‹ Histoire de la Convention nationale. T. 3Chapitre 129 sur 138 · COI. LOT DIIBRBOIS QUITTE LYON · texte numérisé non relu

COI. LOT DIIBRBOIS QUITTE LYON

toutes les mesures prises par les représentants du peuple en mission à Commune-Affranchie, étaient approuvés.

Ainsi, Fouché qui restait à Lyon put continuer à exercer son pouvoir comme par le passé. Les commissions envoyèrent journellement à la mort un nombre moins grand de victimes, mais elles siégèrent longtemps encore.

Fouché apprenant la prise de Toulon, écrivait à Collot : « Mettons à profit cette mémorable victoire. Soyons terribles pour ne pas devenir faibles ou cruels. Anéantissons dans notre colère et d’un seul coup , tous les rebelles et les conspirateurs, pour nous épargner la douleur, le long supplice de les punir en rois. Exerçons la vengeance à l’exemple de la nature; vengeons-nous en peuple.... Adieu, mon ami, des larmes de joie coulent de mes yeux; elles inondent mon âme, nous n’avons qu’une manière de célébrer la victoire. Nous envoyons ce. soir deux cent treize rebelles sous le feu de la foudre. »

Encouragé par l’approbation que Collot avait obtenue, Fouché réprimandait la Convention de l’intérêt que pendant un instant elle axait paru accorder aux pétitionnaires lyonnais. « Nous avons été aussi étonnés qu’affligés de l’indulgence avec laquelle vous avez accueilli ces perfides ennemis du peuple, lis avaient aussi essayé d’émouvoir notre sensibilité et

de nous arracher à la méditation de nos devoirs

Oui, nous osons l’avouer,, nous faisons répandre beaucoup de sang impur; mais c’est par humanité et par devoir. »

Les Jacobins des départements voisins ou de Paris, et venus à Lyon pour y être employés par les repré-

-V28 COLLOT ü’ilERBOIS QUITTE LYON.

sentants , étaient en correspondance habituelle avec leurs amis. Un grand nombre de ces lettres saisies ou retrouvées ont été publiées; elles formeraient le plus infâme recueil qui puisse être imaginé. Les habitants des bagnes, lâchés avec plein pouvoir sur la société, ne parleraient pas un langage plus abominable.

Un nommé Âchard écrivait une lettre pour être montrée à Robespierre ; elle a été trouvée dans ses papiers. — « Encore des têtes et chaque jour des têtes tombent. Quelles délices tu aurais goûtées, si tu eusses vu avant-hier cette justice nationale de deux cent neuf scélérats? Quel ciment pour la république! Quel spectacle digne de la liberté! En voilà plus de cinq cents. Encore deux fois autant y passeront, et puis ça ira ! »

Les représentants accomplissaient leurs devoirs d’exterminateurs, non-seulement sur les habitants de Lyon, mais par complaisance pour quelques Jacobins de leur entourage, ils appelaient devant leurs tribunaux des suspects tirés des départements environnants. Un jour on fit venir de Bourg quinze détenus, qui furent aussitôt envoyés au supplice.

Trente-deux citoyens de Moulins avaient réclamé contre la répartition de l’emprunt forcé pendant que Fouché exerçait encore ses pouvoirs dans ce département. Selon son ordre, ils avaient été exposés pendant quatre heures sur l’échafaud; puis, remis en prison. Lorsqu’il fut à Lyon, le procureur général de la commission temporaire amené de Moulins et choisi par lui pour cet emploi, écrivit au comité révolutionnaire de l’Ailier en demandant qu’on lui envoyât des fédéralistes et autres ennemis du peuple.

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« Nous faisons partir, répondit le comité, trentedeux de ces coquins, qui malgré ce qu ils pourront dire d’astucieux , sont la quintessence de l’aristocratie. Fais-les participer à l’honneur de la grande fusillade.... Ne te jette point dans le labyrinthe des formes pour faire juger nos brigands, prends le comité qui te les envoie pour un jury national. »

La commission procéda selon ses habitudes; on constata que les individus dénommés dans la liste étaient présents. Sans interrogatoire, sans procèsverbal, sans témoins, sans aucune formalité, ils furent envoyés sur la place publique et montèrent à l’échafaud.

Tel fut le régime qui pesa sur la seconde ville de France pendant plus de quatre mois. Les dangers qui de toutes parts menacèrent la république avaient irrité les révolutionnaires, les victoires donnaient un libre cours à leurs vengeances. La prise de Toulon acheva de les enivrer.

