PRISE DE TOI LOS
guèrent aux fugitifs s’est conservé par tradition parmi les habitants de Toulon.
Les Anglais, après quelques froids refus, consentirent à donner asile sur leurs vaisseaux et à transporter sur une terre d’exil ces Français menacés d’impitoyables vengeances, par d’autres Français aussi étrangers au véritable amour de la patrie qu’aux sentiments d’humanité. Le gouvernement anglais alloua même des secours aux réfugiés toulonnais, qui allèrent attendre eri Italie ou en Espagne, le moment où la France serait délivrée de la tyrannie révolutionnaire.
Pendant que tout se disposait pour le départ de la garnison et des fugitifs , au moment où l’escadre anglaise quittait la rade, les mesures étaient prises pour accomplir l’œuvre de destruction , qui était la principale affaire des Anglais. Une goélette suivie de six chaloupes canonnières, se détacha de la flotte. Cette petite escadre était commandée par sir Sidney Smith; elle aborda au quai. A la tête de quelques officiers et d’une partie de ses équipages, il se fit ouvrir le magasin général , le chantier et l’arsenal. Les forçats et les1 ouvriers, habitants de ces grands établissements, entreprirent de les défendre : on pointa des canons sur eux; des matières combustibles furent apportées et entassées. En même temps un brûlot était amené par de nouvelles chaloupes et placé entre les vaisseaux français. A un signal donné le feu fut mis à toutes les mèches ou traînées de poudre; sir Sidney Smith et les Anglais se retirèrent. Quelques minutes après , l’incendie s’alluma ; en une demi-heure le port et la petite rade se couvrirent de flammes : neuf vaisseaux de ligne et quatre frégates brûlaient à la
fois ; l’arsenal était aussi en feu ; le ciel semblait lumineux; on voyait comme en plein jour: c’était le plus grand et le plus terrible spectacle.
Au même moment une patrouille de deux cents hommes , premier détachement de l’armée républicaine, entrait dans la ville. La terreur y régnait ; les habitants se tenaient enfermés dans leurs maisons; les rues étaient silencieuses et désertes ; le quai était encombré de malles et de paquets, que les fugitifs n’avaient pu embarquer avec eux. Les soldats se hâtèrent d’arriver au lieu de l’incendie; aidés par les ouvriers et les forçats, on parvint à sauver l’arsenal et la corderie ; le magasin général et le chantier de la grande mâture étaient déjà consumés.
Les représentants n’avaient envoyé ce premier détachement que pour reconnaître l’état de la ville et s’assurer qu’elle était complètement évacuée. Cette avant-garde était composée de voloutaires suisses et savoyards que Doppet et quelques réfugiés piémontais avaient appelés à Paris pour coopérer au 10 août, et qu’on axait formés en légion des Allobroges : véritable troupe révolutionnaire à laquelle s’étaient joints des sans-culottes marseillais ; ils passèrent la nuit à piller les malles et les bagages abandonnés; ils se répandirent ensuite dans les rues, forçant les maisons et commettant tous les excès que peut souffrir une malheureuse ville prise d’assaut.
Le lendemain, l’armée entra; le général en chef rétablit l’ordre et fit cesser le pillage. Maintenant il eût fallu sauver Toulon de la fureur des représentants ; ils y apportaient de sanguinaires résolutions. Déjà la veille ils avaient écrit à la Convention :
446 vengeances exercées contre toulon.
« Noire première lettre sera datée des ruines de Toulon. » — « Presque tons les habitants se sont sauvés; ceux qui sont restés serviront pour apaiser les mânes de nos braves frères qui ont combattu avec tant de vaillance. » — Le général Victor, qui avait commandé une des colonnes d’attaque, a écrit dans ses Mémoires1: « Les représentants du jwuple marchaient en tête, la face illuminée d’une joie effroyable, l’œil étincelant et les narines gonflées, comme aspirant déjà l’odeur du carnage. »
Les généraux étaient loin de participer à cette rage révolutionnaire. Dugommier remontra aux représentants que les traîtres qui avaient livré Toulon avaient eu le temps de se dérober à un juste châtiment; qu’on évaluait à quatorze mille le nombre des réfugiés qui s’étaient embarqués ou qui avaient été déposés par les Anglais dans les îles voisines de la côte. « Voulez-vous donc, disait-il, exterminer des vieillards , des femmes et des enfants ; peut-être même les citoyens qui se sont opposés à la trahison ou l’ont déplorée? »
Les conventionnels renoncèrent à un massacre général, mais non pas à l’exercice de la juridiction révolutionnaire, dégagée de toutes formalités. Ils commencèrent par faire publier que tous ceux qui avaient servi dans l’arsenal dit temps des Anglais, eussent à se rendre au champ de Mars, afin de donner leurs noms ; on leur insinua même que c’était pour les employer*. A peu près deux cents chefs ouvriers, petits commis ou autres subalternes s'v rendirent sans
' Mémoires du due de Bollune.
* Mémoires de Napoléon,
crainte : c’étaient eux qui venaient de sauver l’arsenal ; on prit leur nom; on constata qu’ils avaient conservé leur emploi pendant l’occupation des Anglais. Une sorte de tribunal réuni en plein champ les condamna, et le bataillon des sans-culottes marseillais et allobroges les fusilla au nombre de deux cents ; leurs corps restèrent quelques heures sans sépulture , broyés sous les pieds des ehevaux^et les roues de l’artillerie.
Après ce premier massacre, une proclamation enjoignit à tous les citoyens de se rendre dans le même lieu. Des patrouilles parcouraient les rues prêtes à entrer dans les maisons pour forcer les habitants à en sortir; tous se voyaient menacés de mort et se résignaient; ceux qui essayaient de fuir étaient repoussés par l’escorte qui les accompagnait ; le rassemblement ne fut complet qu’à la nuit tombante. On assura que le projet d’extermination complète était revenu dans la pensée des représentants, et qu’un d’eux, Salicetti, était parvenu à en détourner ses collègues Ricord , Frérou , Robespierre le jeune et Barras
(< Rebelles Toulonnais, rentrez dans vos demeures, cria Frérnn, et attendez que la Convention vous fasse connaître ses volontés. »
Le lendemain l’ordre fut renouvelé. Une forme de tribunal ‘ avait été imaginée par les représentants : ils l’avaient composé de prisonniers qui pendant le siège avaient été détenus sur le vaisseau le Thémis- Iode, et qui avaient pu s’en échapper lorsque les Anglais avaient incendié la Hotte ; ils étaient coiffés
' Isnard a Kréron. — Moïse Bayle au |ieupli> français. — Mémoires de M. Pons.
du bonnet rouge et tenaient à la main une baguette surmontée de l’écriteau : « Patriote opprimé. » Ils traversèrent en tous sens cette foule muette et tremblante, y faisant le triage des victimes selon leur haine, leur raneune ou leur eaprice : « Passe de ce côté, » disaient ils à ceux qu’ils destinaient à la mort. Ils n’écoutaient ni réclamations ni prières; les souvenirs d’enfance, les liens de la parenté ou d’une ancienne amitié ne touchaient point ces hommes exaspérés par leur captivité et heureux de se venger. Ceux qui ne furent pas désignés reçurent l’ordre de rentrer dans la ville, et aussitôt la fusillade commença; comme il en restait encore debout, plusieurs autres décharges se succédèrent jusqu’à ce que tous fussent abattus ; mais il y en avait qui étaient seulement blessés ou qui restaient couchés par terre pour éviter les balles : on annonça, au nom de la république , grâce pour ceux qui vivaient encore ; quelques-uns se relevèrent , on tira sur eux ou on les acheva à coups de sabre.
Ces malheureux étaient au nombre de deux cents ou à peu près. Les soldats favorisèrent la fuite de quelques-uns; d’autres, lorsque la nuit fut venue, se traînèrent pour aller se cacher dans quelque asile. Un commis de marine, nommé Roux, a écrit depuis l’horrible récit de cette exécution. Après quatre fusillades qui ne l’avaient point atteint, il se laissa tomber à terre; mais les soldats tirèrent ensuite en baissant leurs fusils, et il reçut deux coups de feu; puis on parcourut ce champ de carnage, en distribuant des coups de sabre aux morts et aux mourants : il fut frappé de deux coups à la tête. En revenant d’un long évanouissement, il aperçut des hommes qui, à la
clarté d'une lanterne , dépouillaient les cadavres en égorgeant ceux qui respiraient encore. Échappé à ce danger, il se releva avec peine et chercha si son père, condamné comme lui ÿ n’était point aussi animé d’un dernier souffle de vie ; il le retrouva moins grièvement blessé, et se soutenant l’un l’autre ils gagnèrent une masure voisine. D’autres blessés furent ramenés aux bourreaux par les hommes chez qui ils avaient cherché refuge.
Les fusillades furent renouvelées pendant trois jours. Cette première ardeur de massacre étant apaisée, les représentants instituèrent une commission militaire; elle était composée de six membres, sans jurés, ni ministère public ; elle pouvait délibérer au nombre de trois juges, et faisait monter de la prison ceux qu’elle voulait condamner : on leur demandait leur nom, leur profession, quelle était leur fortune; une charrette était devant la porte de la prison , ils y étaient placés; elle était conduite sous le balcon d’où les juges prononçaient leur sentence devant le peuple.
