‹ Histoire de la Convention nationale. T. 3Chapitre 114 sur 138 · III · texte numérisé non relu

III

de la vengeance et de la peur. Elle n’était point destinée non plus à une police sanguinaire et préventive qui punit les complots avant même qu’ils soient conçus. C’était « le système d’extermination établi en régime légal1» comme plus régulier et plus sûr que les massacres populaires. Danton avait dit, et beaucoup d’autres avaient répété, que le tribunal révolutionnaire était institué pour accomplir les vengeances du peuple, en lui épargnant des actes désordonnés et des exécutions sanglantes.

Marat avait cru longtemps que deux ou trois cent mille têtes suffiraient pour fonder la société nouvelle qu’il imaginait. Le 2 septembre, comme Robespierre et lui l’avaient dit souvent, avait été incomplet. Maintenant, non point par projet conçu d’avance, non point par théorie et par logique, mais par instinct, par passion, par peur, les révolutionnaires se trouvaient conduits à élargir le cercle de leurs proscriptions. Ce n’étaient plus les nobles et les prêtres qui semblaient incompatibles avec le nouveau peuple qu’on formait pour la souveraineté .- c’étaient les riches, les commerçants, les bourgeois, les professions lettrées.

. Le mécontentement s’étendait plus loin : il avait envahi la boutique et l’atelier. La disette désolait la population des villes; les cultivateurs voyaient leurs récoltes inventoriées et taxées; toutes les familles à la fois étaient privées de leurs jeunes hommes; on avait en une seule année appelé sous les drapeaux près d’un million de soldats. Au lieu de profiter des premières victoires des armées françaises pour obtenir la reconnaissance du gouvernement nouveau , on avait jeté le

' Garai.

défi à l'Europe entière , et l’on avait donné à la guerre un caractère qui n’admettait pas une espérance de paix. La guerre civile déchirait de vastes provinces. Tous ces malheurs, cette situation déplorable de la France pouvaient maintenant être imputés à la Convention; le parti qui l’avait asservie lui en imposait la responsabilité.

La commune de Paris et les Jacobins avaient donc de grands motifs pour mettre la terreur à l’ordre du jour; les gouvernants de la Convention ne pouvaient se dispenser de se conformer aux volontés de la puissante faction à laquelle ils devaient leur victoire et leur force. Continuer à dominer sur la population parisienne n’était pas une difficulté ; il y avait longtemps qu’elle subissait le joug de cette tourbe qui désormais allait être régulièrement soldée. Elle fournissait des assistants aux assemblées de section, des soldats à l’armée révolutionnaire, des spectateurs aux tribunes de la Convention et des Jacobins; elle remplissait les audiences du tribunal révolutionnaire, puis escortait les charrettes qui conduisaient les condamnés à l’échafaud. Un grand nombre de femmes étaient employées dans ces divers services, qui exigeaient beaucoup d’activité; souvent il fallait courir de la Convention au tribunal ou manger dans les tribunes pour ne pas quitter la place. Dès lors on appelait ces créatures furies de guillotine ou tricoteuses de Robespierre. La commune payait ces dépenses ; sur la proposition de Danton, il fut alloué cent mille livres à la société des Jacobins, afin qu’elle pourvût aussi aux frais des démonstrations populaires.

Il fallait maintenant livrer les départements au pouvoir absolu et arbitraire des représentants en mis-

sion, des sociétés populaires et des comités révolutionnaires, et en même temps annihiler l’autorité légale des tribunaux et des administrations. Tel était le mécanisme de la terreur dans les provinces.

Ce nouveau mode de gouvernement ne fut pas établi d’abord dans toute l’étendue de la république; il était auparavant nécessaire de soumettre les départements où l’autorité de la Convention était méconnue ou repoussée. La rébellion du Calvados avait été facilement dissipée , mais la Vendée occupait encore ou tenait en état de guerre quatre ou cinq départements sur les deux rives de la Loire. Bordeaux n’était point soumis. Lyon était devenu une sorte de capitale de la France révoltée. La constitution y avait été acceptée; mais le parti royaliste s’était rallié à l’insurrection, qui avait pris ainsi plus d'ensemble et plus d’énergie. Marseille et Toulon semblaient aussi complètement détachés du gouvernement conventionnel. Les adhésions des départements ou des districts avec Bordeaux ou Lyon étaient nombreuses; il y en avait dans le rayon de quarante lieues autour de Paris1.

Cette insurrection, qui semblait si vaste, se dissipa promptement dans presque tous les départements.. Bordeaux ne tenta pas un seul effort, n’arma pas un bataillon. Des commissaires de la Convention s’établirent à la lléole. On les laissa y rassembler deux ou trois mille hommes sans rien préparer pour se défendre. Ils menacèrent de bloquer Bordeaux en empêchant les vivres d’y arriver. Le pain était cher; ' la population redoutait la disette. Les Girondins, fuyant de Normandie et de Bretagne, ne trouvèrent

1 Mémoire» do Lombard de Langrei.

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aucune énergie, n’exercèrent aucune influence, et songèrent seulement à se cacher. A la fin de septembre, Tallien y entra en maître absolu; il y exerça longtemps un pouvoir cruel et y laissa d'affreux souvenirs.

