‹ Histoire de la Convention nationale. T. 3Chapitre 126 sur 138 · COLLOT D HERBOIS A LYON · texte numérisé non relu

COLLOT D HERBOIS A LYON

doit fuir le sol de la liberté; s’il y est reconnu, son sang impur l’arrosera, b république ne veut plus dans son sein que des hommes libres; elle est déterminée à exterminer tous les autres. »

Ces généralités étaient suivies d’instructions spéciales pour chacune des grandes mesures révolutionnaires. Ainsi l’arrestation .des gens suspects était expliquée par les développements suivants : « Le républicain ne peut plus vivre avec l’esclave ; ses « rimes et seB bassesses ont fatigué notre patience. Depuis cinq ans nous lui tendons les bras; il a dédaigné nos avances ; il est temps qu’il expie ses dédains; il apprendra le prix de la liberté par la privation de la sienne. Le désir d’une vengeance légitime devient le tx'soin de l’intérêt public. Il faut répandre la terreur parmi nos ennemis, rompre les fils de leurs conspirations, punir leurs crimes et les priver d’un bonheur qu’ils ne veulent pas connaître. ici doivent s'évauouir tous les attachements individuels; la voix du sang même se tait devant la voix de la patrie. Citoyens, magistrats du peuple, il faut que tous ceux qui ont Concouru d’une manière directe ou indirecte à la rébellion, portent la tête sur un échafaud. Remettez-les entre les mains de la vengeance nationale. »

Les prêtres, les nobles, les parents d’émigrés, les fonctionnaires fédéralistes se trouvaient suffisamment désignés par la loi; mais il fallait comprendre dans les suspects ou dans les accusés, les hypocrites qui alléguaient le respect des lois, les hommes durs et insensibles qui par état ou habitude ne peuvent aimer la Révolution ; les hommes de loi qui vivaient des dissensions de leurs frères, et qui servaient de chiens

COLLOT UHERBOIS A LYON.

courants à la féodalité; ceux qui ont marqué aux prêtres ou aux aristocrates un intérêt parricide. « Vous ne serez pas assez imbéciles pour regarder comme des actes de patriotisme une obéissance forcée et extérieure aux circonstances et aux lois. Faire le service de la garde nationale, payer ses contributions et même déposer des offrandes sur l’autel de la patrie ; envoyer ses enfants à la défense de la froutière; tout cela importe peu , il faut avoir le patriotisme dans le cœur. Ces citoyens obéissants n'aiment point le peuple; l’égalité leur semble une chimère; ils osent sourire au nom de sans-culottes; ils conservent du superflu, tandis que leurs frères meurent de faim. » — « Vous ne les faites point siéger à votre table; aussi le peuple vous vomira éternellement de son sein et vous condamnera, à votre tour, à porter des fers en punition de leurs manœuvres criminelles ou de votre insouciance. »

«Républicains, voilà vos devoirs : agissez sans crainte; ne respectez que les sans-culottes; que la foudre ne s’égare point dans vos mains. Souvenezvous que votre devise doit être : Guerre aux châteaux , paix aux chaumières. »

L’instruction, quant à la taxe révolutionnaire sur les riches, était donnée dans le même sens. «Vous devez déterminer, d’une manière grande et vraiment révolutionnaire, la somme que chacun doit payer. 11 ne s’agit point d’exactitude mathématique, ni de scrupule timoré. Prenez tout ce qu’un citoyen a d’inutile; le superflu est une violation des droits du peuple : tout homme qui a au delà de ses besoins ne peut plus user, il ne peut qu’abuser. »

Les municipalités ne devaient pas se borner à taxer

412 COLLOT d'hERBOIS a LYON.

les riches selon leurs revenus, il fallait requérir chez eux les objets qui pouvaient être utiles aux défènseurs de la patrie. « De quel droit un homme garderait-il dans ses armoires un amas de chemises, de draps, de serviettes et de souliers? Ces objets appartiennent de droit à la réquisition révolutionnaire. »

Elle devait porter plus rigoureusement encore sur ces métaux vils et corrupteurs que dédaigne le républicain : les rois ceignent leur front d’une couronne d’or et boivent dans des coupes précieuses le sang, les larmes, et la sueur du peuple; le républicain ne doit connaître que le fer. « Qu’à votre voix tous ces métaux s’écoulent dans le trésor national , qu’ils soient purifiés par le feu, et reçoivent l’empreinte de la république. » .

L’approvisionnement des marchés et les mesures à prendre sur les subsistances étaient recommandés aux autorités locales. Les patriotes étaient appelés à vérifier les fausses déclarations dictées par la cupidité, et à confisquer impitoyablement ce qui serait marqué du sceau de l’imposture.

