mains républicaines, les métaux se changent en armes tyrannicides ; mais où est le bras qui doit tourner ces armes contre la poitrine des traîtres? » — « Vous avez remis aux administrations la clef des greniers; elles doivent vérifier les livres où ces monstres écrivent leurs calculs; mais quel est l’être impassible qui déchirera les feuillets de ces livres écrits avec le sang du peuple, et en fera aussitôt l’arrêt de mort des affameurs? » — « 11 est temps de faire cesser la lutte impie des enfants de la nation et de ceux qui abandonnent sa cause. Notre sort est lié à l’établissement de la république ; il faut que nous détruisions m. 19
nos ennemis, ou qu’ils nous détruisent; la masse du peuple doit les écraser sans ressource de son poids et de sa volonté. » — « Montagne sainte, soyez le Sinaï de la France : agitez-vous et tressaillez à la voix du peuple ; devenez un volcan , dont les laves brûlantes calcinent les cœurs où se trouve encore l’idée de la royauté. » — « Plus de quartier, plus de miséricorde aux traîtres. » — « Non ! non ! » s’écriait-on à la fois dans la salle et dans les tribunes. — « Jetons entre eux et nous la barrière de l’éternité. » — « Le jour de la justice, le jour de la colère est venu; les patriotes des départements, le peuple de Paris én particulier, ont montré jusqu’ici assez de patience. » — « Un immense rassemblement s’est formé ce matin dans la Maison commune et sur la place; un seul vœu a été proclamé et nous vous l’apportons : « des subsistances, « et pour en avoir, force à la loi. » — « En conséquence , nous sommes chargés de vous demander la formation de l’armée révolutionnaire; vous l’avez déjà décrétée, mais l’intrigue et la frayeur des coupables l’ont fait avorter. Que cette armée forme son noyau à Paris ; que dans les départements qu’elle parcourra, elle se grossisse des véritables républicains; qu’elle soit suivie d’un tribunal incorruptible et de l’instrument fatal qui tranche d’un seul coup les complots et les jours de leurs auteurs ; qu’elle force l’avarice à regorger les richesses de la terre, nourrice inépuisable de ses enfants ; enfin , que cette armée soit composée de manière à pouvoir laisser dans toutes les villes une force suffisante pour comprimer les malveillants. Hercule est prêt : remettez dans ses robustes mains la massue qui purgera la terre de la liberté de tous les brigands. »
Robespierre présidait la Convention , il répondit : « Que les bons citoyens fassent un dernier effort; la terre de la liberté, souillée par la présence de ses ennemis, va en être affranchie aujourd’hui; leur arrêt de mort est prononcé; demain, l’aristocratie cessera d’être. »
Chaumette demanda à ajouter une demande moins sanguinaire; il voulait que tous les jardins fussent cultivés en légumes utiles. Pour commencer, les Tuileries devaient être débarrassées des statues , fleurs de lis en buis et autres objets , aliments du luxe et de l’orgueil des rois, qui feraient place aux plantes médicinales nécessaires aux hôpitaux.
Le rassemblement, dont avait parlé Chaumette, défila ensuite dans la salle; elle fut bientôt remplie de citoyens et de citoyennes qui criaient : « Vive la république ! guerre aux aristocrates ! guerre aux accapareurs ! »
La Montagne se hâta, par sympathie ou par obéissance, d'insister pour que, séance tenante, toutes les mesures fussent prises, afin de former sans délai l’armée révolutionnaire.
« Noub devons espérer, disait Billaud-Varennes, que les malveillants vont disparaître de la surface de la terre. Oui, il est temps, il est plus que temps de fixer le sort de la Révolution. Les malheurs du peuple exaltent son énergie et nous mettent à même d’exterminer nos ennemis. Les mesures qu'on propose ne sont pas suffisantes. » 11 y ajouta l’arrestation de tous les gens suspects qu’avait déjà demandée une députation des délégués des assemblées primaires, et sur laquelle Danton avait insisté ; il se plaignit du peu d’activité des administrations. 11 fallait prononcer la
MIMÉES RÉVOLUTIONNAIRES.
peine de mort contre tout administrateur qui négligerait d’exécuter uue loi quelconque. — « Si les révolutions traînent en longueur, c’est parce qu’on ne prend jamais que des demi-mesures. » — « Écrasons les ennemis de la Révolution; le sort du peuple est affermi; la liberté est sauvée. » Léonard Bourdon insista plus spécialement sur le tribunal qui devait accompagner l’armée révolutionnaire; il devait être chargé, selon lui, d’arrêter les malveillants et de les juger dans les vingt-quatre heures.