L’insurrection de Lyon avait pris tout d’abord un caractère beaucoup plus grave; elle avait commencé par des journées de guerre civile; les bons citoyens avaient eu à se défendre et à se délivrer d’une tyrannie révolutionnaire qui les menaçait dans leurs propriétés et leurs personnes ; ils s’étaient révoltés , non contre la république, mais contre l’oppression. Ce fut, dans les premiers temps, une rébellion assez semblable, par les opinions et le langage, à l’assemblée de résistance qui s’était formée à Caen; l’esprit girondin se manifestait dans les actes publics des autorités lyonnaises. La Convention usa donc de ménagements; d’ailleurs elle ne pouvait dégarnir l’armée des Alpes pour l’employer à réduire la ville par force ouverte. Robert Lindet, qui y fut envoyé, s’y comporta avec une prudente timidité, alarmé non sans motif de ce qui pourrait lui arriver s'il prenait le ton de l’autorité et de la menace. De retour à la Convention, il rendit compte de sa mission en termes favorables aux Lyonnais. « Si la nouvelle autorité qui s’élève à Lyon, disait-il, tient les rênes de l’administration avec fermeté, il n’y a rien à craindre pour la liberté, mais beaucoup à observer. »

Cependant les administrateurs que la Convention avait mandés n’obéissaient point à son décret. Les Jacobins, et Marat dans ses derniers jours, s’inquiétaient pour Châlier, le maire révolutionnaire de Lyon qui

INSURRECTION DE LTON.

avait été emprisonné avec plusieurs de ses complices et dont le procès était annoncé. La Convention ordonna que toutes les poursuites seraient suspendues et que les prisonniers étaient placés sous la sauvegarde des magistrats.

Les Lyonnais ne prirent point en considération cet ordre souverain ; ils se confirmèrent de plus en plus dans leur indépendance. Les circonstances semblaient favorables, tous les départements environnants adhéraient à la rébellion ou montraient une complète inertie à la réprimer. Les représentants en mission n'auraient point risqué de requérir les gardes nationales ; elles étaient mieux disposées pour les Lyonnais que pour la Convention.

Dès le 1er juin, deux jours après avoir vaincu la municipalité jacobine , les sections et le conseil général provisoire avaient député des commissaires, à l’effet d’instruire « leurs frères de Bordeaux que la liberté avait vaincu l’anarchie ; que le règne des lois et de la justice était rétabli. » Les commissaires devaient témoigner aux citoyens de Bordeaux le désir de fraterniser avec eux, afin que la sainte coalition des gens de bien pût imposer à la horde qui voulait exister dans le pillage et se désaltérer dans le sang. — « Les citoyens de Lyon faisaient connaître aux Bordelais, si célèbres par leur patriotisme, la ferme résolution de s'ensevelir sous les ruines de la cité, plutôt que de voir renaître l’affreuse tyrannie dont ils s’étaient courageusement délivrés, résolus comme ils l’étaient de n’adopter que le régime de la liberté, de l’égalité et de la république une et indivisible. »

Les commissaires lyonnais furent accueillis avec

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une vive sympathie, l’énergie de leur ville fut approuvée et admirée; mais les Bordelais ne prirent aucune résolution. Les rapports entre les deux villes restèrent toutefois habituels et confiants. Lyon espéra longtemps que des secours lui viendraient de Bordeaux.

Marseille et Nîmes s'associèrent d’une manière pluB active à la révolte de Lyon et se préparèrent aussi à défendre leur indépendance à main armée.

Biroteau , député assez considérable parmi les Girondins, arriva à Lyon peu après le 31 mai. Chasset, qui était Lyonnais et d’opinion modérée, était venu le rejoindre. Un pouvoir nouveau et supérieur fut institué sous le nom de commission populaire républicaine et de salut public du département de Rhône et Loire. Ses membres prêtèrent serment à la liberté, l’égalité, l’unité et l’indivisibilité de la république, l'intégralité et l’inviolabilité de la Convention, la soumission aux lois , la sûreté des personnes et des propriétés; leurs proclamations portaient en tête la formule : « Résistance à l’oppression, représentation nationale libre et entière. »

Une armée départementale fut formée par des enrôlements volontaires et même empressés. Les souscriptions destinées à l’armement et à l’entretien de cette troupe furent abondantes.

Le 16 juillet, Châlier et un nommé Riard furent condamnés à mort: l’un pour avoir provoqué au meurtre et au pillage, et avoir dirigé la conspiration tramée contre la ville de Lyon; l’autre pour avoir commis plusieurs assassinats. On avait voulu donner au procès de Châlier une apparence de régulière légalité; mais cette sentence de mort emprunta aux circonstances, à l’esprit de réaction, à la grossière exalta-

INSURRECTION IlE LYON.

tion de la populace, un caractère de vengeance. Cet homme, dont le fanatisme s’était montré si féroce, fut jusqu’au dernier moment pieux à ses opinions et résigné comme le martyr d’une meilleure cause. Son supplice fut une cruelle scène par l’inexpérience du bourreau, qui employait pour la première fois le fatal instrument: après que le couteau fut tombétrois fois, le malheureux respirait encore, prononçant le mot de liberté. C’était lui-même qui, quelques semaines auparavant, avait demandé qu’une guillotine fût envoyée de Paris et qui avait voulu la mettre en permanence.

Le mépris que témoignait la ville de Lyon pour les ordres de la Convention, avait déjà déterminé le comité de salut public à proposer des mesures énergiques et sévères; sur le rapport de Couthon, le procureur général dû département et d’autre» administrateurs avaient été mis en accusation et déclarés responsables de la sûreté des personnes détenues. Les représentants en mission près l’armée des Alpes , avaient été chargés d’employer la force pour assurer la prompte exécution du décret.

Dubois-Crancé, commissaire de la Convention près l’armée des Alpes, ne se trouva point en mesure d’agir immédiatement contre la ville de Lyon.