Depuis la fin de juillet 1792, cette ville avait été livrée aux excès et aux cruautés des Jacobins. Des magistrats avaient été massacrés; des autorités installées par la société populaire accomplissaient ses volontés; l’influence des représentants, qui siégeaient à la Convention sur la Montagne, maintenait ce pouvoir tyrannique; les prisons renfermaient les plus honorables citoyens. Lorsque Marseille et Lyon se furent affranchies du joug révolutionnaire, les Jacobins qui fuyaient les \illes insurgées vinrent chercher refuge à Toulon et poussaient leurs amis aux dernières extrémités. Des lettres écrites par les conventionnels de ce parti commandaient les massacres. « Le moment

INSURRECTION I)K TOULON

est arrivé de frapper sans distinction les ennemis de la patrie. Prenez des mesures rigoureuses. Que le glaive de la loi frappe quiconque sourcillera contre la Révolution. Il faut décidément ôter aux nobles et aux

prêtres tout moyen de nuire 11 n’est plus temps de

balancer, d’ouvrir vos cœurs à la pitié, ni de reculer vos coups. »

La garde nationale s’assembla; deux représentants, qui se trouvaient en mission, prirent de leur côté des mesures pour se défendre contre cette insurrection ; ils réunirent les réfugiés, donnèrent leurs ordres aux autorités civiles et militaires , firent afficher des proclamations menaçantes.

La garde nationale était très-animée contre les Jacobins; elle envoya des députés à l’hôtel de ville pour présenter une pétition qui réclamait la réunion des assemblées de sections. Les clubistcs étaient venus prêter main-forte à la municipalité ; mais ils étaient inférieurs en nombre. Les députés furent insultés, saisis par les hommes de l’émeute. Ils étaient en grand péril, la garde nationale vint à leur secours et les délivra. Sans attendre la délibération de la municipalité, les assemblées de sections se constituèrent ; le tocsin fut sonné, et bientôt la garde nationale se trouva, presque sans résistance, maîtresse de la ville. Les sections s’établirent en permanence et nommèrent un comité général qui devint, sous leur autorité, le gouvernement de la cité. Les administrations lurent renouvelées. Les deux représentants furent mis en détention. Mais toute autorité continua à être exercée au nom de la république. Les marins de l’escadre et la garnison embrassèrent la cause des sections.

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Il était rare, surtout dans les provinces méridionales, que la liberté reconquise sur une odieuse oppression, par voie d’insurrection, s’arrêtât dans de justes limites et restât pure de tout excès. A l’exemple de Lyon et surtout de Marseille, un tribunal populaire fut établi pour juger les hommes qui s’étaient installés dans la tyrannie à la suite des massacres de l’année précédente.

L’amiral anglais , qui commandait l’eseadre de la Méditerranée, lorsqu’il apprit ce qui venait de se passer à Toulon y envoya un parlementaire, sous le prétexte de négocier un échange de prisonniers. Il reconnut que les propositions qu’il était autorisé à faire, les secours qu’il aurait pu offrir, ne seraient pas acceptés. Les autorités et la population étaient à ce moment très-éloignées de semblables pensées. Toutefois, on était résolu à ne se point soumettre à la Convention. La nouvelle constitution proposée au suffrage populaire fut brûlée publiquement d’après la délibération des assemblées sectionnâmes. En même temps, le comité général publia une adresse à tous les Français, où après avoir expliqué les motifs de la sainte insurrection des Toulonnais, il protestait encore de leur dévouement à la république.

Cependant, quelques bataillons de la garnison, un parti. considérable parmi les marins et les ouvriers du port , tentèrent de renverser le gouvernement des sections et de rendre le pouvoir aux Jacobins. Une sédition éclata pour s’opposer au supplice de deux condamnés, jugés par la commission populaire. Le conflit fut sanglant et l’avantage resta à la garde nationale. L’amiral Trogoff, qui commandait la ma-

INSURRECTION DE TOULON

rine , était en complet accord avec le comité des sections.

Ce succès ne pouvait donner aucune sécurité à la ville insurgée. Il était de toute évidence (pie son sort dépendait de ce qui adviendrait de la rébellion de Marseille et de Lyon , et qu’après leur soumission Toulon n’aurait nul moyen de se défendre.