La majorité de la Convention n’était pas encore préparée à sanctionner une telle mesure; sa marche était rapide, mais elle était toujours devancée par la commune, les sections et les Jacobins. Romme demanda la question préalable sur les tribunaux ambulants; on y renonça, et Billaud consentit que l’Assemblée déclarât seulement : « Il y aura une armée révolutionnaire; le ministre de la guerre présentera, séance tenante, le mode de son organisation. »
Le comité de salut public sollicita un délai de quelques heures pour mûrir et méditer de si graves dispositions.
« Il serait bien étonnant, répondait Billaud, qu’on s'amusât à délibérer. » Les Montagnards passionnés avaient été mis en effervescence et n’écoutaient pas les révolutionnaires prudents et politiques. Gaston de l’Ariége proposait que les sections de Paris fussent mises en permanence, qu’on fermât les barrières, qu’on incarcérât tous les mauvais citoyens.
Bazire était de ceux qui s’effrayaient quelquefois de l’essor insensé où se laissaient emporter ses amis. 11 représenta que la population de Paris n’était point telle qu’on la supposait. Le mécontentement était général;
les ennemis de la république étaient prêts à profiter de ces dispositions. On pouvait craindre une contrerévolution seetionnaire ; les éléments en étaient, disait-il , organisés. — « Ne délibérons point dans l’enthousiasme; ne livrons point, par des démarches inconsidérées, le peuple aux mains de ses ennemis; ne risquez pas de le faire égorger. » Il demandait qu'on laissât seulement une demi-heure au comité de salut public pour examiner.
Danton parut à la tribune; l’Assemblée et les spectateurs l'accompagnèrent par des applaudissements prolongés; dans les moments de fermentation confuse et d’explosion révolutionnaire, il se présentait toujours comme le grand régulateur : il était l’homme pratique du désordre.
Il approuva Billaud-Varennes d’avoir voulu mettre à profit l’élan sublime de ce peuple pressé autour de l’Assemblée. « Quand le peuple présente ses besoins , quand il offre de marcher contre ses ennemis, il ne faut pas prendre d’autres mesures que cetles qu’il présente; elles sont dictées par le génie national.» — n Le comité présentera son rapport, mais il n’y a nul inconvénient à décréter à l'instant même qu’il y aura une armée révolutionnaire. » — « Ne vous effrayez pas des mouvements que pourraient tenter les contrerévolutionnaires dans Paris; la masse immense des sans-culottes, qui les a terrassés cent fois, existe encore ; sachez la diriger. »
•i Ce n’est pas assez d’une armée révolutionnaire , soyez révolutionnaires vous-mêmes. Les hommes industrieux, qui vivent du prix de leurs sueurs, ne peuvent aller dans les sections; en leur absence,
l’intrigue peut y prévaloir. Décrétez deux grandes assemblées de sections par semaine; que l’homme du peuple qui y assistera reçoive une rétribution de quarante sols. »
« Mais il reste à punir et les ennemis intérieurs que vous tenez et ceux que vous avez à saisir. Il faut que le tribunal révolutionnaire soit divisé en un assez grand nombre de sections pour que tous les jours un aristocrate paye de sa tête ses forfaits. Je demande un rapport sur le mode d’augmenter de plus en plus l’action du tribunal révolutionnaire; que le peuple voie tomber la tête de ses ennemis! Le peuple est grand ! il vous en donne la preuve en ce moment, il souffre de la disette factice, machinée pour le mener à la contre-révolution ; mais il sent que c’est pour sa propre cause; sous le despotisme il aurait exterminé tous les gouvernements. «
Ce discours mit l’Assemblée et les spectateurs dans une crise d’enthousiasme. On se levait, on jetait les chapeaux en l’air, on élevait les mains vers le ciel, on criait : « vive la république! » Les conclusions de Danton furent adoptées par acclamation. Billaud- Varennes voulait que les quarante sous payés aux sans-culottes, pour délibérer dans les sections, fussent pris sur les riches; Romme s’y opposa et en même temps blâma la mesure en elle-même. Ce patriotisme soldé lui semblait une dégradation du véritable amour de la liberté; il fut peu écouté.
