COLLOT D HERBOIS * LYON
une sorte d’indifférence pour la vie. Hier, un spectateur revenant d’une exécution, disait : — Cela n’est pas trop dur; que ferai-je pour être guillotiné? Si j’insultais les représentants? — Jugez combien ces dispositions sont dangereuses dans une population énergique. »
Une autre lettre disait qu'il fallait licencier la population de Lyon, et en faire sortir cent mille ouvriers en soie qui n’avaient point la dignité et l’énergie des hommes libres. En les disséminant parmi des patriotes, ils prendront de meilleurs sentiments. « 11 me tarde que les conspirateurs aient disparu. L’impatience du peuple souverain retentit sur toutes mes libres et dans mon cœur. Plusieurs fois vingt coupables ont subi le même jour la peine due à leurs forfaits ; cela est encore lent pour la justice d’un peuple qui doit foudroyer ses ennemis à la fois. INous nous occupons à forger la foudre. »
Le 4 décembre, soixante-quatre jeunes gens furent amenés, garrottés, devant la commission, et de là aux Brotteaux.On y avait creusé deux fossés parallèles que séparait une sorte de chaussée d’environ trois pieds de large. Les prisonniers furent placés à la iile dans cet espace, attachés deux à deux. Une haie de soldats, le sabre en main , bordait chaque fossé , pour qu’aucune des victimes ne pût s’écarter de son rang. Deux canons chargés à boulets avaient été braqués de manière à enfiler la longueur de cette allée. La plupart de ces jeunes hommes avaient combattu pendant le siège, et ce n’était pas la première fois qu’ils bravaient le feu du canon. Le courage ne les abandonna point; ils ne proféraient pas une plainte; on n’entendait pas un gémissement, mais ils répétaient le refrain
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qui avait déjà servi de chant de mort à d'autres victimes:
Mourir pour la patrie ,
C’est le sort le plus beau,
Le plus digne d’envie.
Ils chantaient encore lorsqu’un roulement de tambours donna le signal : les canons tirèrent, et les boulets emportaient aux uns la tête, aux autres le bras, ou des lambeaux de chair. Un tiers environ tomba frappé à mort, les autres cruellement mutilés. Le sang ruisselait dans les deux fossés. Les bourreaux s’étaient mépris dans leur calcul; ils rechargèrent les canons à mitraille, et la fusillade fut en même temps commandée. Des victimes respiraient encore, et l’on entendait les cris que leur arrachait la souffrance. Alors il fut ordonné aux soldats qui formaient la haie de les achever à coups de sabre. Ces soldats étaient de l’armée révolutionnaire, mal exercés au maniement des armes. Le troisième acte du massacre se prolongea; de sorte que cette scène de carnage dura deux heures.
Quelle que lût la stupeur qui régnait sur la population, le sentiment public éclata avec une indignation dont s'irritèrent les représentants. Ils firent, dès le lendemain, afficher une proclamation; on y lisait: — « Lorsque les hommes énergiques sont impatieuts d’arriver au terme heureux de la révolution, vos perfides ennemis, vos hypocrites amis, cherchent à égarer votre raison, à briser le ressort de vos âmes, à donner le change à votre sensibilité; les ombres des conspirateurs sortent du néant pour exercer sur vous leur funeste influence. On veut
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arrêter la volonté du peuple par des calculs pusillanimes et méprisables; on ose insulter à sa toutepuissance, et circonscrire sa justice éternelle dans les limites des tribunaux ordinaires où souvent les formalités ne servent qu’à couvrir la scélératesse. » — « Quels sont les hommes qui ont conçu le projet d’enchaîner la sévère justice du peuple, et qui prennent le masque de la touchante humanité?... Hypocrites audacieux! ils se disent les amis de l’humanité, et ils ont fait gémir la nature et couvert de sang la statue de la liberté! » — « On effraye votre imagination par quelques décombres , par quelques cadavres qui n’étaient plus dans l’ordre de la nature et qui vont y rentrer. Quelques destructions individuelles, quelques ruines ne doivent pas même être aperçues par celui qui, dans la révolution, ne voit que l’affranchissement des peuples de la terre , et le bonheur universel de la postérité.