Le général Carteaux avait repoussé les Marseillais, qui s’avançaient au secours de Lyon; il avait, sans trouver de résistance, occupé Avignon et Aix : il était entré à Marseille, où les deux partis étaient aux prises, les armes à la main. L’autorité de la Convention y avait été rétablie; elle était exercée par les plus violents Jacobins, qui avaient à venger des injures récentes. Une persécution sévissait, en représailles de la persécution qui l’avait précédée.

Au moment où toute espérance de se défendre était perdue, la commission insurrectionnelle de Marseille était entrée en négociation avec l’amiral Ilood, commandant de l’escadre anglaise, pour obtenir la libre entrée des bâtiments chargés de grains; car la ville souffrait une cruelle disette.

L’amiral anglais avait répondu, qu’avant de prendre une décision, il lui fallait savoir en quelles dispositions était la ville de Toulon. Ce concours était indispensable pour qu’il se déterminât à prêter aide et secours aux populations de la côte de Provence. Les Marseillais firent connaître cette réponse au comité toulonnais les pressant de se résoudre.

Le 26 août, le lieutenant Édouard Cook se présenta en parlementaire à l’entrée du port; il était chargé

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de remettre aux autorités une proclamation de son amiral.

Cette pièce semblait traduite du français et rédigée avec une parfaite connaissance de la situation politique. Elle rappelait avec une grande justesse d'expression, les désordres qui avaient accompagné le renversement du gouvernement monarchique, l’anarchie qui lui avait succédé, la sanglante tyrannie qui maintenant couvrait la France d’échafauds et de massacres, l’hypocrisie des prétendus amis de la liberté, le mensonge de la souveraineté du peuple, les violations de la propriété, la ruine du commerce, la disette, en un mot toutes les calamités infligées par le gouvernement de la Convention.

Ecs puissances coalisées ne voyaient, disait l’amiral, d’autres remèdes que le rétablissement de la monarchie française. 11 offrait le secours des forces, qui lui étaient confiées par 6on souverain, pour écraser plus promptement les factieux et rétablir en France un gouvernement régulier. « Décidez-vous définitivement et avec précision; ayez confiance en la générosité d’une nation franche et loyale : je volerai à votre secours pour briser les chaînes qui vous accablent. u En même temps, il demandait, comme conditions préliminaires, que les vaisseaux du port fussent désarmés et que l’on mît à sa disposition les forts qui commandaient l’entrée de la rade, s’engageant à les rendre dès que prochainement la paix serait conclue.

Accepter les offres de l’amiral était une grave et triste détermination; livrer aux Anglais le plus beau port de la France, sa flotte, ses arsenaux; recevoir dans une ville forte une garnison ennemie ; il y in. 28

IKSCBREmON DE TOULO.N.

avait de quoi soulever tous les sentiments patriotiques. La jalousie et la méfiance contre l’Angleterre qui régnent parmi les habitants des ports, donnaient plus d’énergie encore à l’opinion nationale.

D’autre part, on songeait que nulle amnistie, nulle miséricorde n’était à espérer de la Convention; les représentants Fréron et Barras publiaient déjà des proclamations menaçantes. Les réfugiés des villes soumises par Carteaux affluaient à Toulon pour y chercher un refuge contre les cruautés d’un part» victorieux. Toutes les autorités du département et de la ville, l’amiral et la plupart des officiers de la marine, les administrations navales étaient compromis; les meneurs des sections, les officiers de la garde nationale n’étaient pas moins préoccupés des vengeances qui tarderaient peu à les atteindre. Les cris de « vive le roi! vive Louis XVII! » se faisaient déjà entendre dans la rue, lorsque le comité général délibérait encore.

Les conditions de l’amiral llood furent acceptées , avec quelques modifications auxquelles il adhéra. Dans ce douloureux abandon de l’honneur national, un reste d’opinion libérale dicta une stipulation qui garantissait la constitution de 1791. — Les vaisseaux ne furent pas désarmés, seulement ils rentrèrent dans le port; le pavillon tricolore devait être maintenu, tant que les autorités françaises le voudraient.

L’amiral Trogoff était malade. Le contre-amiral Saint-Julien, qui commandait à sa place, apprenant la résolution prise par le comité et les sections, protesta qu’il n'y obéirait point et que jamais il ne consentirait à l’entrée des Anglais. Par son ordre, l’esca-

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dre s’embossa de manière à fermer l’entrée de la rade et à faire feu sur la ville.