Cependant les circonstances devenaient moins menaçantes pour l’autorité de la Convention ; Bordeaux demeurait dans l’inertie qui présageait sa soumission; ce qui était plus important encore, une colonne détachée de l’armée des Alpes, commandée par le général Carteaux, avait, presque sans trouver de résistance, repoussé les bataillons que Marseille envoyait pour se joindre aux Lyonnais; le Pont-Saint-Esprit, par où auraient pu arriver les hommes de Nîmes,

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avait été occupé; puis Carteaux s’était emparé d’Ürange et d’Avignon, interceptant ainsi toute communication des départements du midi avec Lyon.

Le découragement commençait à éteindre l’ardeur de l’opinion lyonnaise; quelques-uns des administrateurs songèrent à se rétracter et à obtenir l’indulgence de la Convention. Deux représentants en mission, Rouyer et Brunei, avaient été arrêtés en traversant Lyon; ils furent mis en liberté et les corps administratifs les prièrent de négocier leur paix avec la Convention; ils envoyèrent leur humble soumission; ils avaient fait voter la constitution dans les assemblées primaires. Biroteau , qui avait été mis hors la loi, quitta Lyon et se réfugia à Bordeaux, où bientôt après il fut pris et envoyé à l’échafaud; Chasset se retira en Suisse. Tout annonçait que l’insurrection touchait à son terme.

Dubois-Crancé pensa que le moment était devenu opportun pour imposer à la ville une sévère capitulation et pour y entrer en vainqueur; outre cette espérance, il était excité aussi par les conseils et la correspondance de ses amis montagnards et jacobins; ils voulaient profiter de tous leurs avantages , et infliger un châtiment terrible à une ville qui osait résister à la Révolution et qui depuis longtemps se défendait contre la tyrannie de leur faction.

Dubois-Crancé partit de Bourg le 6 août, avec Kellermann et un corps d’armée de vingt mille hommes. 11 se fit précéder par une proclamation qui annonçait aux Lyonnais que leur égarement pourrait être pardonné; elle finissait par leur dire : « Il faut que dans une heure vous ouvriez vos portes ou que vous soyez

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traités en rebelles. » Puis les conditions , non point proposées mais imposées, étaient jointes à la proclamation ; elles étaient dures et ne présentaient aucune garantie. Toute autorité civile et militaire devait cesser dans la ville, les représentants du peuple y pourvoiraient. Les frais de l’expédition et une gratification aux soldats seraient à la charge des Lyonnais.

Le dernier article était le plus difficile à subir, il portait : « Les décrets de la Convention rendus avant et après le 31 mai , seront reconnus et exécutés. »

Par ces décrets trois représentants de Lyon, entre autres Vitet, qui y avait exercé les fonctions de maire, étaient mis en accusation. Les administrateurs et fonctionnaires qui avaient fait partie du comité départemental, ou en avaient favorisé l’établissement, étaient mis hors la loi. Les biens de quiconque avait pris part à la révolte seraient confisqués , ainsi que ceux de tous les citoyens qui n’auraient pas quitté la ville trois jours après le décret. Tout payement de sommes dues aux habitants de Lyon, soit par le trésor national , soit par des particuliers, était suspendu.

Une proclamation du général Kellermann était plus rude que celle de Dubois-Crancé ; toutefois ni l’une ni l’autre n’ôtait l’espérance d’obtenir des conditions meilleures. Le comité de défense et le général Précy, qu’il avait appelé pour commander l’insurrection, rejetèrent avec indignation les propositions qui leur étaient faites. /

Le lendemain , le corps administratif et les commissaires des sections écrivirent à la Convention la lettre suivante : « Au moment où nos envoyés vous prouvent notre attachement à la république , en vous

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portant notre acceptation de la constitution, vous nous traitez en rebelles. Hier les hostilités ont commencé , le sang a coulé ; Üubois-Crancé nous a donné une heure pour délibérer sur sa proclamation , et ce terme n’était pas expiré quand notre avant-garde a reçu une décharge d’artillerie. On demandait à fraterniser : quelques-uns de nos cavaliers s’avançaient, deux sont saisis et faits prisonniers. Mous avons imité cette violence, notre feu a recommencé, et nous avons repoussé les assaillants. Après les preuves d’attachement que la ville de Lyon vient de donner à la république, vous voulez nous réduire par la force j vos commissaires ont outre-passé leurs pouvoirs. Citoyens représentants , rendez justice à Lyon , l’effusion du sang suivra nécessairement votre refus. Nous périrons tous plutôt que de retourner sous le joug de l’anarchie. »

Une autre lettre adressée par les administrateurs aux délégués des assemblées primaires disait : « Pressez la Convention de nous rendre justice; nous sommes déterminés de mourir pour résister à l’oppression. Nous avons déjà fait mordre la poussière à deux cents anarchistes. »

Le comité de salut public ne blâma point les commissaires de la Convention. Barère compara les Lyonnais aux royalistes de 1791 qui, au 20 juin et au 10 août, avaient résisté au peuple en invoquant la constitution, et conclut de là qu’ils étaient des contrerévolutionnaires et des anarchistes.

Cela n’était point vrai : la population de Lyon n’était point royaliste; même après le premier sang versé, les administrateurs avaient proposé à Kellermarjn une suspension d’armes afin de célébrer en

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commun, comme de vrais républicains, la fête civique du 10 août. Les actes publics étaient intitulés : « Au nom du peuple de Lyon. » Un des bataillons des volontaires, qui se présentaient en foule pour défendre la ville, s’appelait le bataillon de Washington. La volonté de se montrer républicain et de désavouer toute relation avec les émigrés était si prononcée, qu’une jeune ouvrière fut condamnée à mort pour avoir distribué des cocardes blanches.