Le chapitre relatif à l’extirpation du fanatisme était conforme à la conduite de Fouché et de Chaumette dans le Nivernais; les commissaires de la Convention s’étaient complu dans les lieux communs d’une philosophie irréligieuse, vulgaire et intolérante.

Cette très-longue instruction où les déclamations philanthropiques étaient entremêlées aux injonctions d’une tyrannie sanguinaire , se terminait par une exhortation sévère aux autorités locales. « Vous avez tous de grands torts à expier: les crimes des rebelles lyonnais sont les vôtres ; si vous aviez eu l’attitude fière et républicaine de l'homme libre, jamais des scélérats

COLLOT d’hERBOIS A LÏON.

n’auraient osé tenter un effort contre la patrie. Regagnez promptement le terrain que vous avez perdu sur le chemin de la liberté.... » — « Nos regards ne s’écarteront pas un seul instant de dessus vous; nous emploierons avec sévérité toute l’autorité qui nous est confiée; nous punirons comme perfidie tout ce qu’en d’autres circonstances on pourrait appeler lenteur, faiblesse, ou négligence: le temps des demi-mesures et des tergiversations est passé. Aidez-nous à frapper les grands coups, ou vous serez les premiers à les supporter. La liberté ou la mort : réfléchissez et choisissez. »

Sous la volonté suprême des deux représentants, la commission jacobine gouverna la ville de Lyon d’après le programme qu’elle venait de prescrire aux administrations subalternes; elle se subdivisa en trois comités, des séquestres, des démolitions et des dénonciations ; les deux premiers furent soupçonnés, et plus tard convaincus d’être, dans leur activité, inspirés au moins autant par la rapacité que par le patriotisme. Le comité de dénonciation employa un moyen certain pour trouver des délateurs : il les paya; chacun recevait une récompense de trente livres. Lorsque la dénonciation portait sur un prêtre, sur un noble, sur quelque citoyen riche ou connu par l’estime publique, le prix était double.

Aussitôt après le siège , un grand nombre d’habitants avaient fui de la ville. Un nouvel et plus grand effroi se répandit parmi la population lorsque se fut annoncée une si épouvantable tyrannie. Nulle condition sociale, nulle opinion, qui n’était pas au plus haut degré de l’exaltation révolutionnaire, ne rassurait personne contre la persécution. Les uns, sous les

414 COLLOT d’hERBOIS A LYON.

plus humbles travestissements, fuyaient à travers champs, évitant les routes et les villages pour gagner la Suisse ou pour trouver un asile dans quelque retraite parmi les forêts ou les montagnes; beaucoup furent saisis et ramenés à Lyon. Quarante-cinq jeunes hommes s’étaient enrôlés dans les bataillons envoyés devant Toulon ; la commission les réclama , et il» revinrent pour être fusillés.

D’autres se blottissaient dans les recoins des caves ou des greniers, dans les niches que masquait l’épaisseur des murailles, et se confiaient au courageux dévouement de leurs hôtes. 11 y en eut qui passèrent sept mois sans communiquer avec les vivants et presque sans voir le jour. .

Pour échapper à ce gouvernement, occupé du bonheur du peuple, beaucoup d’ouvriers qu’on pouvait soupçonner d'avoir combattu pour défendre leur ville , émigrèrent en Suisse, et y portèrent leur industrie. La première émigration ne leur montra nulle sympathie; ils avaient, disait-on, combattu pour défendre leurs boutiques, sous le drapeau tricolore et sans renier la république’.

Le comité de démolition réunit des milliers d’ouvriers pour hâter la destruction de la ville. Artisans qui ne trouvaient plus de travail, femmes, enfants, mendiants , vagabonds furent employés à cette tâche comme en un atelier de charité; la plupart, assurés de leur salaire, assistaient paresseusement au travail des autres. Il y en avait en qui on avait exalté l’ardeur révolutionnaire et qui criaient : « Vive la république» en voyant tomber les pans de murailles ou en brisant

• Mémoires de l’abbé (iuillon.

COLLOT d’hF.RBOIS A LYON. 415

quelques lambris dorés. Comme dans leur empressement les ordonnateurs avaient mis les démolisseurs à l’œuvre sans donner aux habitants des maisons le temps de déménager, l'occasion était favorable pour les voleurs et les repris de justice; ils travaillaient avec zèle et le pillage accompagnait la destruction.