Les troupes de la marine montraient les mêmes dispositions que l’escadre; on parvint à les ramener; on parlementa avec l’amiral Saint-Julien : il pouvait brûler la ville; mais les batteries de terre pouvaient brûler ses vaisseaux. L’amiral et les officiers s’offraient à défendre la ville contre Carteaux et l’armée républicaine, à périr, s’il le fallait, pour cette cause; mais ils ne voulaient rien entendre , lorsqu’on leur parlait d’admettre les Anglais.

Le comité fit publier que tous les marins étaient libres de suivre leur opinion, et que ceux qui ne voudraient plus servir pourraient revenir en ville ou être ramenés dans leurs ports, en recevant la solde arriérée, payée en numéraire. En même temps, l’amiral Trogoff se trouva en état de reprendre le commandement. Il arbora son pavillon sur une des frégates, donna le signal de ralliement et alla jeter l’ancre dans la petite rade. Seize vaisseaux lui obéirent d’abord; après quelques moments de refus obstinés, les deux derniers suivirent leur exemple. Saint-Julien, dont les efforts impuissants n’auraient pas suffi pour le sauv er des vengeances que les commissaires de la Convention exerceraient après leur victoire, se constitua prisonnier de guerre des Anglais.

Le 28 août, les Anglais occupèrent la ville au nom de Louis XVII; et vers la fin de septembre elle eut une garnison de quatorze mille hommes espagnols , napolitains, anglais ou sardes, sous le commandement du général espagnol Ohara.

Pendant ce temps, la ville se remplissait de réfu-

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giés marseillais, fuyant la réaction sans pitié qui avait suivi l’entrée du général Carteaux. Leurs récits augmentaient l’effroi qu’inspirait aux Toulonnais la pensée d’un sort semblable.

Carteaux se hâta de marcher sur Toulon. 11 avait environ huit mille hommes de troupes tant bonnes que mauvaises, et ne pouvait se risquer à forcer les passages qui se trouvent entre Marseille et Toulon. Du côté de la frontière , six mille hommes furent détachés de l’armée des Alpes maritimes pour attaquer Toulon à l’aspect du levant.

Carteaux fut nommé commandant du siège par la Convention : ses succès lui avaient valu toute la confiance du comité de salut public, il était pourtant fort incapable. Aucun plan étudié, aucune disposition calculée ne présidait aux préparatifs incomplets, dont lui- même ne savait pas l’insuffisance; les mémoires de Napoléon racontent ce qu’était ce général. Il fut remplacé par le général Doppet; il venait de commander l’armée qui était entrée à Lyon. C’était encore un choix déterminé par la préférence donnée aux opinions révolutionnaires sur les mérites militaires. « 11 avait plus d’esprit que Carteaux : Savoyard, médecin, coryphée des Jacobins, ennemi de tout ce qui avait du talent, ignorant de tout ce qui tenait à l’art de la guerre '. »

Bientôt on entendit les soldats répéter hautement : « Quand donc finira-t-on de nous envoyer des peintres ou des médecins pour nous commander? » Il fallut donc choisir un autre général ; Doppet fut envoyé

1 Mémoires de Napoléon.

SIÈGE DE TOL'LOM. 437

à l’armée des Pyrénées, où il signala son arrivée en faisant guillotiner des généraux.

Ce fut seulement le 20 novembre qu’un vrai général fut chargé de commander le siège de Toulon. Or, il y avait deux mois et demi que le comité de salut public considérait, et sans doute avec raison, cette opération militaire comme la plus urgente. Le général Dugommier avait quarante ans de service, beaucoup d’expérience, d’activité et de bravoure. L’armée qui lui était confiée avait successivement reçu des renforts, surtout depuis que la prise de Lyon avait laissé des troupes disponibles. Elle était maintenant de trente mille hommes; l’artillerie était devenue aussi plus puissante.

Ce fut à ce siège que Napoléon donna le premier témoignage de son génie et de son coup d’œil. 11 était alors chef de bataillon d’artillerie. Dans la disette d’officiers où l’on se trouvait alors, il fut envoyé par le comité de salut public pour diriger l’artillerie du siège, et arriva devant Toulon le 12 septembre.