Les Lyonnais étaient réellement disposés à se soumettre au gouvernement de la république, mais non point aux hommes qu’ils avaient combattus et vaincus le 29 mai et dont la domination leur faisait effroi et horreur. Us prévoyaient avec certitude ce que seraient leurs vengeances. Aussi pour diriger leur défense, pour commander leur armée, qui fut d’abord très-nombreuse et recrutée par les volontaires des départements voisins, la commission populaire avait accepté les services d’ofliciers expérimentés et de jeunes gentilshommes de bonne volonté ; elle n’avait point demandé aux hommes qui se dévouaient pour la défense de la vraie liberté , quels étaient leurs regrets du passé ou leurs espérances de l’avenir.

M. de Précy, l’un des chefs de bataillon de la garde constitutionnelle du roi, qui avait combattu avec les Suisses au 1 0 août, avait été appelé pour commander l’armée lyonnaise. 11 avait le grade de maréchal de camp et avait servi avec distinction dans les campagnes de Corse. Tout royaliste qu’il était, il n’avait aucune relation avec les émigrés et les puissances étrangères; il vivait tranquillement à la campagne, lorsque les Lyonnais vinrent l’y chercher pour les commander. Les correspondances, qui furent essayées

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avec la cour de Turin et l’armée deCondé, lui apprirent que rien ne serait fait pour secourir Lyon, qui se trouva aussi abandonné que la Vendée.

Lorsque la marche du général Carteaux et l’inaction des Bordelais eurent jeté quelque découragement dans l’insurrection lyonnaise, lorsque l’opinion girondine fut résignée à sa défaite, l’armée de Précy s’était trouvée fort diminuée ; c’est alors que l’esprit public parut s’incliner à la soumission. Les conditions imposées avec insolence par Dubois-Crancé rallumèrent les courages, et la résolution de se défendre fut spontanée, sans influence et sans intrigue.

Dubois-Crancé , averti par le mauvais succès de son attaque et de ses menaces, changea de langage : il adressa aux citoyens de Lyon une longue proclamation , où il les engageait au respect des lois et à l’obéissance au gouvernement. « Des hommes pervers , disait-il, essayent de vous persuader que les représentants du peuple veulent détruire votre ville, et la livrer au meurtre et au pillage. Comment pouvezvous croire de telles absurdités? On vous épouvante du rétablissement de votre ancienne municipalité, qui a de cruelles vengeances à exercer. On vous trompe : les représentants ont pris des arrêtés pour l’élection libre d’une municipalité et ne veulent accorder le droit de suffrage qu’aux citoyens âgés de cinquante ans au moins. Vous êtes livrés à vos plus cruels ennemis; ils versent votre sang pour sauver leur tête de la proscription. Votre sort dépend de la conduite que vous allez tenir; il n’est plus possible de vous accorder de longs délais. »

Le comité de salut public approuva cette proclamation et ordonna qu’elle recevrait la plus grande pu-

SIÈGE DE LÏ0K.

blicité, afin d’éclairer l’opinion sur l'opiniâtreté des Lyonnais dans leur rébellion. Mais comme il espérait peu que cette exhortation fût efficace, il prit une mesure qui devait avoir un résultat plus certain. La garnison de Valenciennes avait capitulé sous la seule condition de ne point servir contre les armées alliées; elle fut envoyée contre Lyon , où Kellermann n’avait pu amener que des troupes nouvellement recrutées.

La lettre de Dubois-Crancé avait été remise au général de l’armée lyonnaise. Il en donna communication à la commission et déposa son épée , en demandant que le peuple de Lyon fût de nouveau consulté sur la résolution de se défendre. Les sections furent convoquées et quelques heures après des milliers de signatures s’associèrent au vœu de résister à l’oppression.

« Ce ne sont plus, disaient les administrateurs dans leur réponse, les délégués du peuple de Lyon qui vous répondent, c’est le peuple entier. Quarante mille * hommes ont juré de défendre jusqu’à la mort les droits de l’homme, leur liberté, leurs propriétés et la sûreté des citoyens. Si vous êtes assez esclaves pour vous croire obligés à consommer une grande iniquité , marchez et vous verrez ce que peuvent faire de vrais républicains qui défendent leurs foyers et la loi. «

Dubois-Crancé avait chargé le commissaire des guerres Paris, porteur de sa lettre aux administrateurs, de tenter secrètement une négociation avec Précy. Il lui parla du grand honneur qu’il pouvait acquérir en prévenant la ruine d’une telle ville, en arrêtant l’effusion du sang qui allait couler dans une guerre entre les citoyens d’une même patrie , les soldats d’un même drapeau.

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« Cela ne dépend pas de moi , répondit Précy ; entre vous et nous il y a un abîme que la mort seul pourra combler. La Convention a soif du sang; elle veut une expiation et une leçon. Lyon est condamné, je le sais ; il succombera; mais vos soldats n’y entreront , sachezle bien aussi , que sur des monceaux de cadavres. »

Le négociateur lui fit entrevoir des conditions plus modérées. — « S’il ne s’agissait que de ma tête , je la donnerais : aujourd'hui ou demain, n’est-ce pas la même chose? Mais la Convention veut d’autres têtes que la mienne. Combien de braves Lyonnais sont, comme moi, notés pour la hache du bourreau. Mieux vaut la balle du soldat. Nous irons jusqu'au bout. ’ .

— Jusqu’à l’échafaud, reprit le commissaire.

— Eh bien , oui ! nous y monterons sans honte et sans crainte. C’est le chemin du ciel, comme a dit le confesseur du 21 janvier. »

Il y eut un moment de silence.