Nul témoignage ne peut attester ce qu’étaient, à celte époque, des conventionnels en mission, aussi bien que leur propre correspondance.
« La vengeance nationale se déploie ; on fusille à force : déjà tous les officiers de marine sont exterminés ; la république sera vengée d’une manière digne d’elle. »
« La justice nationale s’exerce journellement et exemplairement sur le champ de Mars. Tout ce qui se trouvait à Toulon et avait été employé à la marine et dans l’administration navale ou militaire, a été fusillé aux cris mille fois répétés de « vive la république. » 11 y a déjà huit cents Toulonnais de fusillés. » m. 29
« Toutes les grandes mesures ont été manquées à Marseille. Si on eût fait seulement fusiller, comme à Toulon, huit cents conspirateurs à l’entrée des troupes et qu’on eût créé une commission militaire pour condamner le reste de ces scélérats , nous n’en serions pas où nous en sommes. Marseille est à jamais incurable, à moins d’une déportation de tous les habitants et d’une transfusion d’hommes du nord. »
« Les fusillades sont ici à l’ordre du jour. La mortalité est parmi les amis de Louis XVII. Sans la crainte de faire périr d’innocentes victimes , telles que les patriotes détenus, tout était passé au fil de l’épée; comme, sans la crainte d’incendier l’arsenal et les magasins, la ville eût été livrée aux flammes ; mais elle n’en disparaîtra pas moins du sol de la liberté. Demain et jours suivants nous allons procéder au rasement.... Fusillades jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de traîtres. Tous les jours, depuis notre entrée, nous faisons tomber deux cents têtes. »
La Convention n’avait ni ordonné ni formellement autorisé ces actes sanguinaires. En décrétant que l’armée avait bien mérité de la patrie, qu’une fête serait célébrée dans toute la république en réjouissance de la reprise de Toulon, elle avait ordonné que « le nom infâme de Toulon serait supprimé et que cette commune s’appellerait désormais Port de la Montagne, »> elle voulait que toutes les maisons particulières fussent rasées et qu’on n’y conservât que les bâtiments nécessaires au service de la guerre et de la marine.
Les représentants en mission s’empressèrent d’exécuter cette destruction. Ils écrivaient : « Tout va bien ici ; nous avons requis douie mille maçons des départements environnants pour démolir et raser la ville. »
Néanmoins cette destruction était un acte de si sauvage démence, qu’elle resta une menace non accomplie. Les commissaires de la Convention et le comité de salut public ne s’obstinèrent point à une telle absurdité. Les édifices furent épargnés plus que les citoyens. Quelques maisons appartenant à des membres du comité insurrectionnel et quatre îles de maisons voisines de l’arsenal furent les seules démolitions.
Le tribunal révolutionnaire continua à rendre ses arrêts de mort. Il y eut un jour où onze femmes furent exécutées « pour avoir contribué aux projets de la tyrannie par leurs démarches ou leurs propos incendiaires. » On a évalué que, par massacres ou par sentences, quinze à dix-huit cents victimes avaient péri pendant les six mois de règne des commissaires de la Convention.
Le comité de salut public n’osait ni interdire ni blâmer de pareils excès, exigés par la commune, les Jacobins, et approuvés par quelques-uns des membres du comité; Collot d’Hcrbois, Billaud-Varennes et Saint- Just; mais sa majorité et peut-être Robespierre auraient voulu plus de discernement et de mesure dans ces farouches exécutions; ils craignaient que cette extermination aveugle ne finît par révolter l’opinion et par amener quelque réaction.
Barras et Fréron passaient pour les auteurs du régime de sang qui pesait sur Toulon. Il leur fut ordonné de se rendre à Marseille, où ils apportèrent les mêmes intentions et la même conduite. La ville était soumise depuis plus de quatre mois et sa rébellion d’un moment était châtiée avec sévérité. Les directions données par Danton avaient été suivies. 11 avait dit : « Donnons une grande leçon à l’aristocratie marchande dans la per-
sonne des Marseillais. 11 faut que les commerçants qui ont vu avec plaisir l’abaissement des nobles et des prêtres, dans l’espérance de s’engraisser de leurs biens, et qui aujourd’hui désirent la contre-révolution, soient abaissés. 11 faut se montrer aussi terribles envers eux qu’à l'égard des premiers. Les contre-révolutionnaires de Marseille doivent payer les frais de cette guerre. Une loi doit déterminer le mode qui fera tomber la tête des scélérats. »
L’accomplissement des prescriptions de Danton semblait insuffisant à Barras et à Fréron, et plus d’une fois ils s’étaient plaints de la mollesse avec laquelle Marseille était traitée. Ils vinrent y porter remède.
Peu de jours après leur arrivée , ils écrivaient : « La commission militaire que nous avons établie à la place du tribunal révolutionnaire va un train épouvantable pour les conspirateurs. Quatorze ont déjà payé de leur tête leur infâme trahison. Les intrigants sont déjoués, car ils avaient cherché à persuader que nous voulions faire grâce aux grands coupables ; ils tombent comme grêle sous le glaive de la loi. »
Celte lettre était datée « de Sans-nom, ci-devant Marseille. » On ne trouve aucun décret de la Convention qui ordonne ce changement de dénomination. Il fut sans doute imaginé par les représentants en mission. Après deux mois de séjour à Marseille, ils furent rappelés à Paris.
Pendant ce temps-là Bordeaux était soumis par TaHien à une tyrannie au moins aussi cruelle. Guadet, Salles, Barbaroux et Biroteau, mis hors la loi par les décrets de la Convention , y périrent sur l’échafaud.
GUERRE DE LA VENDÉE
Ainsi toutes les rébellions qui avaient eu pour origine le 31 mai étaient maintenant domptées. L’autorité sans bornes de la faction démagogique avait soumis et cruellement châtié les opinions qui s’étaient soulevées au nom de la liberté. En même temps elle obtenait aussi de grands succès dans la guerre qu’elle soutenait contre les populations de l’ouest.
A proprement parler, ce n’était point une guerre civile; jamais deux armées n’avaient été plus étrangères l’une à l’autre. La Vendée combattante ne faisait nullement partie de la France révolutionnaire : elle en ignorait les opinions; elle ne tenait ni de près ni de loin à aucun des partis qui la divisaient. Comme les Lyonnais, elle était insurgée contre des oppresseurs, mais elle ne connaissait d’autre moyen de s’en affranchir que l’entier rétablissement de la monarchie et de l’Église eatholique. Nul traité, nulle transaction n’étaient possibles.
Dès 1791 la fermentation du peuple des campagnes, dans les départements de l’ouest, avait inquiété le gouvernement. Deux commissaires , hommes éclairés et amis de la liberté, Gallois et Gensonné, furent envoyés pour s’enquérir de l’état du pays et des circonstances qui avaient pu occasionner quelques troubles, encore sans gravité.
Ils rendirent compte de leur mission à l’Assemblée législative dans les premiers jours de sa session. Leur rapport établissait que la seule cause d’agitation dans les départements de la Vendée, des Deux-Sèvres et de Maine-et-Loire était l’attachement et la confiance que les habitants des campagnes conservaient pour leurs anciens curés qui avaient refusé le serment, et leur
GUERRE DE GA VENDÉE
répugnance pour les prêtres assermentés que l’autorité civile leur imposait. En même temps les commissaires exprimaient un sentiment d’estime et de bienveillance pour cette population honnête, douce, obéissante aux lois, en tout ce qui ne touchait pas à sa conviction religieuse. Les commissaires conseillaient donc la tolérance pour l’opinion ou plutôt l’affection que la trèsgrande majorité des paysans professait pour leurs prêtres. Ils croyaient que les exiler de leurs anciennes paroisses , les persécuter , les forcer à vivre cachés, serait augmenter leur influence et irriter les populations; mais ils disaient aussi que les administrateurs des districts , et le parti patriote des petites villes favorables par conformité d’opinion politique aux prêtres constitutionnels, étaient fort d’avis de procéder par des voies de rigueur et d’écarter les prêtres insermentés.
L’Assemblée législative ne statua rien sur ce rapport , mais elle traita constamment les questions relatives au clergé dans un esprit d’intolérance et de persécution.
L’exécution des mesures qu’elle ordonna, l’exaspération des partis politiques, le retentissement du 4 0 août excitèrent quelque trouble vers la fin d’août 1792. Un maire de la petite ville de Bressuire, à la suite d’une querelle engagée avec d’autres fonctionnaires, réunit les paysans d’un grand nombre de paroisses. Plusieurs gentilshommes se joignirent à cette sédition. On attaqua Châtillon, qui fut occupé sans résistance; le lendemain, les gardes nationales des villes voisines arrivèrent au secours de la ville de Bressuire. La troupe des paysans fut repoussée et dispersée, un assez grand nombre fut blessé ou tué. Deux gentils-
GUERRE DE LA VENDÉE. 455
hommes se rendirent prisonniers et furent fusillés sans jugement. Les vainqueurs ne montrèrent aucune pitié. Une commission militaire, formée à Niort, procéda avec plus d’humanité et de ménagement. Tout fut imputé aux morts ou aux absents; il n’y eut point de condamnation. On ne trouva aucun indice de conspiration , -ni de correspondance avec les émigrés. Quelques agents de l'émigration avaient été envoyés en Bretagne; mais ils n’avaient aucun rapport avec le Poitou. Le calme fut complètement rétablf.