Billaud continua la série de ses propositions révolutionnaires ; il proposa de mettre en accusation, dès le jour même, tous les contre-révolutionnaires et les suspects ; de permettre les arrestations et les visites domiciliaires pendant la nuit. A cette occasion il
parla avec une amère dérision des paroles de philosophie et d’humanité dont les Girondins couvraient leurs trahisons. « Le jour et la nuit ne nous suffiront pas, disait-il, pour arrêter nos ennemis. »
Bazire demanda, non à combattre, mais à expliquer cette proposition. Il se plaignit du sens qu’on avait jusqu'alors attribué au mot « suspect; » il avait été appliqué seulement aux nobles et aux prêtres; c’était une étrange méprise; ces deux classes n’étaient plus dangereuses : les uns étaient émigrés, ou s’il restaient en France, ils y vivaient dans l’effroi et la stupeur; les autres avaient été presque tous déportés. On avait donc mal à propos circonscrit les mesures de sûreté à ces gens-là. « Quelles sont donc les classes où se trouvent les suspects ? Ce sont les boutiquiers, les gros commerçants, les agioteurs, les anciens procureurs, les agents d’affaires, les gros rentiers, suspects par essence, profession et éducation. Tous sont plus naturellement ennemis de la liberté que les nobles ou les prêtres. » Puis Bazire signalait encore une autre classe difficile à définir: les agioteurs, les hurleurs de section, qui semaient le mécontentement parmi le peuple. 11 demandait qu’on procédât à l’épuration des comités révolutionnaires, non par élection, mais par l’autorité de la commune de Paris. Plus tard, dans les départements, ce serait par les commissaires de la Convention. La police devait être entièrement confiée à ces comités ainsi recomposés, et le pouvoir d’ordonner les visites domiciliaires et de décerner des mandats d’amener ou d’arrestation leur serait attribué. Billaud-Varennes ajouta qu’ils auraient des appointements.
Cela fut encore décrété.
MESIRES RÉ V0LITI0NN AIRES.
Après les propositions des orateurs, vint une adresse portée par une députation des Jacobins et des sections. Elle demandait que la terreur fût mise à l’ordre du jour; que l’égalité promenât sa faux sur la tète des Girondins; que l'armée révolutionnaire, divisée en plusieurs corps, dont chacun serait accompagné d’un tribunal et de l'instrument terrible de la vengeance, parcourût le territoire de la république. Moins tolérants que Bazire, les sectionnaires voulaient surtout l’extermination.
Le président répondit en témoignant de la complète harmonie qui régnait entre la Convention et les Jacobins. « Tous les Français béniront la société à laquelle vous appartenez et qui sollicite des mesures impérieuses et définitives; tous les scélérats périront sur l’échafaud: la Convention l’a juré solennellement. »
Des députations d’un autre club vinrent redemander la levée en masse, comme la seule conforme à l'égalité; ils se plaignirent de la division en classes diverses et de la réquisition de dix-huit à vingt-cinq ans.
On avait déjà reconnu que la levée en masse, si pompeusement recommandée par Danton et d’autres orateurs comme le salut de la patrie, serait la ruine de l’armée. Le président répondit avec dureté aux pétitionnaires, qui étaient trois jeunes gens atteints par la réquisition.