« Général , reprit Paris , les Vendéens sont vainqueurs dans leur Bocage; les étrangers ont entamé la frontière; la contre-révolution est imminente. La France va être démembrée.

— Jamais, s’écria le général des insurgés, les Lyonnais se feraient tuer jusqu’au dernier pour défendre le territoire de la patrie. » Paris lui prit la main et la serra. Précy continua : « Vous voyez ma cocarde ; je l’ai prise quand je voyais mes frères d’armes et mes amis quitter la France; ils allaient, pour la combattre, se mêler aux armées étrangères, et j’y suis resté pour lutter contre tant de dangers qui la menaçaient. Non, citoyen, les étrangers ne se partageront pas la France; elle est trop belle pour eux; ils pourront la

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dévaster par le fer et le feu; elle restera sur la carte de l’Europe '. »

Ils se quittèrent, tout était dit; avec la Convention il n’y avait point de paix à espérer.

L’armée lyonnaise ne comptait qu’euviron six mille hommes formés en organisation régulière, mais la ville n’était pas encore cernée ; les troupes de Kellermann occupaient seulement la rive gauche du Rhône et les hauteurs qui dominent le nord de la ville entre les deux rivières. Saint-Étienne et Montbrison communiquaient avec Lyon et restaient constantes dans leur adhésion. Les révolutionnaires de la petite ville de Boin, située sur les confins du Forez et de l’Auvergne, essayèrent d’ameuter les paysans et d’altaquér Montbrison. Le maire se présenta au-devant du rassemblement et fut massacré. Un détachement de l'armée lyonnaise dissipa les assaillants, s’empara de Boin ; les Jacobins compromis dans l’affaire de Montbrison, se réfugièrent en Auvergne, y portant l’alarme. Deux jours après, les Lyonnais s'avancèrent jusqu’à Saint-Anthême, dans le Puy-de-Dôme, y surprirent un poste républicain et emmenèrent prisonnier le général Nicolas. 11 fut détenu , mais sa vie fut respectée. Dans le même moment, Dubois-Crancé faisait fusiller un des chefs lyonnais, Servan, qui, couvert de blessures, avait été ramassé sur un champ de bataille.

Cette excursion lointaine de l’armée lyonnaise , les succès qu’elle y avait obtenus, devaient donner de graves inquiétudes à la Convention. Les départements situés entre le Rhône et la Loire n’étaient

1 Notes manuscrites île Pans.

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pas tous disposés favorablement pour le parti jacobin. On pouvait y voir renaître le mouvement d’opinion qui , six semaines auparavant , avait semblé se rallier à la cause des Girondins.

Trois représentants, choisis dans les députations des départements de l’Auvergne, furent adjoints aux commissaires de l’armée de Kellermann. Ils furent investis de pouvoirs illimités et autorisés à prendre, de concert ou séparément, les mesures que les circonstances et le salut de la république pourraient exiger; ils avaient le pouvoir de déléguer des commissions pour l’exécution de leurs mesures. Cette effrayante dictature était confiée à Couthon , Maignet et Chateauneuf-Randon.

Barère, en proposant ce décret, jugea à propos de faire connaître à la Convention une lettre de Danton à Dubois-Crancé , que les autorités rebelles de Lyon avaient fait imprimer et afficher. Elle avait, disait-on, été trouvée dans un portefeuille que Dubois-Crancé avait perdu à Grenoble; elle était assurément supposée, disait Barère , afin d’égarer le peuple contre ses représentants.

« Il faut enfin que la sainte Montagne triomphe. Il est temps de frapper le grand coup. Tu sais que Lyon , cette cité riche et superbe, entre pour beaucoup dans le projet. Emploie toutes les forces dont tu disposes, pour soumettre les rebelles. S’il faut abandonner le Mont-Blanc, qu’importe? Point de considérations particulières, point de demi-mesures; il est temps que nous régnions; il faut absolument soumettre cette ville superbe, alors toutes les autres tomberont à nos pieds. Si on ne peut la forcer par les armes, il faut la réduire en cendres. Si les cultivateurs crient et demandent à qui ils vendront leurs denrées, dis-ieur m. 21

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qu’ils aillent à Constantinople. Surtout, répands les assignats. Ne les compte pas : ils se retrouveront à la fin. » Danton désavoua la lettre plutôt à cause du style qu’à cause des pensées. — « Je suis plus malin que cela, dit-il; j’aurais conseillé des mesures non moins vigoureuses contre les aristocrates, mais plus politiques. »

Barère avait jugé aussi que c’était une caricature du style de Danton ; mais il parlait souvent ce langage , et quant à la politique, c’était la sienne. Toutes les fois que la faction révolutionnaire était en danger, il voulait faire peur, parce qu’il avait peur; son moyen était toujours la vengeance préalable et l'extermination : il y revenait sans cesse.

Ainsi, lorsque les représentants et les généraux honnêtes et sensés, qui étaient envoyés dans la Vendée, ne voyaient, pour terminer cette guerre civile, qu’une conduite modérée, une occupation inoffensive du pays et quelques concessions; lorsque Danton luimême avait eu cette pensée et l’avait exprimée à la tribune, il répondait quelque temps après à Thibeaudeau , qui, revenant d’une mission dans l’ouest, lui parlait en ce sens : — « Es-tu fou? si tu as envie d’être guillotiné , tu n’as qu’à faire cette proposition à l’Assemblée. Il n’y a point de paix possible avec la Vendée. L’épée est tirée , il faut que nous dévorions le chancre ou qu’il nous dévore. La république est assez forte pour faire face à tous ses ennemis ; tu ne sais pas ce que c’est qu’une révolution. Nous sommes trop heureux que les aristocrates aient pris les armes; ils nous font beau jeu'. »

1 Histoire de la Convention , par M. Thibcaudeau.

Sitôt DE LYON.