Au mois de mars 1793, à la première nouvelle de la loi qui ordonnait la levée de trois cent mille hommes, le soulèvement fut simultané dans presque tout le Bocage et dans le bas Poitou; il éclata d’abord avec plus d'énergie dans cette partie de l'Anjou qui touche à la rive gauche de la Loire. Au même moment la rébellion se déclarait avec le même succès dans le pays qui avoisine Nantes et la côte maritime. Montaigu, Machecoul, la Hoche-sur-Yon , l’ile de Noirmoutier tombèrent au pouvoir des rebelles.
Ce premier commencement de l'insurrection ne se passa point sans de graves désordres, sans plusieurs actes de cruauté. Il y eut surtout à Machecoul d’horribles massacres, qui se renouvelèrent à plusieurs reprises. Le mouvement n’était jmint partout également spontané. 11 y eut dans le bas Poitou d’actives incitations, et là surtout furent commis de sanguinaires excès.
Après leurs premiers combats et les avantages qu’ils avaient obtenus , les paysans songèrent à se donner des chefs. Nulle résistance ne leur avait été opposée, mais ils pouvaient prévoir que bientôt la république
GUERRE DE LA VSXDÉE
allait envoyer des troupes pour châtier et soumettre la rébellion. Des hommes déterminés et doués d’intelligence et de courage les avaient, il est vrai, commandés et conduits. Slofflet le garde-chasse et Cathelineau le voiturier avaient déjà montré un instinct de la guerre qui devait en faire des généraux. Les rebelles avaient conquis des canons et formaient une sorte d'armée. Mais ils se voyaient engagés dans une grande entreprise et ils appelèrent à leur aide, comme conseil et comme direction militaire, des hommes pour qui ils avaient une déférence accoutumée et une entière confiance. Ils leur savaient les mêmes affections et les mêmes regrets et ne craignaient point d’être employés comme instruments pour servir des ambitions ou des intérêts de parti.
Les chefs de cette guerre ne l’avaient donc ni provoquée ni prévue; ce n'était point pour accomplir un dessein , pour atteindre un but politique que les paysans les plaçaient à leur tète. Ils ne se proposaient d’autre prix de leur victoire que de s’affranchir d’un gouvernement qui persécutait leurs prêtres et les soumettait à un recrutement excessif. Si de plus hautes espérances ont quelquefois traversé la pensée de leurs généraux, elles s’évanouissaient comme un rêve, eu voyant que leurs soldats n’avaient d’autre volonté que de délivrer leur territoire et de le préserver des vengeances de l’invasion et de la tyrannie.
Mais la guerre quoique défensive, surtout quand elle commence par des succès , entraîne nécessairement avec elle de continuelles agressions : on repousse l’attaque avant qu’elle arrive. Les premiers avantages furent obtenus d’autant plus facilement que rien n’était préparé pour la résistance dans les
GUERRE DE LA VENDÉE. 457
contrées qui environnaient le pays rebelle. Saumur, Angers, Nantes, Luçon, Fontenay, Niort se trouvèrent à la fois menacés et sans moyens de défense. Les administrations locales réunirent en toute bâte des hommes sans armes ou mal armés; ils en confièrent le commandement à des officiers de leur choix, sans aucune expérience militaire et surtout sans subordination. Tels furent les premiers bataillons opposés aux insurgés. Ils étaient distribués en plusieurs rassemblements pour garder les principales routes ; on appelait cela des armées : elles n’étaient point composées de soldats et n’avaient point de généraux. Quelques vieux officiers en retraite, en congé de convalescence ou en remonte furent requis par les administrateurs ou les représentants en mission, et chargés, à leur grand déplaisir, d’une commission difficile et fâcheuse.
Trouvant peu de résistance , les Vendéens eurent d’abord un plein succès. En Anjou, sur la rive gauche de la Loire, ils avaient envahi, dès les premiers jours de mars, Chollet et presque toutes les petites villes ou bourgs de cette région. Ils n’eurent point la pensée de les occuper ni de s’y fortifier. Ils ne songèrent qu’à empêcher le recrutement, à brûler les papiers des administrations locales et à tenir prisonniers les magistrats; parfois même ils les maltraitèrent durement: car en ces commencements de la guerre civile les rassemblements étaient à peu près sans chefs, et quelques-uns des plus empressés à la rébellion pouvaient mériter le nom de brigands, qui fut donné à tous les insurgés; il fut accepté par eux , et passa dans le langage commun. Les deux principales bandes avaient pris pour les commander Cathelineau et Stofllet.
GUERRE DE LA VENDÉE
En même temps, la contrée des bords de la Sèvre nantaise qui forme la partie occidentale du pays de Bocage venait de se soustraire à l’obéissance du gouvernement. Dès le début, les rassemblements se formèrent, dans ce canton , sous la conduite des gentilshommes. Mortagne, les Herbiers et d’autres bourgs tombèrent sans combat au pouvoir des révoltés. MM. de Sapinaud et Béjarry étaient leurs chefs. Ils choisirent pour commander les insurgés de cette région centrale qui s’étend de la -Sèvre à la route de la Rochelle à Nantes, M. de Royrand, un ancien officier, fort honnête homme, raisonnable et très-respecté.
Le territoire de la basse Vendée qui s’étend depuis la rive gauche de la Loire inférieure, le long de la côte, fut soumis d’abord à plusieurs chefs indépendants, chacun dans son canton. Le principal rassemblement, après s’être emparé de la petite ville de Machecoul et y avoir commis de cruels excès , se donna pour chef M. Charette, qui n’avait nullement provoqué ce soulèvement. 11 ne s’opposa pointa la continuation du désordre; les massacres se renouvelèrent pendant plus d’un mois. Il laissait ainsi les gens de sa bande s’engager irrévocablement dans la révolte par leurs crimes. La guerre civile fut, dans cette partie, conduite sans relation habituelle avec la masse principale de l’insurrection. M. Charette concertait souvent ses mouvements avec les autres chefs de la basse Vendée, mais ne les commandait point.
La principale inquiétude du gouvernement porta sur la côte maritime. 11 importait avant tout d’empêcher les insurgés de se mettre en communication avec les Anglais, qui auraient pu débarquer des troupes ou du moins fournir des armes et des munitions. Obéissant
* GUERRE DE LA VENDÉE. 459
aux ordres du consei 1 exécutif, un vieux général, nommé Marcé, partit de la Rochelle avec cinq cents hommes, réunit à sa troupe quelques volontaires et s’avança contre les rebelles, qui menaçaient Luçon et les Sables, il fut attaqué le 19 mars par la troupe de M. de Royrand, dont il ignorait la position et la force. Les Vendéens, selon une manœuvre qui fut à peu près leur seule tactique, se répandirent en tirailleurs sur les flancs de la colonne républicaine. Après quelques moments de combat, une terreur panique se répandit parmi les soldats. Le général fit ses efforts pour les rallier. 11 eut son cheval tué sous lui, ses habits furent criblés de balles.
Les commissaires de la Convention avaient assisté à cette affaire et avaient même donné leur avis sur la manière de l'engager. Ils avaient vu la conduite vaillante du général Marcé. Ils le destituèrent, le firent arrêter, et quelques mois après il monta sur l’échafaud.
Le mauvais succès de cette première tentative de répression répandit le trouble dans la Convention, qui était pourtant bien loin de connaître l’étendue et la gravité du mal. 11 était impossible de dégarnir les frontières et d’envoyer des troupes de ligne contre l insurrection. On fit un décret de proscription contre les insurgés; ils furent mis hors la loi : une commission militaire, sur la déclaration de deux témoins, devait les condamner à mort. Ceux qui, dans les vingtquatre heures de la publication du décret, mettraient bas les armes ne seraient pas inquiétés. Cette disposition d’indulgence ne s’appliquait point aux prêtres, aux nobles, à leurs agents ou domestiques, aux étrangers.
460 Gl'ERRE DE LA VENDÉE.
De' telles mesures étaient plus propres à exciter la révolte qu’à l’apaiser. Les administrations locales et les généraux de la république, par humanité et par raison, pensaient tout autrement. « Vous allez combattre des hommes dont le plus grand crime est d’avoir écouté des conseils perfides; ils sont coupables, sans doute. S’ils étaient vainqueurs, ils ne vous épargneraient peut-être pas; mais vous que le bonheur de la patrie anime, dont la noble ambition doit être de vaincre et de pardonner, voudriez-vous, en imitant votre ennemi, assassiner ceux que le sort des armes mettra en votre pouvoir? En abusant de la victoire, en désolant les campagnes, en dévastant les propriétés, vous violeriez les lois que tout citoyen doit respecter et vous vous rendriez coupables aux yeux de tous. » Ainsi s’exprimait une proclamation des administrateurs de Maine-et-Loire en convoquant les gardes nationales.
Le conseil exécutif ne pouvant envoyer des soldats dans la Vendée, pensa du moins à couGer la conduite de la guerre à des généraux expérimentés. Canclaux fut chargé de la défense de Nantes; Berruyer des opérations à combiner sur la rive gauche de la Loire. Le général Beaufranchet d’Ayat commandait à Niort et à Fontenay.