Après avoir examiné toutes les positions dont la ville est environnée, Napoléon pensa qu’il fallait placer sur la côte des batteries qui rendraient la station dans la rade impossible aux vaisseaux anglais, et qui interrompraient les communications de Toulon avec la mer. Il était convaincu que les Anglais ne se risqueraient pas à renfermer leur escadre dans le port d’une ville bloquée par terre et par mer, et qui serait infailliblement forcée de se rendre par capitulation. Il affirmait que dès l’instant où la rade serait ainsi exposée aux batteries françaises, les Anglais se hâteraient d’évacuer Toulon, en détrui-

SIÈGE DE TOULON

sont les vaisseaux français et les élablissements de la marine. Los deux généraux jacobins n'avaient point apprécié le projet du jeune commandant de l’artillerie ; Dugommier l’adopta presque entièrement, et le conventionnel Salicetti se chargea de le porter au comité de salut public. Carnot lui donna son approbation et Napoléon fut chargé des opérations destinées à s'assurer des. points de la côte où devaient être établies les batteries qui devaient rendre la rade impraticable aux vaisseaux anglais

On a contesté à Napoléon le mérite de ce plan d’attaque. 11 semble pourtant naturel d’en croire son récit, qui a un caractère de vérité et qui est conforme aux témoignages contemporains. D’ailleurs, on y reconnaît le trait distinctif de son génie. Après avoir démêlé le point décisif d’une opération militaire, il y portait toute son action et toutes ses forces , bien convaincu que ce premier avantage, obtenu promptement et avec éclat, déciderait du succès total et porterait le trouble, l’incertitude et le découragement dans l’esprit de l’ennemi’.

Dès lors, il manifesta aussi ce don du commandement , cette justesse et cette supériorité d’esprit qui étonnaient et subjuguaient déjà tous ceux qui , à l'armée, avaient des rapports avec lui. Il savait se faire sa place et établir son autorité. Lorsque les représentants du peuple imposaient à tous les généraux leurs volontés les moins sensées, le jeune chef de bataillon savait leur dire : « Mèlezrvous de votre métier,

1 Mémoires de Barère.

' Mémoires de Napoléon. — Mémoires du raaréalial de Belluno.

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i‘t laissez-moi faire le mien, cette batterie restera là; je réponds du succès sur ma tète. »

la* siège de Toulon parut done se réduire à l'attaque d'un fort (}ue les Anglais avaient établi sur la côte |>our garder les deu\ points où pourraient être placées les batteries dont ils prévoyaient la redoutable puissance; ils axaient compris toute l'importance de cette position et avaient mis ce fort dans un tel état de défense, que, dans les deux armées, on le nommait le petit Gibraltar.

Fa* vulgaire ne comprenait pas ce qui se préparait; il semblait que le siège ne fît aucun progrès. La garnison ennemie recevait des renforts ; la Provence était eu proie à la disette; les sociétés populaires dénonçaient les généraux. Les représentants Fréron et Barras s’effrayèrent au point qu’ils écrixirent au comité de salut public pour l’engager à délibérer, s’il ne vaudrait pas mieux que l'armée levât le siège et repassât la Durance. « Après quatre mois, écrivaient-ils, Toulon n’est pas encore attaqué; il est à craindre que nous soyons obligés de faire précipitamment et en déroute, ce que nous pouxons en ce moment opérer en règle et avec ordre. »

Cependant le projet d'attaque était déjà en voie d’exécution; une batterie axait été établie à couvert derrière un bois d’oliviers; elle ne devait être démasquée qu’au moment de marcher contre le petit Gibraltar. Les représentants allèrent la visiter, et dans leur présomptueuse ignorance ils ordonnèrent aux canonniers de faire feu.

L’ennemi eut ainsi connaissance de la batterie. Le général en chef Ohara fit une sortie, et comme les troupes françaises n’étaient pas encore disposées de

SIÈGE DE TOULON

manière à défendre cet ouvrage avancé, il fut occupé. Mais il communiquait avec les postes français par une tranchée cachée parmi les arbres ; Dugommier et Napoléon dérobèrent ainsi la marche d’un bataillon et arrivèrent dans la batterie, entre deux colonnes ennemies qui s’étaient postées à droite et à gauche. Le désordre se mit dans leurs rangs; elles tirèrent l’une sur l’autre. Le général Ohara fut blessé, et tomba aux mains des Français, sans que les troupes anglaises sussent ce qu’il était devenu.