Celle défense de Lyon, qui se prolongeait fort au delà de ce qu'avaient prévu les Jacobins, les irritait vivement. Ils avaient pris l’habitude d’imputer tout échec et même tout retard dans l’accomplissement de leurs espérances, à la trahison ou au manque de courage des généraux. Amar disait que si Kellermann n’avait point pris Lyon, c’est qu’il s’entendait avec les rebelles, et qu’il fallait faire tomber sa tête. A peine voulait-il laisser au comité de salut public le temps de prendre des informations.

Dès le 21 août, on avait commencé à canouner et à bombarder la ville. Pendant ce temps-là, Carteaux passait la Durance et marchait sur Marseille, sans trouver aucune résistance. Kellermann avait quitté le siège pendant quelques jours pour aller en Savoie , où les Piémontais s’étaient avancés.

Après les avoir repoussés, il revint presser le bombardement qui avait commencé le 22 août. Ses efTets furent terribles; des quartiers de la ville furent embrasés , l’arsenal fit explosion ; les édifices publics servaient de point de mire aux bombardiers. Les Lyonnais avaient élevé un drapeau noir sur l’hôpital, afin qu’il fût respecté. 11 aurait dû être d’autant plus sacré que les assiégeants, manquant de chirurgiens et d’ambulance, avaient demandé qu’on y reçût leurs blessés. La ville y avait consenti , et cependant les blessés lyonnais, lorsqu’ils restaient sur le champ de bataille, étaient cruellement achevés ou délaissés sans secours. Le drapeau noir attira les bombes au lieu de les écarter. Quarante-deux fois le feu menaça d’embraser ce vaste et superbe édifice. Les habitants s’empressaient à l’éteindre , et l’on voyait les sœurs de charité emporter les malades, sous la menace des

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bombes dont la trace éclairait la ville d'une sinistre clarté,

La constance des assiégés ne semblait pas abattue; l’horreur et l’épouvante que leur inspiraient de tels ennemis les rendaient au contraire plus vaillants à se défendre. 11 n'y avait point encore d’attaque par la rive droite de la Saône, et le Rhône séparait de la ville le corps le plus nombreux de l’armée républicaine. Aucun corps d’armée n’était venu des départements de l’intérieur pour assiéger ou investir Lyon.

La mission de Couthon changea la situation et devait amener prochainement la fin de cette courageuse résistance.

« 11 était temps, écrivait-il à la Convention, d’arriver dans le département du Puy-de-Dôme; le bon peuple et particulièrement celui de la ville de Clermont, avait été si bien travaillé par les égoïstes , les muscadins et tous les malveillants; l’audacieuse résistance des Lyonnais les avait tellement enhardis qu’ils se refusaient aux réquisitions des représentants et des généraux. — Nous avons promptement dissipé cette erreur funeste. Dans une assemblée nombreuse, nous avons parlé avec cette énergie républicaine qui caractérise les braves montagnards.

«Aujourd’hui, nous avons appris que les muscadins de Montbrison ont surpris le poste de Saint-Anthème, fait le général Nicolas prisonnier, et enlevé leurs pièces de canon.

« Le tocsin a sonné partout, la générale a battu. Le peuple a été appelé en masse. Ses ennemis sont enchaînés. Nous ferons tomber tous les rochers du Puyde-Dôme sur les scélérats de Lyon.... Jugez des

SIEGE DE LYON

dispositions du peuple, du peuple proprement dit. Huit ou neuf cents journaliers étaient rassemblés, selon la coutume, sur la place publique, pour avoir du travail. La nouvelle de Saint-Anthême est arrivée, ils se sont écriés : « Point de journées, volons au secours de nos frères : nos besoins ne sont rien devant ceux de la patrië. »

Le département du Puy-de-Dôme prit bientôt un aspect nouveau : ce fut une sorte de révolution. Jusqu’alors cette région centrale de la France avait vécu assez tranquillement sous les lois de la Convention , obéissant à de dures exigences, mais sans avoir à subir la tyrannie des sectaires de la Montagne et des Jacobins. Les levées d’hommes avaient rencontré quelque difficulté. 11 y avait eu un faible essai de résistance; la répression avait été instantanée, et l’ordre public rétabli ; les administrateurs des départements et des districts étaient des hommes modérés : ils avaient plus ou moins correspondu avec Lyon , Bordeaux ou Nîmes, et donné leur adhésion plus que leur concours; les populations étaient tranquilles; les honnêtes gens redoutaient l’avenir, sans imaginer ni chercher aucun moyen de s’en garantir. Ils jouissaient, sans prévoyance , des moments de répit qui leur étaient laissés.

Couthon destitua les administrateurs et livra le pays aux sociétés populaires, dont il avait été le correspondant et l’oracle. Il forma des comités révolutionnaires, prépara tout pour l’exécution de la loi des suspects, obtint de la Convention le pouvoir d’instituer des tribunaux révolutionnaires, qui bientôt allaient verser beaucoup de sang, fit partir les levées en masse, accabla les propriétaires de réquisitions, exigea des taxes

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arbitraires et s’établit à Clermont pour diriger sur Lyon des hommes et des fournitures.