Mais les démolitions semblaient encore trop lentes aux deux conventionnels : « il faut, écrivaient-ils, des moyens plus rapides à l’impatience républicaine. L’explosion de la mine, l’activité dévorante de la flamme peuvent seules exprimer la toute-puissance du peuple. »

La furie révolutionnaire était plus rapide encore dans l’extermination des victimes. Du 21 octobre, au 29 novembre, cent personnes périrent sur l’échafaud ; un nombre à peu près pareil fut condamné par la commission militaire et fusillé. La commission trouvait ces procédés bien lents, et, connue on l’a vu, elle s’en plaignait à la Convention. Lorsque vers la fin deno\embre, l’armée révolutionnaire de Paris fut venue tenir garnison à Lyon, les représentants jugèrent que, sans imprudence, il était possible de hâter le cours des exécutions révolutionnaires. Cette armée était commandée par fionsiu, qui était allé l’année précédente imiter les massacres du 2 septembre dans les prisons de Meaux et qui depuis était resté important dans la faction des plus féroces révolutionnaires. Il arrivait de la Vendée, où il avait porté le désordre dans l’armée; le comité de salut public n’avait osé le rappeler qu’en lui confiant l’importante mission d’appuyer et d’exciter Collot d’Herbois; d’ailleurs la société des Jacobins l’avait, par scrutin, élu général de l’armée révolutionnaire. Avant de quitter

416 COLLOT d’hERBOIS A LYON.

Paris il avait déclaré à la tribune des Cordeliers, que la république, telle que l’entendaient les vrais patriotes, ne pouvait être établie sans exterminer un tiers de la population. Cette proportion des massacres n’avait pas été déterminée par lui seul; Vincent, adjoint au ministère de la guerre, l’avait appuyée; elle était devenue un point arrêté dans l’opinion révolutionnaire. Antonelle, le juré du tribunal révolutionnaire, avait imprimé une brochure pour en expliquer la nécessité. On en parlait dans les conversations familières, et Carrier disait qu’il fallait aller jusqu’aux deux tiers.

L’armée de Ronsin se composait de tout ce qu’il y avait de plus féroce et de plus insensé dans la population des émeutes. 11 avait pour commandant en second un nommé Parein, orateur du faubourg Saint- Antoine, qui plus d’une fois était venu haranguer et menacer la Convention.

Trois jours après leur arrivée, fut affiché un arrêté des représentants. — « Considérant que la justice est le plus fort lien de l’humanité ; que son bras terrible doit venger subitement les attentats commis contre la souveraineté du peuple; que chaque moment de délai est un outrage à sa toute-puissance; que l'exercice de la justice n’a besoin d’autre forme que de l’expression de la volonté du peuple; que cette volonté énergiquement manifestée doit être la conscience des juges; que presque tous ceux qui remplissent les prisons de cette commune ont conspiré l’anéantissement de la république, médité le massacre des patriotes, que par conséquent ils sont hors la loi, et que leur arrêt de mort est prononcé; les représentants arrêtent ce qui suit : — 11 sera établi dans le jour une commis-

COLLOT d’hERBOIS A LYON. 417

sion révolutionnaire; cette commission fera traduire les détenus devant elle pour y subir un dernier interrogatoire. » « — L’innocent sera sur-le-champ mis en liberté, et les coupables envoyés au supplice. — Tous les condamnés seront conduits en plein jour en face du lieu même où les patriotes furent assassinés, pour y expier sous le feu de la foudre une vie trop longtemps criminelle. »

Les membres de, celte commission étaient choisis parmi les Jacobins envoyés de Paris. Trois d'entre eux refusèrent l'office horrible qu’on leur imposait. On en nomma d’autres, et elle se trouva formée de cinq membres. Parein, chef d’état- major de Honsin, la présidait.

Collot et Fouché n’avaient reçu aucune instruction qui les autorisât à employer « le feu de la foudre » pour faire périr les nombreux condamnés par leur commission nouvelle. Ils ne demandèrent même pas que leur projet fût approuvé. Il était public à Lyon que les massacres allaient remplacer les supplices.

Un révolutionnaire de Moulins, amené par Fouché, écrivait: « L’opération que la nouvelle commission va faire, doit se considérer comme l’organisation de la septembrisade ; ce sera le même procédé, mais légalisé par l’arrêté des représentants. » — Foudroyer les ennemis du peuple est une manière beaucoup plus digne de venger en grand sa souveraineté, que le jeu mesquin et insuffisant de la guillotine.

Collot avait voulu préparer la Convention à l’emploi qu’il allait faire des pouvoirs sans limites dont elle l’avait investi. « Les exécutions, écrivait-il , ne font pas tout l'effet qu’on eu devait attendre. Le siège et les périls journaliers que chacun a courus, ont inspiré ni. ' 27

Page 1