Les progrès des Vendéens furent arrêtés pendant quelques jours ; la ville des Sables avait reçu par mer quelques renforts et des munitions. Une colonne républicaine mit pour un moment la côte à l’abri des attaques de l’insurrection; Fontenay et Niort furent aussi garantis contre la troupe de M. de Royrand.
Le général Berruyer entreprit de délivrer la rive gauche de la Loire. 11 commença par attaquer les Vendéens à Saint-Pierre-de-Chemillé , et ne put se
GLERRE DE LA VENDÉE. 40 1
rendre maître de ce village qu’après un combat opiniâtre et meurtrier. Un général fut grièvement blessé; plusieurs officiers furent tués.
Dès lors on commença à s’apercevoir ce que pouvait être cette guerre contre des paysans dévoués et courageux; commandés par des chefs intelligens et par quelques anciens officiers ; ayant déjà des canons; favorisés par toute la population ; connaissant parfaitement ce pays de Bocage, sans grande route, coupé de baies, de chemins creux, de champs de genêts: labyrinthe de vallées et de petites collines où les colonnes républicaines erraient à l’aventure.
Pour combattre un ennemi qu’il reconnaissait comme redoutable, Berruyer avait de mauvais soldats. « Dès le premier moment de l’attaque, écrivait-il, j’ai eu la douleur de voir la plupart des volontaires s’enfuir lâchement ; il est bien dur pour un ancien militaire de commander à de tels soldats ; je ne peux compter sur eux : la plupart n’ont que de mauvais fusils de chasse sans baïonnette; très-peu savent ce que c’est qu’une arme. Je ne cesse de le dire, il est de la plus haute importance de faire cesser les troubles; il ne faut pas laisser à cette rébellion le temps d’acquérir des forces imposantes. »
Pendant que le général républicain s’affligeait ainsi, les chefs vendéens étaient près de perdre courage ; l’échec qu’ils venaient d’éprouver, la marche des différentes colonnes que Berruyer avait dirigées sur divers autres points leur ôtaient presque tout espoir. Les paysans des paroisses de l’Anjou avaient déjà appelé pour les commander M. d’Elbée, M. de Bonchamp et d’autres gentilshommes, dont le discernement ne servait qu'à mieux reconnaître une situation
462 GUERRE DE LA VENDÉE
désastreuse ; les chefs populaires Cathelineau et Stofllet en jugeaient comme eux. On avait perdu six pièces de canon à Saint-Pierre et il ne restait pas deux livres de poudre* Les paysans furent renvoyés dans leurs paroisses; les chefs et une petite troupe se retirèrent à Tiffauges, du côté de la Sèvre.
Un combat heureux et imprévu changea bientôt toute la situation. Bressuire était occupé par une colonne qui était sans communication avec Berruyer et qui ne pouvait être secourue par les troupes de Niort et de Fontenay ; elle s’avança jusqu’au village des Aubiers, marchant ainsi pour se joindre aux mouvements de la petite armée républicaine de la rive gauche de la Loire.
M. de La Rochejaquelein venait d’arriver dans ce canton , il avait vu le découragement des chefs angevins et ne croyait pas qu’il y eût rien à tenter. Les paysans de toutes les paroisses voisines n’avaient pas encore pris part à l'insurrection, mais ils étaient résolus à ne se point soumettre au recrutement. Ils conjurèrent M. de La Rochejucquelein de se mettre à leur tête pour aller attaquer les bleus , comme ils appelaient les soldats de la république ; il céda à leurs instances et s’associa de grand cœur à leur dévouement. Le tocsin sonna dans les paroisses; dix mille hommes environ s’assemblèrent ; on avait quelques fusils et de la poudre : du reste on était armé de faux , de fourches et de bâtons ferrés. Masqués par des haies et des murs de jardin , ils entourèrent le village des Aubiers , et suivant l’exemple donné par le jeune chef qu’ils venaient de choisir, ils tiraient 6ur les soldats qui ne savaient d’où venait cette attaque. Au premier mouvement
GUERRE DE LA VEKDÉE. 463
qu’ils firent, les paysans crurent qu'ils se retiraient, s’élancèrent par-dessus les haies ; une peur panique s’empara des soldats; ils s’enfuirent en déroute, abandonnant deux pièces de canon , et se retirèrent à Bressuire.
Ce succès et l’arrivée de plusieurs centaines d’hommes qni venaient de la rive droite de la Loire pour se mêler à l’insurrection, rendirent bon espoir aux Angevins; ils eurent encore un nouvel avantage et s’emparèrent d’un dépôt de poudre.
Les dangers de l’insurrection s’étaient accrus plus rapidement encore que ne l'avait prévu le général Berruyer. 11 écrivait : « Le général Leygonier a fait humainement tout ce qui pouvait se faire pour arrêter les fuyards ; rien n’a pu les retenir. La désertion est à son comble ; il est impossible de détruire les rebelles si on ne me donne pas des bataillons sur lesquels je puisse compter. On s’est imaginé à Paris qu’il s’agissait de quelques misérables faciles à réduire; on s’est grandement trompé; la guerre se fait ici comme sur la frontière. » — « Les troupes que j’ai sont des rassemblements informes de pères de famille qui, à peine arrivés, veulent retourner chez eux ; il n’est point d’armée aussi mal organisée et mal pourvue que la mienne; point d’ofliciers généraux et d’état-major ; pas un fusil dans les arsenaux ; et cependant j’ai à combattre l’ennemi le plus dangereux de la république. » — « Nos ennemis joignent à l’audace le sentiment le plus extraordinaire. Mourir est pour eux le commencement du bonheur. L’esprit religieux les exalte jusqu’à la folie : ces misérables abandonnent femmes, enfants, propriétés, pour suivre quelques scélérats de prêtres qui, le crucifix à la
-'lG4 GL’ERRE DE LA VENDÉE.
main , leur donnent la bénédiction et leur promettent le ciel. Nos volontaires sont bien éloignés d’avoir la même énergie ; on ne terminera cette guerre qu’en envoyant des troupes de ligne et des bataillons d’ancienne formation. »
Pendant ce temps-là, les généraux républicains faisaient la guerre plus heureusement dans la basse Vendée, reprenaient l’île de Noirmoutier, et dégageaient les environs de Nantes et des Sables; mais ils disposaient de peu de forces et se voyaient sans cesse en danger d’être surpris dans les villages ou dans les positions dont ils s’étaient emparés. L’activité de M. Charette et des autres chefs les tenait dans une continuelle inquiétude ; ils perdaient souvent le terrain qu’ils avaient gagné et se retiraient dans la crainte d’être cernés par l’ennemi.
La correspondance du général Berruyer ne disposait pas le comité de salut public en sa faveur. Les administrations dont il se plaignait accusaient sa lenteur et la froideur de son patriotisme ; il fut rappelé. Heureusement pour lui les représentants Goupilleau et Choudieu prirent sa défense ; ils le préservèrent ainsi de l’échafaud.
Les armées républicaines ne recevaient aucun renfort efficace ; on changeait sans cesse les généraux ; on abandonnait leurs opérations aux représentants en mission ; le désordre allait croissant : la rive gauche de la Loire était presque entièrement évacuée. — « Le mal est grand , disait Barère à la Convention , mais il n’est pas désespéré, si les ordres du comité de salut public sont exécutés avec la célérité qu'ils exigent. Des forces nouvelles s'organisent ; des forces depuis longtemps aguerries vont presser leur marche;
GUERRE DE LA VENDÉE
des armes seront apportées pour armer les bons citoyens ; Paris va envoyer des patriotes courageux. Un comité, composé de commissaires de la Convention, dirigera tous les mouvements. »
Le décret n’accomplissait pas toutes les promesses du rapporteur. — « Chez un peuple libre tout citoyen étant soldat doit marcher à la voix de la patrie. » — « La Convention s’en remet au zèle des administrateurs ainsi qu’au patriotisme des citoyens pour prendre toutes les mesures propres à la défense ^ie la république, et pour comprimer sur-le-champ et de toutes parts les mouvements de révolte. »
Ce décret fut un signal de détresse ; il prouva quel était le péril de la république et l’embarras de son gouvernement. La Convention avait pour sa garde un corps de grenadiers-gendarmes qui demanda à être employé contre les rebelles; son offre patriotique fut accueillie avec un grand éloge.
Ce fut à ce moment que l’insurrection prit un grand développement et occupa un vaste territoire. Quinze jours après le combat des Aubiers, La Rochejaquelein et les chefs angevins s’avancèrent vers Bressuire. Le général Quetineau y commandait environ cinq mille hommes; il n’avait nulle possibilité de se défendre et se retira sur Thouars. Ce nouveau progrès des Vendéens délivra M. de Lescure, qui était détenu à Bressuire. Toutes les paroisses des environs s’associèrent alors à l’insurrection sous son commandement.
Dès lors tous les soulèvemepts partiels de la haute Vendée se trouvèrent agir de concert et formèrent ce qu’on appela la grande armée. Elle se composait des hommes fournis par les paroisses de toute la région que la Loire borde au nord, la Sèvre nantaise à l'ouest, et m. 30
GUERRE DE LA VENDÉE
qui s’étend au midi plus loin que Bressuire, à l'est jusqu’à Thouars. U’Elbée , Bonchamp , Cathelineau , Stolîlet commandaient les Angevins ; La Rochejaquelein, Lescure, Marigny étaient chefs des Poitevins. Tous les gentilshommes du pays se joignaient successivement aux insurgés, ainsi que quelques habitants des petites villes, appartenant à l’opinion royaliste.