Ses collègues exercèrent à peu près le même pouvoir dans les départements voisins, et conduisirent au siège les colonnes qu’ils avaient recrutées de gré ou d’autorité. Quelques troupes détachées de l’armée régulière arrivèrent dans le Forez; Montbrison et Saint-Étienne furent soumis. La route de Bourgogne fut interceptée. Les redoutes que les Lyonnais avaient élevées pour défendre les abords de la ville, étaient successivement emportées après une vigoureuse résistance. Le blocus se resserrait de plus en plus et allait enceindre toute la ville. Il ne restait plus aucune issue libre que par les hauteurs de Sainte-Foy, qui dominent la rive droite de la Saône , non loin de son embouchure. Les batteries du bombardement se rapprochaient. Les incendies et les ruines étaient continuels et sans intervalles. Nul espoir ne soutenait le courage des assiégés; mais leur constance ne diminuait pas; ni les combattants ni lgi population ne consentaient à se soumettre. Les femmes mêmes concouraient à la défense , et l’on en voyait servant les batteries.

Durant cette résistance opiniâtre qui se prolongeait au delà des prévisions de la Convention, Marseille s’était rendue au général Carteaux. 11 y entra le 25 août avec Albitte et d’autres conventionnels. Les chefs de sections et les hommes importants du parti , qui quatre mois auparavant avaient vaincu et remplacé les autorités révolutionnaires, n’espéraient aucune miséricorde. Dans cette contrée méridionale, les réactions et les vengeances ne sont pas avares de sang , et il en avait été versé pendant le règne des

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opinions qui s’appelaient modérées. Ils quittèrent précipitamment Marseille et se réfugièrent à Toulon , qui avait aussi quelques semaines auparavant secoué le joug des révolutionnaires. Soit par leur influence, soit par une crainte commune des vengeances qui menaçaient leurs amis de Toulon, la ville fut livrée aux Anglais. On prétendit qu’ils avaient été aussi appelés à Marseille, mais que le temps leur avait manqué.

Cette haute trahison exaspéra la colère de la Convention ; la volonté de réduire Lyon pour assiéger ensuite Toulon, le désir de faire un exemple terrible redoublèrent d’intensité ; les lenteurs du siège furent imputées à Kellermann et même àDubois-Crancé, qui avait toujours conservé quelque espérance d’obtenir une capitulation, et qui tenait surtout à l’honneur d’être le vainqueur de Lyon; le général fut destitué, le représentant fut mandé à Paris; il tarda à obéir aux ordres du comité de salut public; ils furent confirmés par un décret de la Convention. Dubois-Crancé persista à diriger le siège.

Couthon, qui avait dénoncé sa mollesse et son indécision, venait de quitter Clermont afin de presser les opérations du siège. Pour commander l’armée, on avait appelé un général de brigade de l’armée des Alpes, qui venait de montrer du zèle et de l’activité, sous les ordres de Carteaux. Il se nommait Doppet : c’était un médecin de Chambéry, qui, par enthousiasme de la révolution française, avait quitté son pays et s’était fait admettre dans les sociétés des Jacobins et des Cordeliers. Plus tard , il forma à Paris une légion des Allobroges destinée à porter la révolution en Savoie, et commença par conduire ses premières recrues à l’attaque des Tuileries le 1 0 août. Lorsque

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la Savoie fut conquise, il s’empressa à mettre sa patrie en état de révolution et à décider sa réunion à la France. Ce fut ainsi qu’il devint militaire, puis général. Napoléon, qui avait servi sous ses ordres, en a laissé le témoignage suivant : « 11 était Savoyard , médecin et méchant; son esprit ne se fondait que sur des considérations; il était ennemi déclaré de tout ce qui avait du talent; il n’avait aucune idée de laguerre, et n’était rien moins que brave. »

C'était à de tels hommes que les commissaires de la Convention confiaient le commandement des armées de la république. Mais Doppet n’avait pas besoin de beaucoup d’habileté ni de courage pour conduire à sa fin une entreprise presque achevée. 11 prit le commandement de l’armée le 26 septembre. Les premiers bataillons de la garnison de Valenciennes venaient d’arriver, et le 29, Sainte-Foy, la dernière position défensive des Lyonnais , fut occupée ; le blocus était maintenant complet. La ville manquait de vivres, et commença bientôt à souffrir de la famine: on pouvait compter sur sa prochaine soumission ; mais les représentants étaient pressants, et quelle que pût être l’effusion du sang versé entre des combattants, Français les uns et les autres, ils ne voulaient pas attendre la victoire un jour de plus.

Iæ comité de salut public montrait plus d’ardeur encore à commencer les vengeances, et n’admettait aucune capitulation qui pût leur donner quelque limite. « Vous avez éprouvé, écrivait-il , que des rebelles repoussaient avec une insolente hypocrisie les sommations que vous dictaient l’humanité et une indulgence dont ils sont indignes; qu’ils périssent donc enfin, et que la. force nationale se déployant

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d’une manière terrible, promène bientôt son glaive dans cette ville criminelle. »

Une autre lettre disait : « Si le bombardement entraîne trop de longueur, enlevez cette ville rebelle à la pointe de la baïonnette et la torche à la main; Bongez que la chute de Toulon dépendra en partie de votre victoire. » Le post-scriptum ajoutait : « Si les émigrés, les muscadins et les autres rebelles échappaient de Lyon, faites-les poursuivre; faites sonner partout le tocsin sur ces cruels ennemis de la patrie. » Doppet, conformément à cette instruction , prit des dispositions pour fermer les passages qui conduisent, à travers les montagnes, du territoire français en Savoie ou en Suisse.

L’attaque recommandée si instamment par le comité de salut public fut encore retardée de quelques jours. Dubois-Crancé était toujours à son quartier général de la Pape; c’était sur le plateau situé entre le Rhône et la Saône qu’étaient placées les principales batteries qui avaient foudroyé Lyon, et il espérait pénétrer dans la ville de ce côté.