Les députés de la section de l’Unité demandèrent le prompt jugement de la veuve Capet, la destitution de tous les officiers nobles et douze tribunaux révolutionnaires ambulants, autorisés à juger sans autres formes que celles qu’ils jugeraient nécessaires à leur propre conviction. Un autre vœu, que Bazire avait déjà exprimé quatre jours auparavant, et qui ne
devait pas tarder à être réalisé, c'était la permanence de la Convention et l’ajournement indéfini de l’élection d’une nouvelle assemblée. Les pétitionnaires craignaient les intrigues des aristocrates et se montraient inquiets de cette épreuve tentée sur l’opinion publique.
Robespierre répondit : « La Convention, depuis qu’elle est dégagée des conspirateurs qu’elle renfermait dans son sein , a pris les moyens de rendre le peuple heureux. Si, pour son bonheur, il ne faut que le sacrifice de notre vie, nous nous dévouons tous ; notre récompense sera l’amour et l’estime de ce peuple pour lequel nous nous serons glorieusement immolés. »
La séance se prolongeait. Une sorte d’émulation féroce entraînait les orateurs à enchérir les uns sur les autres. Drouet, le maître de poste deVarennes, passa fort au delà de ceux qui l’avaient précédé. « L’indignation et la fureur du peuple sont provoquées par des motifs légitimes. Votre trop longue indulgence suscite de toutes parts la trahison. A quoi vous a servi votre modération ? le jour est venu d’être d’autant plus inflexibles que vous avez été faibles. Voici le moment de verser le sang des coupables. Qu’avonsnous besoin de notre réputation en Europe? Entraînés par des vues de philosophie, vous avez épargné des traîtres; il vous fallait, pour ainsi dire, des actes notariés pour attester des conspirations manifestes. Quel a été le succès de votre aveugle clémence? de tous côtés ne vous appelle-t-on pas des scélérats, des brigands, des assassins? Eh bien ! puisque notre vertu et nos idées philosophiques ne nous ont servi de rien , soyons brigands pour le bonheur du
peuple. » Drouet abusait de l’enthousiasme de l’Assemblée et s^ croyait à la tribune des Jacobins. Les murmures étaient violents; on demandait le rappel à l’ordre : « Ce mot effraye votre vertu, continuai il, c’est la justice que je réclame; mais je ne veux pas une demi-justice ; nous serons révolutionnaires, mais justes, et si lçs tyrans de l’Europe prétendent qu’être révolutionnaire, c’est être brigand : n’importe, vous aurez fait périr les traîtres. — Vous avez ordonné que les gens suspects seraient arrêtés, déclarez à ces hommes coupables, que si, par impossible, la liberté était en péril, vous les massacreriez tous impitoyablement. » Les murmures recommencèrent et couvrirent la voix de l’orateur. « Cette mesure paraîtra exagérée ; n’importe , je vous la propose : la France en jugera. »
Thuriot, qui n’était pas un modéré, fut l’organe du sentiment d’indignation que Drouet avait excité dans l'Assemblée, et fit entendre beaucoup de protestations de justice et d’humanité; elles contrastaient avec le discours auquel il répondait; elles étaient même peu conformes à tout ce qui se faisait, à tout ce qui allait se faire.
■ Barère se présenta au nom du comité de salut public. Il avait, dans sa prompte et facile rédaction, reproduit toutes les violences que la Convention venait d’entendre et d’applaudir. Le mécontentement général , inévitable effet de la disette, dé l’anéantissement du commerce et de ce recrutement immense qui atteignait toutes les familles, était présenté comme une vaste conspiration des aristocrates et de l’étranger. « Une armée révolutionnaire exécutera ce grand mot que nous devons à la commune de Paris :
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« Plaçons la terreur à l’ordre du jour. » — « Les royalistes veulent du sang, nous leur donnerons celui de Marie-Antoinette, de Brissot, de tous les conspirateurs. Ce ne seront pas des vengeances illégales; ce sont les tribunaux révolutionnaires qui les accompliront. Brissot et les royalistes veulent faire périr la Montagne : elle les écrasera. »
C’était, selon Barère, les aristocrates, les fédéralistes et les modérés, qui arrêtaient la circulation des grains, qui accaparaient les denrées, qui retardaient le recrutement, qui calomniaient la Convention, qui décriaient la république. Ainsi il n’y avait pas une des propositions présentées pendant cette séance, qui ne dût être convertie en loi. Toutefois, en approuvant avec éloge le projet d’une armée révolutionnaire, destinée à exécuter les mesures de salut public partout où des mouvements contre-révolutionnaires pourraient être à craindre et à balayer tons les conspirateurs, le comité ne demandait encore que l’armée révolutionnaire de Paris, composée de six mille hommes et de douze cents canonniers.
