PROCÈS DE MADAME ROLAND
dignes amis, parce qu'ils avaient du talent et de la bonne foi. Elle a ensuite fait lecture d’un aperçu sommaire de sa conduite politique. Comme cet écrit respirait le fédéralisme d’un bout à l’autre, le président en a interrompu la lecture en observant à l'accusée qu’elle ne pouvait abuser de la parole pour faire l’éloge du crime , c’est-à-dire de Brissot et consorts. Elle se tourna vers l’auditoire, disant: «Je demande acte de la violence que l’on me fait.» Le peuple, c’est-à-dire les assistants dont la salle avait été remplie, cria : « A bas les traîtres ! Vive la république! » — L’arrêt fut prononcé.
Le lendemain elle fut conduite à l’échafaud. Son courage ne l’avait point abandonnée; son visage était sans pâleur et souvent un sourire passait sur ses lèvres. Elle avait près d’elle un condamné pour fabrication de faux assignats; il était abattu et troublé. Elle tâchait de lui rendre quelque fermeté. Sur l’échafaud il parut désirer d’être le premier à passer sous le couteau. — « Passez avant moi, dit-elle, je saurai attendre. » Et regardant une grande statue de la liberté qu’on avait érigée sur cette place, elle disait : « O liberté! que de crimes ils commettent en ton nom. » Ce furent ses dernières paroles.
Trois jours après, aux abords d’un village près de Rouen, fut trouvé un cadavre gisant sur la route : c’était Roland ; il s’était percé avec une canne à épée. Le conventionnel Legendre vint constater l’identité. 11 avait écrit, avant de se tuer, quelques lignes : « Puissent mes concitoyens prendre des sentiments plus doux et plus humains ! Le sang qui coule par torrents dans ma patrie me dicte cet avis. L’indignation m’a fait quitter ma retraite au moment où j’ai appris
PROCÈS DK BAILLY.
qu’on avait égorgé ma femme. Je n’ai pas voulu rester plus longtemps sur une terre souillée de crimes ! » Le représentant en mission qui annonçait cette nouvelle à la Convention proposait de placer sur la sépulture de Roland un poteau infamant.
Peu de temps après, Clavière, l’ami et le collègue de Roland au ministère, se poignarda à la Conciergerie avant de comparaître au tribunal. Sa femme, qui était à Genève, s’empoisonna en apprenant la mort de son mari. — Rabaud Saint-Étienne fut pris et exécuté ; sa femme se donna aussi la mort.
Les proscrits s’inspiraient de Caton etdePorcie; les maîtres du pouvoir de Sylla et des triumvirs.
La mort de Bailly sembla aussi un souvenir de l'antiquité ; nul , parmi tant d’hommes vertueux qui périrent sous la hache révolutionnaire, ne fut immolé avec plus de rage par ses bourreaux. La commune et les Jacobins avaient, depuis quelques semàines, réclamé son supplice et, dans leur insistance, s’étaient montrés avides de son sang. On avait ranimé tous les souvenirs du 17 juillet. Les hommes des insurrections conservaient une vive rancune de cette journée, où une seule fois le désordre avait rencontré la répression. On avait ameuté contre ce vieillard, jadis si populaire à Paris, contre ce magistrat débonnaire, toutes les fureurs de la populace soldée. Dans sa prison, où il était environné du respect de ses compagnons de captivité et de mort, il était traité avec une infâme brutalité par les porte-clefs. « J’ai vu Bailly, dit M. Beugnot, souillé par les mains des guichetiers, dont on avait payé la barbarie , chanceler sous l’impulsion des uns, relevé par la rudesse des autres.