Se voyant ainsi puissants par le nombre et par une autorité exercée dans tout un pays, les principaux chefs de l’insurrection encouragés par le succès, voulurent lui donner une organisation régulière. Elle ne pouvait pas être aussi complète que dans une armée de troupes de ligne servant un gouvernement établi. Les soldats étaient essentiellement des volontaires et la discipline ne comportait guère la contrainte. Les commandants ou les officiers étaient plus réellement désignés par un libre choix que les officiers des bataillons républicains. En outre , c’étaient les paysans qui avaient \oulu cette guerre. Ainsi ceux à qui ils obéissaient ne pouvaient avoir ni un grade, ni une autorité bien déterminés. Les anciens militaires, les gentilshommes, les hommes un peu instruits, les paysans qui se montraient intelligents et courageux se trouvaient officiers , combattaient au poste où l'occasion les plaçait et faisaient ce qui leur était commandé. Les chefs principaux avaient pour litre la confiance qu’ils inspiraient et le bon exemple qu’ils donnaient.
Lorsqu’ils voulurent , quelque temps après, se donner un général en chef, ils choisirent Cathelineau, un simple paysan, vaillant, pieux, qui avait du coup d’œil et de la résolution; c’était lui, d’ailleurs, qui avait commencé l'insurrection. L’égalité était plus
LIERRE DE LA VENDÉE. 467
réelle et plus nécessaire dans une telle armée que dans l'armée de la république.
, i Un conseil supérieur fut aussi institué pour l'administration du pays et de l'armée. 11 était surtout composé d'ecclésiastiques. Ses attributions ne pouvaient pas être régulièrement déiiuies ou exercées; il faisait <les proclamations, prenait des arrêtés, exigeait des vivres par voie de réquisition ou plutôt d’invitation. Le service d’une armée dont les soldats étaient convoqués pour des expéditions de trois ou quatre jours et apportaient leurs vivres, n’exigeait pas les formalités administratives.
Toutefois il y avait toujours quelques centaines d'hommes qui restaient auprès des chefs. C'étaient des déserteurs, des étrangers ou des paysans qui avaient pris goût au service et qui n’avaient pas de famille à nourrir parleur travail. Cette troupe était d’une grande ressource et avait une part considérable dans les succès des Vendéens.
Cette armée principale a eu le grand rôle dans la guerre civile : non-seulement c’est elle qui livra le plus de combats et les plus importants par le nombre et par les résultats; mais le caractère honorable et chevaleresque de ses chefs, les sentiments d'humanité de la plupart d’entre eux, leurs soins et leurs efforts à diminuer les déplorables désordres d’une vaste insurrection, ont donné à leur nom et à leur cause un éclat dont la France s honorera toujours.
Lorsque commença la guerre et même pendant presque toute sa durée, il n’y eut aucune relation entre les deux armées qui se combattaient. Le droit des gens , les procédés de loyauté , la fraternité militaire, qui sont observés au milieu des plus cruelles
GUERRE DE LA VENDÉE
guerres de nation à nation furent inconnus entre les citoyens d’une même patrie. L'impitoyable répression de la révolte d’une part, et de l’autre l’aveuglement du fanatisme ou l’ivresse de la vengeance firent couler des flots de sang. On croyait impossible de traiter avec l’ennemi du moindre armistice ou d’un cartel d’écbange pour les prisonniers.
Dans les premiers temps, il n’y eut point de mesures générales, point d’extermination systématique. Les généraux républicains étaient, pour la plupart, portés à l’indulgence et croyaient que la révolte serait promptement apaisée, si on mettait à leur disposition quelques troupes de ligne et si on n’exaspérait pas les paysans par des mesures impitoyables. De leur côté, les chefs vendéens ne permettaient point que leur victoire prît un caractère de férocité.
Une soixantaine de grenadiers de la garde nationale de Saumur avaient été faits prisonniers; le général Leygonnier s’inquiétait de leur sort et ne pouvait avoir de leurs nouvelles; argent ou promesses, tout était inutile pour se procurer des informations sur ce qui se passait dans les cantons insurgés. Deux de ces prisonniers obtinrent des généraux vendéens la permission d’aller rassurer les famillés des prisonniers. Ils apportaient une lettre de leurs camarades : « C’est avec un vrai plaisir que nous publions les procédés humains et honnêtes que nous recevons chaque jour des généraux de l’armée catholique. Nos malades sont aussi bien traités qu’ils j>ourraient l’être dans un hôpital militaire. Nous sommes persuadés que vous traitez de même les prisonniers que vous avez. Vous pourriez nous tirer de prison en prenant des arrangements convenables. »
GUERRE DE LA VENDÉE
Le général écrivit à la Convention pour savoir ce qu’il devait faire. Aucune réponse ne lui fut envoyée. Les deux grenadiers étaient venus sur parole ; ils retournèrent auprès de leurs camarades prisonniers.
Bientôt après l’occupation de Bressuire et cette formation de la grande armée vendéenne, elle obtint un nouveau succès plus considérable encore. Le général Quetineau s’était retiré à Thouars. Il n’avait plus que trois mille hommes et sa tâche était de défendre une ligne de quinze lieues, de Saumur à Fontenay, contre tout un pays insurgé. Vainement il exposait le danger de sa position aux représentants, au ministre de la guerre , à lâ Convention , aucun secours ne lui était donné. « Vous ne songez qu’à me prendre mes soldats lorsqu’ils sont à peine instruits et «aguerris, et vous m’en envoyez de nouveaux qui seront défaits avant d’avoir rien appris. Je veille nuit et jour pour ne pas être surpris par un ennemi qui se présente sur ma ligne avec trois divisions, chacune de dix à douze mille hommes aussi ardents et braves que les miens sont tièdes et indifférents.... Je veux bien mourir pour ma patrie; mais qu’on ne désorganise pas mon armée. Je souhaite la victoire ou la mort. »
Ainsi s’exprimait la lettre que Tallien, alors en mission à Tours, envoyait à la Convention, en confirmant par son témoignage la vérité des informations de Quetineau.
Deux jours après, Thouars fut in\ esti et attaqué par les Vendéens. Cette petite ville avait une enceinte de vieux murs; la faible garnison résista avec fermeté et courage. Les rebelles se montrèrent animés d’une téméraire ardeur; La Rochejaquelein et Lescure entrèrent par assaut dans la ville, pendant que les admi-
GCKRRE DE LA VESDÊE.
nislrateurs allaient déjà présenter leur soumission aux chefs qui attaquaient les portes d’un autre côté. Quetineau désespéré n’osait pas conclure une capitulation avec les brigands ; ils le traitèrent avec égard et le laissèrent se retirer en rendant hautement témoignage des vaillants efforts qu’il avait tentés pour une défense impossible ; le malheureux général prévoyait son sort. Tallien le dénonça comme un traître qui , « comme les lâches qu’il commandait, s'était « lâchement rendu. » Puis il ajoutait un récit imaginaire de la bravoure qu’un bataillon de Marseillais avait montrée. La Convention ordonna l’arrestation de Quetineau ; quelques mois après il fut condamné à mort par le tribunal révolutionnaire.
L’armée vendéenne réussit moins bien dans l’attaque qu’elle tenta sur Fontenay ; la déroute fut complète; presque toute l’artillerie resta au pouvoir des républicains ; ils firent deux cents prisonniers ; d’Elbée fut blessé ; l'armée se trouva à peu près dissoute. Les représentants et les généraux crurent que la guerre était terminée. La Convention fit une proclamation aux « citoyens des départements troublés; » elle s’adressait aux paysans en leur promettant indulgence, attribuant leur rébellion aux artificieuses suggestions des prêtres et des nobles , leur faisant espérer la liberté de conscience et de culte.
Le lendemain de la date de cette proclamation , le général Chalbos, celui même qui avait, dix jours auparavant, vaincu et dispersé les rebelles, éprouvait une défaite complète , évacuait Fontenay en désordre et se retirait à Niort.
Enfin , dans les derniers jours de mai , environ trois mille hommes de troupes régulières tirées, non
GUERRE DE LA VENDÉE
des armées, mais des dépôts, arrivèrent à Saumur. En destituant Berruyer, le comité de salut public avait nommé le général Biron commandant en chef de l’armée ; mais il était aux Alpes maritimes et tarda à arriver. On commençait à reconnaître la gravité de l’insurrection. Le ministre de la guerre Bouchottc avait envoyé Ronsin , un de ses adjoints , avec des pouvoirs étendus ; il lui avait associé d’autres commissaires. La commune et même quelques sections de Paris en déléguèrent aussi. La Convention augmenta le nombre des représentants en mission ; c’était autant d’observateurs et de conseillers chargés de surveiller et de diriger les opérations des généraux. Cette foule de commissaires se composait de jacobins et de Cordeliers, grossiers, ignorants, rivaux les uns des autres , ardents à dénoncer, portant le désordre et l’anarchie dans l’état-major et l’administration de l’armée.