Barère proposait aussi une surveillance sévère, exercée sur les militaires en congé ou qui avaient donné leur démission ; il promettait, mais en prenant un délai, la destitution de tous les officiers nobles, en ayant soin de dire que telle était son opinion personnelle.
L’armée révolutionnaire de Paris fut recrutée à la diligence des comités révolutionnaires des sections.
Le comité de salut public, sans oser heurter de front les pétitionnaires jacobins et les orateurs de la Montagne, ne voulait réellement point d’autre
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armée révolutionnaire que celle de Paris. Il craignait de jeter le désordre dans les départements. Les livrer à la tyrannie des sociétés populaires et des comités révolutionnaires était une conséquence nécessaire du despotisme de la Convention ; mais les traiter en pays conquis et les faire occuper par des brigands indisciplinés eût été une trop grande absurdité; d’ailleurs la guerre civile était encore flagrante; la révolte de Lyon n’était pas encore vaincue. Il avait tenu à bien peu que, dans plusieurs départements , des bataillons de volontaires se fussent formés pour porter secours aux rebelles. Les plus exaltés Jacobins s’alarmèrent de cette possibilité et cessèrent d’insister sur ce point.
11 en fut des armées révolutionnaires comme de la levée en masse et de quelques autres mesures sollicitées par la folie révolutionnaire; elles furent mises en pratique par des représentants en mission, qui usaient souvent de leur pleine puissance contre le gré ou la direction du comité de salut public, mais qu'on n’osait ni réprimer ni blâmer; ainsi l’Alsace eut à subir l’expérience d’une armée révolutionnaire. Plus tard on envoya à Lyon un détachement de celle de Paris.
Saint-Just et Lebas établirent, au quartier général de l’armée du Rhin, un tribunal révolutionnaire; le dénonciateur n’était ni connu ni confronté; point de défenseurs; point d’écritures; point d’instruction préalable, un simple interrogatoire dont on ne tenait pas note, un jugement non enregistré. Le dénoncé était fusillé deux heures après la délation, et les délations étaient provoquées et récompensées à prix d’argent.
LOI DES SCSPELTS.
En même temps ces deux commissaires de la Convention avaient formé une armée révolutionnaire; elle se composait de déserteurs, de vagabonds, de mauvais sujets pris dans la fange des sociétés populaires; elle avait une guillotine et ce qu’on appelait des juges; elle transportait cette juridiction dans des villes et villages qu’elle occupait. Un prêtre renégat venu d'Allemagne la commandait; son nom, à force de crimes, a conservé une notoriété historique : il s’appelait Schneider et vint même à Strasbourg , sous les yeux des représentants et en bravant leur autorité, exercer ses cruautés. Ils furent obligés de donner satisfaction au peuple de la ville, que révoltaient tant d’abominations; après avoir autorisé et institué Schneider, Saint-Just le lit arrêter et attacher à un poteau sur l'échafaud de la guillotine. Il y resta pendant plusieurs heures, exposé aux huées de la multitude, puis transféré à Paris où il fut condamné et exécuté '.
La Convention avait voté la mise en jugement de Brissot, Vergniaud, Gensonné, et des ministres Clavière et Lebrun. — Elle avait porté au nombre de quatre les sections du tribunal révolutionnaire. — Elle avait complété sa législation sur le commerce des grains et fourrages , par la prohibition absolue de tout achat ou vente ailleurs que sur les marchés publics, par l’inventaire des greniers et par la fixation d’un maximum uniforme de quatorze francs par quintal, poids de marc, pour toute la république.
Une autre loi devait achever dé satisfaire aux exigences , aux méfiantes alarmes et surtout aux haines de la faction révolutionnaire. On avait de-
' - Mémoires du maréchal Saiut-Cyr.