Le 18 décembre, une attaque décisive fut faite contre le petit Gibraltar que l’artillerie avait déjà démantelé. Les représentants délibéraient encore avec une grande hésitation, lorsque les troupes étaient déjà en mouvement.

Dugommier marchait en tête de la première colonne. Après un combat très-vif, elle fut repoussée : « Je suis perdu! » s’écriait le général, pensant à l’échafaud que le gouvernement révolutionnaire lui réservait.

Heureusement la seconde colonne conquit un meilleur succès ; elle était commandée par un jeune capitaine d’artillerie, Muiron, qui devint plus tard un des aides de camp les plus distingués de Napoléon à l’armée d'Italie ; il avait conduit sa colonne par un chemin détourné. Elle pénétra dans la redoute par une embrasure. Muiron fut blessé; les canonniers anglais furent tués sur leurs pièces. Le fort était pris depuis trois heures, lorsque les représentants du peuple y arrivèrent le sabre à la main, assez inutilement puisqu’ils n’avaient pas assisté au combat. Sur ce point Napoléon dément le témoignage des relations officielles.

Dès lors furent établies les batteries qui devaient

PRISE DE TOULON

foudroyer la rade; elles n’avaient pas encore commencé le feu que l’amiral anglais avait déjà fait le signal de lever l’ancre pour quitter la rade. Le conseil des coalisés se rassembla aussitôt. L’amiral déclara qu’il n’avait pas un moment à perdre; tout annonçait qu’une variation dans le vent allait rendre impossible la sortie de la rade; l’évacuation fut décidée. Le général Lapoype, qui commandait le siège au levant, s’était aussi emparé par une attaque énergique des redoutes du mont Faron, principale défense de la place au levant.

Cependant les habitants de la ville ne savaient que penser de tout le mouvement où ils voyaient la garnison et la marine anglaise; rien ne les préparait à l’abandon où ils allaient être livrés. Le siège qui dorait depuis quatre mois, sans progrès sensible des assiégeants, les avait accoutumés à l’espérance et à la sécurité. Ils ne comprenaient pas de quelle importance pouvait être l’événement de la veille. Les généraux de la garnison et l’amiral anglais gardaient le secret de leur détermination. La terreur qui se serait répandue parmi la population, le trouble où elle se serait précipitée auraient dérangé les préparatifs de l’évacuation et pouvaient empêcher les mesures que les Anglais voulaient prendre pour détruire les vaisseaux français et les établissements de la marine. Ce motif écarta toute pensée d’une capitulation qui aurait stipulé des garanties pour les malheureux habitants. Ils s’étaient livrés aux Anglais , afin d’être préservés des vengeances du gouvernement révolutionnaire; les Anglais les livraient sans pitié aux foreurs d’un ennemi irrité, en s’occupant uniquement à préparer les incen-

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dies. 1.0 soin do leurs intérêts maritimes ue laissait point place à une pensée d'humanité; ils ne songeaient pas même à procurer des moyens d’embarquement à ces milliers de malheureux, ni à leur donner asile sur leurs vaisseaux.

Vers le soir du 17 décembre, on s’aperçut que les marins anglais étaient rappelés à leur bord et qu’on embarquait les malades. Alors l’alarme se répandit dans la ville. Les uns couraient sur le quai, cherchant des moyens d’embarquement, les autres rentraient dans leur maison pour avertir leur famille et emporter quelques effets. Le comité général envoya des députés chez le gouverneur; il lit des réponses évasives à leurs questions.

A la nuit tombante, les troupes, qui occupaient les retranchements et les postes de l’enceinte fortifiée, rentrèrent dans la ville et l’on vit sauter quelques-uns des forts qu’ils venaient d’évacuer.

Au milieu de la nuit, le gouverneur fit publier à la elarté des flambeaux que les habitants pouvaient rentrer dans leurs maisons; qu’on ne songeait point à les abandonner et qu’on emmènerait ceux qui voudraient s’embarquer. En même temps, les soldats chassaient du quai la foule qui s’y était rassemblée; les bombes de l’armée assiégeante tombaient déjà dans la ville.

Nonobstant la consigne, vingt mille individus, hommes, femmes, vieillards, enfants, se pressaient sur ce quai déjà encombré des blessés et des malades de la garnison. Les embarcations ne suffisaient pas à transporter ces malheureux fugitifs sur les bâtiments qui se trouvaient dans le port. On se poussait, on se heurtait, on se disputait les places les plus rappro-

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