Ce fut dans cet état que le général Biron la trouva lorsqu’il vint en prendre le commandement. Il fit au ministre un rapport détaillé et très-raisonnable sur ce qu’il venait de reconnaître en arrivant : « Je n’ai rien vu, disait-il, de plus effrayant et de plus effrayé que la foule immense réfugiée à Niort : on a vainement battu la générale, sans pouvoir rassembler la dixième partie des troupes retirées plutôt que logées chez les habitants et établies pêle-mêle.... D’après ce que j’apprends des rebelles, de leurs moyens et de leur manière de faire la guerre, ils ne doivent leur force et leur existence qu’à l’épouvantable confusion et aux mesures incohérentes qu’on a prises partiellement contre eux; il faut même qu’ils ne soient pas à beaucoup près aussi dangereux qu’on le dit pour n’avoir
GUERRE DE LA VENDÉE
pas profité d’aussi grands avantages et fait de plus grands progrès. »
Malgré les plaintes désespérées des généraux , le désordre continuait ; malgré leurs demandes quotidiennes, on ne leur envoyait pas de troupes de ligne; le découragement était de plus en plus grand parmi les nouvelles levées et les gardes nationales qu’on leur donnait à commander ; l’indiscipline des bataillons recrutés à Paris dans les sections était déplorable. En même temps l’audace des rebelles s’augmentait par leurs succès ; leurs généraux et leurs officiers acquéraient chaque jour l’expérience de la guerre ; la troupe d'élite qu’ils tenaient sur pied s’augmentait en nombre et se composait maintenant d’excellents soldats.
La petite armée républicaine qui, sous le commandement de Leygonnier, protégeait les approches de Saumur, sur la rive gauche de la Loire , venait d’être mise sous les ordres du général Menou. Elle avait reçu pour renfort quelques bataillons recrutés à Paris à prix d’argent par les sections et conduits par le général Santerre. Après plusieurs combats malheureux, Menou se replia jusqu’aux portes de la ville. De fortes redoutes en défendaient les abords.
Il y eut un moment où les Vendéens s’étaient avancés au delà d’une de ces redoutes, s’exposant à être pris en flanc et taillés en pièces. Un bataillon de Paris refusa d’obéir au général Coustard; un capitaine de ce bataillon lui mit plusieurs fois la pointe de son épée sur la poitrine; on le plaça à la bouche d’un canon en ordonnant de faire feu; mais les canonniers prirent la défense de leur général. Tels étaient les volontaires que la commune envoyait pour terminer la guerre
GUERRE DE LA VENDÉE
civile. Leur lâcheté et leur indiscipline rendirent fameux les « héros de einq cents livres. » Barère parla d’eux à la Convention en les nommant ainsi ; il est vrai qu’il leur imputait d’être royalistes.
Le général Menou fit de vains efforts pour ramener ces mauvais soldats. Il eut deux chevaux tués sous lui et fut. grièvement blessé. Berthier, son chef d'étatmajor, le secondait de son mieux ; il fut aussi démonté et blessé. Ce fut à cette journée que commença à se faire connaître Marceau, jeune officier qui ne devait pas tarder à devenir un général distingué. 11 sauva la vie au représentant Bourbotte, dont le cheval avait été tué et qui se trouvait à la merci des rebelles. Il fallut renoncer à empêcher les Vendéens d’entrer à Saumur, et se retirer sur la rive droite. Ils entrèrent dans la ville en même temps que les troupes républicaines et presque pêle-mêle. .
Ce fut le plus grand moment de la fortune des Vendéens. Si les chefs avaient eu sous leurs ordres une véritable armée de soldats disciplinés, ils pouvaient se diriger sur Paris sans rencontrer d’obstacles pour les arrêter. A peine en eurent-ils la pensée. Charette, qui jusqu’alors n’avait eu aucun rapport avec eux, leur proposa une entreprise sur Nantes et elle fut résolue. Mais il fallait attendre quelques jours; les paysans voulaient retourner dans leurs familles, dont ils étaient absents depuis une semaine.
Les débris de la division républicaine de Saumur s’étaient retirés à Tours, où le général Berthier s’occupa à reformer une nouvelle armée.
Le général Biron, après avoir visité les diverses divisions de son armée réparties sur un si vaste territoire, persistait à croire que son devoir le plus im-
GUERRE DE LA VENDÉE
portant était de préserver la côte depuis la Rochelle jusqu’à Nantes. Il renouvelait sans cesse ses plaintes sur les désordres de l’armée et de son administration. « Un abus que je dois dénoncer, c’est la quantité innombrable d’agents et de sous-agents des agents du pouvoir exécutif : ils vont partout enlevant chevaux et voitures, et insultant les propriétaires. Ce scandaleux et révoltant pillage produit peu de ressources pour l’armée. La désertion des gardes nationales est si nombreuse que des bataillons entiers sont partis de nuit sans laisser un seul homme. » Le général déplorait le départ de deux bataillons de la Gironde , les meilleurs de l’armée, qui s’étaient retirés en apprenant le 31 mai et la proscription de leurs représentants.
Les commissaires de la Convention eux-mêmes étaient obligés à user de quelque rigueur contre les émissaires jacobins, que Ronsin avait répandus dans l’armée. Il y en avait qui excitaient les pauvres à agir contre les riches et qui les gourmandaient de leur apathie. Les sociétés populaires de province , tout exaltées qu’elles pouvaient être , n’admettaient pas de telles doctrines et de telles prédications; au contraire, elles étaient empressées à les dénoncer.
Ronsin et le parti jacobin, qui s’étaient emparés de la conduite de la guerre civile , se trouvèrent bientôt en lutte ouverte avec Biron et ceux des représentants, qui comme lui étaient ennemis du désordre. L’opinion révolutionnaire allait bientôt changer le caractère de cette guerre. Elle ne devait plus comporter de ménagement ni d’humanité. Le général Westermann, sans prendre les ordres de Biron , après avoir occupé la petite ville de Parthenay, qui n’était pas défendue.
GUERRE DE LA VENDÉE
poussa jusque dans le Bocage et fit proclamer qu’il brûlerait et mettrait au pillage toutes les communes qui fourniraient aux rebelles des contingents ou autres secours. « Cela, écrivait-il aux représentants, fera trembler le paysan. Cet exemple terrible est nécessaire pour arrêter ce torrent qui perdrait la république. »
Ainsi l’initiative de l’épouvantable destruction qui devait désoler toute une région de la France appartint à un des chefs du 10 août.
Pendant que le général Biron travaillait à mettre en ordre l’armée dont le quartier général était à Niort, afin de pouvoir défendre la basse Vendée et la côte, Nantes courait le plus grand danger. L’armée des rebelles occupait déjà Angers, qui avait été évacué sans combat. Une réunion de représentants se forma en conseil, à Tours, avec les généraux de l’armée défaite à Saumur que le général Berthier s’efforçait d’organiser. Rien ne parut plus important que de sauver Nantes, et ce conseil régla un plan d’opérations en conséquence. 11 en résultait que Biron aurait dû se dégarnir pour venir en aide à cette armée de la Loire. 11 s’y refusa. Le comité de salut public approuva hautement sa conduite et blâma le conseil de Tours.
Le général Canclaux prit de si bonnes mesures pour la défense de Nantes et fut si bien secondé par le zèle de la garde nationale que les Vendéens, après dixhuit heures de combat, furent contraints de se retirer. Ils avaient perdu quelques vaillants officiers; leur général Catbelineau avait été blessé à mort. La ville avait été attaquée sur la rive droite par la grande armée vendéenne. Charetle avait, sur la rive gauche,
GUERRE DE LA VEXDÉE
essayé de s’emparer du faubourg et des ponts. Son attaque avait été moins vive et moins obstinée.
La retraite se fit sans ordre : ce n’était plus une armée , mais une foule qui passa la Loire dans des barques et revint dans son pays de la rive gauche. La Rochejaquelein, laissé à Saumur pour garder cette position, n’a\ait pu retenir les paysans. Ils étaient allés retrouver leurs métairies et leurs bœufs. Lescure, qui avait été blessé, était resté pour défendre le Bocage contre l’armée de Niort; il ne se trouva pas en état de résister à Westermann, et revint plusieurs lieues en arrière , jusqu’à Châtillon. Tout était changé dans la situation des insurgés. Dans la basse Vendée, ils avaient aussi éprouvé un échec devant Luçon.
11 semblait que la guerre civile était sur son déclin et que la république rétablirait bientôt la soumission dans les départements révoltés; la politique révolutionnaire, dans sa passion et son ineptie, de%'ait encore prolonger longtemps cette terrible lutte.
Parmi les Jacobins qui étaient venus apporter le trouble dans l’armée républicaine et la dévastation dans le pays insurgé, un des plus importants était Rossignol. C’était un ouvrier orfèvre qui, à commencer par le 14 juillet, avait figuré dans toutes les séditions et qui jouissait d’une grande faveur dans la faction démocratique. On l’avait nommé commandant d’une légion de gendarmerie qui faisait partie de l’armée de Niort. A peine y était-il arrivé qu’il avait excité les soldats de la légion du Nord contre leur chef Westermann ; lorsqu’on se plaignait de la conduite de ses gendarmes, il répondait .- « Je ne connais que les grandes mesures; il faut chasser les citoyens de leurs
Cl ERRE DE LA VENDÉE. 417
maisons pour y loger les soldats. » Westermann le fit arrêter.
Danton et d’autres Montagnards prirent la défense de Rossignol et commencèrent à dénoncer Biron.