Couthon, à qui le général Doppet obéissait plus spécialement, était à Sainte-Foy, et voulait que l’attaque décisive se fît sur ce point; de cette rivalité résultèrent encore de l’hésitation et du retard. Cependant les levées en masse commençaient à se débander pour retourner dans leurs foyers; les vivres qu’on avait amenés étaient consommés ; il fallait partager les approvisionnements de l'armée de ligne.

Le 7 octobre au matin, assuré que le comité de salut public ne le désavouerait point, Couthon s’empara officiellement de l’autorité supérieure , ordonna une attaque pour le jour môme, et envoya aux liabi-

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tants de Lyon une sommation signée par lui et par Maignet. Elle était adressée non point aux autorités, mais aux assemblées de sections.

« Réfléchissez, disait-il, nous vous sommons encore, au nom du peuple français levé contre vous; hâtezvous d’ouvrir vos portes , de déposer les armes et de livrer les scélérats qui vous trompent, vous oppriment etvous perdent ! A ce prix nous sommes vos frères. Que les hommes qui n’ont pas de crimes à se reprocher soient tranquilles; leurs personnes et leurs propriétés seront respectées. Le peuple et ses représentants ne connaissent de volonté que celle de la loi , et la loi ne frappe que les coupables ! Nous donnons ordre de suspendre le bombardement jusqu’à demain à quatre heures du soir; si , à cette heure, votre réponse n’est pas arrivée, le feu du peuple reprendra et ne cessera plus que la justice nationale ne soit satisfaite.»

Dans la détresse de la population lyonnaise, il était évident que les assemblées de sections se prononceraient contre une défense désespérée et inutile. Les administrateurs, prévoyant le résultat d’une convocation, voulurent gagner du temps pour donner à Précy la possibilité d’un départ, et laisser ainsi des moyens de salut aux hommes les plus compromis dans les délibérations municipales ou par le commandement des défenseurs de la ville. Quelques-uns proposèrent d’imiter l’exemple d’Eustacbe de Saint-Pierre et des bourgeois de Calais, en allant s'offrir en victimes expiatoires de la rébellion; mais on n’avait point affaire à un vainqueur généreux. Les conventionnels n’avaient ni la magnanimité d’Édouard III, ni la compassion de la bonne reine Philippe; le sacrifice eût été inutile.

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Les administrateurs répondirent à Couthon , qu’ils allaient convoquer le peuple, mais que le délai était insuffisant; ils demandaient quelques heures de plus. Le bombardement recommença au terme fixé, à quatre heures et demie du soir.

Dans la soirée ,. une foule populaire se porta à l'hôtel de ville , irritée et menaçante. Les magistrats annoncèrent que les assemblées de sections étaient convoquées pour le lendemain matin. Pendant la journée du 8 , les assiégeants firent encore de nouveaux progrès, et s’emparèrent des postes qui défendaient l’entrée de la ville. Ce fut seulement à neuf heures du soir que les députés des trente-deux sections se rendirent au quartier général de Sainte-Foy, où ils trouvèrent tous les représentants réunis.

La députation avait tardé à venir, sans doute pour que la retraite de Précy et des derniers restes de l’armée lyonnaise pût s’opérer pendant ce temps-là. Dans les querelles que Dubois-Crancé soutint contre Couthon , il insinua qu’une sorte de convention tacite avait facilité cette évasion.

Ce qui est certain , c’est que les délégués des sections avaient reçu de leurs commettants l’ordre de repousser toute condition qui mettrait un seul individu hors la loi. Couthon les avait d’abord accueillis avec bienveillance, mais il s’irrita d’une si audacieuse prétention. « Vos portes seraient de fer, disait-il, que nous les briserons aujourd’hui. Vous recevrez les conditions qu’il plaira à la république d’accorder à des rebelles, pour qui la guillotine serait trop douce. Craignez que la charrue ne trace bientôt des sillons de sang dans vos rues ensemencées par le bourreau. »

l’RISF. DE LYON.

Neuf articles qui ne promettaient ni garantie , ni miséricorde et qui annonçaient au contraire do cruelles rigueurs, furent remis aux délégués. Avant qu’ils eussent donné une réponse, on vint annoncer aux représentants que l’armée .lyonnaise faisait une sortie sur la route de Bourgogne , que , des autres côtés, ses postes avancés étaient abandonnés, et que les républicains s’étaient emparés de la porte Saint- Clair : il n’y avait plus rien à négocier, la ville était prise.

Précy avait réuni ses compagnons au nombre d’environ sept cents à l’entrée du faubourg de Vaise, sur la rive droite de la Saône. Les différents postes de la défense s’étaient repliés vers ce point pendant la nuit. Ce départ fut lugubre, les habitants voyaient avec désespoir s’éloigner leurs défenseurs, leurs frères , leurs amis; les femmes accompagnaient en pleurant leurs maris ou leurs fils. Ces embrassements et ces adieux, sans espérance de se revoir, avec probabilité de mort pour ceux qui restaient comme pour ceux qui partaient, étaient déchirants.

Une cinquantaine d’hommes et quelques chefs , entre autres le comte de Virieu qui avait pris une grande et glorieuse part à la défense de Lyon , voulurent , avant de commencer cette triste route, entendre encore une fois la messe. Un des volontaires quitta son habit de soldat pour revêtir les vêtements sacrés; car il était prêtre. Le service funèbre fut célébré dans un caveau qui, depuis le siège, était devenu une chapelle à l’abri des bombes. Cet office des morts fut écouté avec un pieux recueillement. M. de Virieu et plusieurs de ses compagnons demandèrent la communion.

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