« Les représentants du peuple resteront impassibles dans l’accomplissement de leur mission ; le peuple a remis entre leurs mains le tonnerre de sa vengeance; ils ne le quitteront que lorsque tous ses ennemis seront foudroyés; ils auront le courage énergique de traverser les vastes tombeaux des conspirateurs et de marcher sur les ruines pour arriver à la régénération du monde. »
Collot, Fouché et Albitle, qui avaient signé cette proclamation, firent, dès le même jour, ce qu’elle annonçait. Des soldats de l’armée révolutionnaire vinrent prendre cent neuf détenus qui restaient dans la prison et les emmenèrent pêle-mêle, tellement qu’ils entraînèrent avec eux deux personnes au service du concierge. La commission révolutionnaire, où ils
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furent conduits, les fit seulement comparaître devant elle, en demandant à chacun son nom. Ils étaient garrottés à mesure qu’ils passaient; puis réunis dans la place des Terreaux, ils entendirent prononcer leur sentence. Les juges de la commission présidaient à cette signification sur le balcon de l’hôtel de ville. La senteuce, après avoir énuméré les crimes imputés aux condamnés, ajoutait : « Ainsi que les coupables, dans leur interrogatoire, en sont eux-mêmes convenus. » A ces mots les condamnés s’écrient : « Cela est faux! On ne m’a point interrogé! — On m'apris pour un autre! — Ce n'est pas moi. » La foule qui occupait la place avait été composée avec précaution de manière à ne point risquer qu’elle fût émue de pitié. Ses féroces clameurs étouffèrent les voix des victimes. On les entraîna au champ de carnage; ils furent comptés encore une fois et l’on en trouva cent dix : le mandat portait le nombre cent neuf, on alla consulter Collot. « Qu’importe un de plus, répondit-il, ce sera pour aujourd’hui au lien d’être pour demain, » Cette fois on avait renoncé à employer le canon; mais on persistait dans l’idée de frapper les victimes du même coup de foudre. Chacun des prisonniers avait les mains liées derrière le dos et la corde se rattachait à un long câble fixé de distance en distance aux tiges des saules plantés en allée ; en face de chacun de ces malheureux un piquet de soldats de l’armée révolutionnaire devait, au signal donné, les fusiller au même instant. On a raconté que Collot d’Herbois, pour donner l’exemple à un soldat qui hésitait, avait pris son fusil et tiré sur un prisonnier1.
1 Rapport de Courtois sur le 9 thermidor.
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Cette exécution fut plus affreuse encore que la première. Beaucoup ne furent point frappés à mort. Les uns, tombés à terre, essayaient de se relever tout mutilés ; les soldats eurent l’ordre de les achever. « Tuez-moi tout de suite, » criaient les blessés; ne m’épargnez pas; » d’autres, dont les liens avaient été rompus par les balles, essayaient de s’enfuir, ralentis par leurs blessures. Des dragons, lancés à leur poursuite, les hachaient à coups de sabre. Les fossoyeurs, qui arrivèrent eüsuite, en trouvèrent qui respiraient encore; ils furent achevés avec les bêches et les pioches.
Vainement les représentants redoublaient de férocité, ils ne pouvaient imposer un silence complet à l’horreur publique : elle retentissait jusqu’à Paris, et ils commencèrent à craindre d’encourir le blâme et le désaveu de la Convention. Ils avaient écrit lettre sur lettre à leurs amis 1 pour les préparer à ces massacres ; Collot avait surtout recherché l’approbation de Robespierre. Mais ils n’avaient point expliqué précisément leur projet. C’était avec des figures de rhétorique et une emphase révolutionnaire qu’ils avaient parlé de la foudre et de la rapide vengeance du peuple. Après le second massacre, ils écrivaient que leur mission était difficile et bien pénible; que les administrations, quoique composées de républicains persécutés et opprimés par les rebelles, oubliaient trop l’outrage fait à la liberté, et voulaient pardonner à leurs ennemis. « On emploie tous les moyens pour jeter dans les cœurs la semence d’une pitié cruelle et pour nous peindre comme des hommes avides de sang
* Pièces jointes au rapport de Courtois
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et de destruction. » — ■ « Notre énergie et notre courage croissent sous les difficultés : nos ennemis ont besoin d’un exemple. La partie méridionale de la république a été enveloppée d’un tourbillon destructeur; il faut en former le tonnerre pour les écraser. Il faut que tous les amis des conspirateurs du midi, tous les correspondants, qu’ils avaient à Commune- Affranchie, tombent sous la foudre de la justice et que leurs cadav res ensanglantés, précipités dans le Rhône, offrent sur ses deux rives, à son embouchure, sous les murailles de l’infàme Toulon, aux yeux des féroces Anglais, l’impression de l’épouvante et l’image de la toute-puissance du peuple français. »
Les fusillades continuèrent, moins nombreuses et un peu moins semblables à une boucherie. Le nombre des prisonniers ainsi exécutés en deux semaines fut d’environ trois cents, et pendant ce même temps, plus de cent périssaient sur l’échafaud. Un jour les représentants donnaient un grand dîner où se trouvait Ronsin; on entendit, pendant le repas, le bruit de la fusillade; le général de l’armée révolutionnaire, et à son exemple tous les convives se levèrent en criant : Vive la république ! Mort aux traîtres! l’uis Collot fit un discours sur l’avantage de cette forme d’exécution. Celui qui avait proclamé que le 2 septembre était le grand credo des révolutionnaires , ne pouvait cette fois imputer cette septembrisade au peuple. Ce discours se ressentait sans doute de l’habitude que Collot avait de s’enivrer à peu près tous les jours. Les réquisitions qu’il adressait pour que des bouteilles du meilleur vin lui fussent apportées par centaines existent encore dans les archives lyonnaises.
Un fait grave devait appeler l’attention du comité de