Westermann, après avoir obtenu de grands succès, et s’être imprudemment .avancé jusqu’à Châtillon, avait été surpris et entouré par les Vendéens : sa déroute fut complète, et la Convention, en même temps qu’elle délivrait Rossignol , traduisait Westermann à sa barre.
Le ministre Bouchotte, en envoyant le décret à Biron, écrivait : « Cette justice rendue à un patriotisme pur jette un grand blâme sur la conduite qui a été tenue à son égard. » Le lendemain l’ordre lui fut adressé de quitter son armée et de revenir sur-lechamp à Paris pour rendre compte de sa conduite au conseil exécutif.
Biron avait déjà reconnu qu’il ne pouvait commander une armée ni faire la guerre à de telles conditions; souvent il avait sollicité son rappel : il retourna à Paris, fut mis en prison, et quelques mois après le tribunal condamna à mort pour avoir participé à une *
conspiration contre la sûreté intérieure et extérieure de la république un général qui la servait avec loyauté, dévouement et intelligence. Trois semaines avant de le destituer, le comité de salut public, en refusant la démission de BiroD, lui écrivait : « Notre confiance repose sur vos talents et votre civisme.... vous avez servi la patrie parce que vous l’aimez ; vous continuerez de servir la république dans des circonstances où vos succès doivent avoir la plus haute influence pour la liberté. »
Le comité de salut public confia provisoirement le
478 GUERRE DE L,\ VENDÉE
commandement de l’armée des côtes de la Uoclielle au général Beysser, qui s’était fort distingué à la défense de Nantes. Pendant que le gouvernement conventionnel lui donnait cette preuve de confiance, Beysser se plaçait à la tête d’un mouvement fédéraliste. Les administrateurs et cette garde nationale de Nantes qui venaient de résister si vaillamment aux Vendéens, n’en appartenaient pas moins à l'opinion girondine. La révolte du Calvados n’était pas encore étouffée; c’était le moment où le général Wimpfen essayait de marcher sur Paris. Les autorités civiles prirent, six jours après la levée du siège, un arrêté pour interdire l'entrée de la ville à tout commissaire envoyé par la Convention. Canclaux avait déjà été quinze jours auparavant destitué pour fédéralisme , puis rétabli par l’influence des représentants Merlin et Gillet qui avaient partagé son erreur et que la Convention avait trouvé à propos d’excuser, en fermant les yeux sur leur conduite. 11 était sorti de Nantes avec une division pour appuyer les opérations de l’armée d’Anjou èt se concerter avec Biron.
Beysser , resté dans la \ ille , adhéra à l’arrêté des administrateurs et fit afficher une proclamation en réponse à la lettre où les représentants l’avaient engagé à rétracter une démarche criminelle. « Citoyens, disaitil, votre général est déclaré traître à la patrie; voici ses crimes : il a sauvé Nantes que les brigands de la Montagne voulaient livrer à leurs complices les brigands de la Vendée; il a reconnu la souveraineté du peuple que les maratistes veulent détruire; il a opté entre la république que nous voulons maintenir et la tyrannie que les factions d’Orléans, de Cobourg et d’Angleterre voulaient rétablir. »
Cl EURE DE LA VENDÉE. 479
Cette tentative de rébellion uc dura pas longtemps et fut à peine remarquée. Beysser et les administrateurs se rétractèrent; le général ne fut plus commandant d’une armée, mais conserva son grade; les administrateurs furent mandés à Paris. Biron était rappelé et accusé ; Rossignol venait d'être nommé général en chef de l’armée des côtes de la Rochelle ; la faction jacobine triomphait : c’était elle qui allait gouverner la guerre de là Vendée ; elle était en force dans l’administration et dans les états-majors; la plupart des représentants en mission lui appartenaient ou lui obéissaient.
Momoro écrivait à son ami Vincent qui, adjoint à l’inepte et docile Buucholte, était le vrai ministre de la guerre : « Sera-t-il toujours dans l’ordre des choses que nous ayons des généraux qui nous trahissent? Les vrais républicains n’ont jamais pensé que la liberté et l’égalité puissent être défendues par des gens contre lesquels précisément nous avons fait la révolution.... Des chefs républicains ! des chefs républicains ! et nous battrons nos ennemis. »
Les conventionnels spectateurs de cette guerre étaient aussi divisés d’opinions ; ils n’étaient d’accord ni sur les projets, ni sur les hommes.
Merlin de Douai et Gillet écrivaient au comité de salut public: « Après avoir désorganisé l’armée de la Rochelle, Rousin veut désorganiser l’armée des côtes de Brest; nous lui imposons silence. » — « Les commissaires du conseil exécutif se regardent comme les directeurs de l'armée, blâmant, censurant, exaltant à leur gré les opérations des généraux. — On élève à des grades supérieurs des hommes qui n’ont jamais • fait aucun service militaire : Ronsin vient d’être fait
480 Gt'ERRE DE LA VENDÉE.
général de brigade; Grammont, qui n’a jamais été que comédien, a été nommé adjudant général. — Le ministre se moque de la loi. — Bouchotte est un excellent citoyen, mais il ne sera jamais qu’un trèsmauvais ministre. »
Merlin aurait pu citer un exemple plus remarquable ; Rossignol avait été nommé général de brigade le 12 juillet, et le 27 général de division commandant en chef.
Les généraux qui avaient de l’expérierfbe et de la capacité, ceux qui appartenaient réellement à l’armée française , demandaient à être employés ailleurs. « J’ai le cœur navré, écrivait le général La Barollière, de l’indiscipline de l’armée , de l’insouciance des officiers, du pillage, et de l’ivrognerie des soldats; il est dur, quand on a servi trente-six ans avec honneur, de voir le mal sans pouvoir y remédier. »
Quand il se plaignait de la conduite de quelque bataillon parisien, les ■ représentants écrivaient à la Convention que les soldats de Santerre avaient besoin d’être modérés, tant leur ardeur était grande.
Il fallait pourtant, à travers les ménagements gardés pour les officiers et les bataillons jacobins , déclarer à la Convention que cette guerre civile ne pourrait être terminée que lorsqu’on y emploierait des troupes 'aguerries. Depuis quatre mois tous les généraux avaient répété 1# même avertissement; cette fois les représentants pouvaient apporter en preuve le récit d’une déroute qui avait succédé à quelques affaires heureuses.
Le général Berthier, appelé à Paris, avait rendu un A compte sincère de l’état de l’armée , sans déguiser l’insubordination et la mauvaise conduite des batail-
GUERRE DE LA VENDÉE
Ions de Paris; mais son témoignage avait peu de poids au ministère de la guerre où on ne le regardait pas comme un chaud patriote : il fut obligé de se justifier. La preuve de son dévouement à la république pouvait être donnée par les services que, depuis plus d’une année, il avait rendus sur les champs de bataille ; il cessa d’être employé dans la Vendée. C'était une faveur que sollicitaient tous les généraux « qui n’étaient point sans-culottes de mœurs et de principes.... » « A commencer par moi, écrivait le général Barbazan, ceux qui ont conservé les formes de l’ancien régime ne peuvent rester dans cette armée, u
Une nouvelle déroute, qui livra pour quelques jours aux Vendéens les ponts de Cé et la communication entre les deux rives, témoigna des dangers toujours croissants de cette guerre et de l’insuffisance des mesures désordonnées qui avaient été prises jusqu’alors. Le 26 juillet le comité de salut public annonça qu’il allait en prescrire de plus efficaces. « Épurer l’étatmajor et les commissaires des guerres pour leur substituer des généraux et des commissaires d’un patriotisme prononcé. — Tenir rigoureusement la main à l’exécution des lois contre les déserteurs, les fuyards et les traîtres. — Choisir dans les communes les plus patriotes des compagnies de pionniers et d’ouvriers. — Approvisionner des matières combustibles pour incendier les bois, les taillis et les genêts. — - Abattre les forêts, détruire les repaires des rebelles; faire couper les récoltes par les compagnies d’ouvriers et les transporter sur les derrières d( l’armée; emmener les bestiaux. — Conduire dans l’intérieur les femmes, les enfants et les vieillards; il sera pourvu à leur sûreté et à leur subsistance. — A une époque prochaine, ni. 31
GUERRE DE LA VENDÉE
il sera fait un mouvement général sur les rebelles. — Aussitôt que l’armée sera réorganisée, les représentants du peuple se concerteront avec les administrations des départements circonvoisins pour faire sonner le tocsin dans les communes environnantes et faire marcher sur les rebelles les citoyens, depuis l’âge de seize ans jusqu’à celui de soixante. — Les généraux n’emploieront désormais pour mots d’ordre que des expressions patriotiques et que les noms des anciens républicains, des martyrs de la liberté, et dans aucun cas le nom d’une personne vivante. »
Maintenant tout le succès de la guerre sembla reposer sur le général Rossignol. Les Jacobins, la Convention, le ministre de la guerre placèrent sur lui leurs espérances, comme s'il était un grand et habile homme de guerre. « Employez donc toutes vos forces physiques et morales pour terminer cette guerre, et vous aurez rendu un grand service à la patrie, lui écrivait Bouchotle; faites surtout usage de la parole; relevez les esprits abattus; pour l’exemple du courage, on peut s’en rapporter à vous. » Rossignol répondit que l’administration militaire était hors de sa portée, mais qu’on pouvait s'en reposer sur Ronsin. 11 demandait pour lui le grade de général de division. Il le voulait aussi pour Sauterre, à qui il destinait, le commandement d’une armée. » Les sans-culottes vont remplacer enfin les intrigants et les traîtres. » Il proposait qu’on lui envoyât des brevets pour les patriotes qu’il fallait employer à la place des malveillants.
Mais Rossignol insistait sur la mesure que tous les généraux avant lui, et aussi les représentants avaient sans cesse réclamée; il demandait quinze mille hommes de troupes aguerries. .
01 ERRE DE LA VENDÉE
La capitulation de Mayence mettait à la disposition du comité de salut public une année qui ne pouvait plus être employée sur les frontières. On avait d’abord crié à la trahison ; on avait voulu accuser et juger l’état-major de cette garnison : déjà il était mis en détention. On comprit qu'il importait de ne point désorganiser des troupes sur lesquelles reposait le seul espoir raisonnable de terminer la guerre civile. Un décret déclara que la garnison avait bien mérité de la patrie; en même temps on faisait tomber la tête de Custine, en le rendant responsable d’une capitulation reconnue honorable.
L’ avènement de Rossignol semblait aux Jacobins comme une ère nouvelle. Les héros de l’insurrection et des massacres commandaient les armées. La faction, à laquelle ils appartenaient, dominait la Convention , régnait à la commune et prononçait les arrêts du tribunal révolutionnaire. Ronsin était à ce moment l’homme principal dans cette guerre de la Vendée, qui allait être, sans obstacle ni contradiction, exploitée révolutionnairement. 11 écrivait à Vincent : « Je ne puis aller à Paris. Rossignol n’a accepté le commandement qu’à la condition que je resterais près de lui pour diriger toutes les opérations de l’état-major. 4e n’en veux pourtant pas être le chef. J'aime mieux agir comme adjoint du ministre de la guerre. J'aurai plus d’occasions de me battre et de déjouer les traîtres. Tous les patriotes sont au comble de la joie. — Je te félicite d’avoir fait tomber Custine, J’ai un peu contribué à la chute de Biron; achève sur Beauharnais et sur tous les nobles dont la proscription est si nécessaire au maintien de la république. Envoie-nous du père Duchesne en grand nombre. »
GUERRE DE LA VENDÉE
Le premier soin de Rossignol et de Ronsin fut de composer un état-major d’un jacobinisme complet et de suspendre les généraux et officiers supérieurs qui n’étaient pas de leur opinion. Us envoyèrent au ministre de la guerre des notes pour motiver l’exclusion de tous les généraux qui , depuis quatre mois , faisaient cette malheureuse guerre avec une constance que n’avaient point découragée le désordre de l’administration, les fausses mesures prises par le gouvernement, et la mauvaise composition de leur armée. Menou et Duhoux, blessés et malades, devaient être destitués après leur guérison; ils étaient suspects à ceux qui n’avaient jamais cessé de défendre la liberté et l'égalité. Rossignol ajoutait : « Je regrette Menou, qui n’a contre lui que d’être né d’une caste privilégiée. «
Ce n’était pas le seul motif pour exclure les généraux qui savaient la guerre et maintenaient la discipline. L’un était protégé du représentant Phelipeaux, qui était parmi les commissaires de la Convention, du parti opposé à Rossignol. Un autre était suspect parce qu’il était du pays et y possédait un château et songeait à le préserver plus qu’à sauver la république. Tunck, officier de fortune et fils d’un tisserand, n’appartenait pas à une caste proscrite , mais il avait la morgue d’un général de l’ancien régime et répondait aux représentants qu’il n’avait pas besoin de leurs leçons. Sa destitution lui fut signifiée la veille d’une victoire qu'il remporta devant Luçon contre presque toute l’armée vendéenne réunie aux bandes de Charette et de Royrand. C’était la défaite la plus complète que les rebelles eussent encore éprouvée.
Puisque la garnison de Mayence allait arriver, il
Gl'F.RRE DE LA VENDÉE.
convenait de l’attendre avant de commencer une guerre active et pour combiner des opérations efficaces. Rossignol et Ronsin surtout avaient trop de présomption et d’ignorance de la guerre pour tenir une conduite indiquée par la prudence. Ils n’avaient non plus aucune envie de se concerter avec le général Canclaux, qui commandait, à Nantes, l’armée des côtes de Brest indépendante de l’armée des côtes de la Rochelle.
Quelques succès obtenus sur la rive gauche de la Loire augmentèrent l’outrecuidance de Rousin. La commune de Paris, attribuant à Rossignol la victoire de Luçon, remportée par une des divisions de sou armée, à trente lieues de lui, célébra hautement les triomphes du général jacobin. — Au moment où le commandement d’une armée lui avait été conféré , plusieurs des commissaires de la Convention, organes de l’opinion raisonnable, écrivaient qu’à l’armée et sur le théâtre de la guerre, on croyait à peine qu’une telle nomination fût possible.
« Un brave grenadier qui n’aurait d'ailleurs aucun talent, mériterait autant que Rossignol ce poste. Sa division s’est partout livrée au pillage. Les officiers désespèrent de pouvoir contenir le soldat qui saura que le général en chef souffre et autorise le pillage. Les propriétés n’ont été que trop souvent violées dans cette malheureuse guerre. L’esprit public s’est considérablement refroidi parmi les plus zélés patriotes; déjà pillés par les rebelles, ils craignent que le peu qui leur reste leur soit enlevé par ceux même qui doivent les défendre. Nous cherchons à les rassurer; la nomination de Rossignol n’est pas faite pour les convaincre. »
Cl'KRRE DE LA VENDÉE.
Le représentant Cavaignac écrivait : « Je ne vois à la tête de l’armée des côtes de la Rochelle que des généraux sans talent et sans expérience, le matin invisibles, et l’après-dîner intraitables. Avec des généraux comme Rossignol et Ronsin, peut-on faire de bonne besogne? Je crois qu’ils veulent prolonger la guerre. »
Lorsque, la veille de la bataille de Luçon, arriva l’ordre ministériel qui ôtait à Tunck son commandement. Bourdon de l’Oise et Goupilleau, qui se trouvaient auprès de lui, n’avaient pas hésité à le continuer dans ses fonctions. La victoire avait justifié cette mesure. « Tous les jours, écrivaient-ils à la Convention, on accorde des brevets de généraux à des hommes qui n’ont peut-être jamais monté la garde, et l’on suspend un brave citoyen qui , avec une poignée de soldats, a remporté trois victoires en dix-büit jours. »
La Convention approuva la conduite de ses commissaires; mais ils avaient des collègues qui n’étaient pas de même avis. Bourbotte et Rossignol arrivèrent quelques jours après au quartier général de Tunck. 11 y eut, de part et d’autre, de vives explications, et l’on se sépara mécontent et exaspéré.
Le 22 août, Bourdon et Goupilleau prirent l’arrêté suivant, preuve écrite du désordre qui régnait dans le gouvernement de la république : « Considérant que notre premier devoir est de ne laisser à la tête de nos armées que des citoyens qui, par une conduite sans reproche, méritent la confiance des troupes; que le citoyen Rossignol, nommé commandant en chef de cette armée, s’y est comporté antérieurement d’une manière qui l’a rendu indigne de cette confiance, ar-
GUERRE DE LA VENDÉE. 487
rètons que Rossignol demeure suspendu des fonctions de général en chef et qu’il sera tenu de se retirer à vingt lieues de distance des armées de la république.»
En rendant compte à la Convention des motifs de leur détermination, ils terminaient ainsi leur exposé : « Tant que la Convention nous conservera au poste que nous occupons, nous ferons usage de la latitude de nos pouvoirs pour fermer la porte aux intrigants qui par leur immoralité et leur ineptie porteraient la désorganisation dans l’armée. »
Les représentants joignirent à leur rapport les plaintes d’un administrateur de la petite ville de Parthenay. 11 avait prié le général Rossignol de prendre des dispositions militaires pour préserver son district des incursions des brigands. Rossignol avait répondu qu’il y mettrait bon ordre en faisant d’abord retirer •les bestiaux et les grains, puis en brûlant tout le pays, n Quoi! vous brûlerez notre ville, et vous priverez des moyens de subsister les habitants ou plutôt leurs femmes et leurs enfants, qu’ils ont laissés en partant pour l’armée? — • Votre pays est insurgé, puisque les brigands y sont déjà venus deux fois. »
Des faits de pillage ayant été dénoncés par le conseil général de Fontenay, Bourdon et Goupilleau prirent un nouvel arrêté : — « Considérant que si de pareils brigandages doivent être réprimés dans la personne d’un simple citoyen , il est encore plus important qu’ils le soient lorsqu’ils sont commis par un homme qui commande la force armée, arrêtons que ledit Rossignol et ses collègues seront livrés au tribunal criminel militaire. »
Bourbotte était du parti de Rossignol et de Ronsin. 11 prit, d’autre part, un arrêté qui interdisait au gé-
GUERRE DE LA VENDÉE
néral Chalbos d’exécuter les ordres qui lui étaient donnés par les représentants Bourdon et Goupilleau.
Un adjudant qui avait reçu ordre du général Chalbos d’exécuter l’arrêté de Bourdon et de Goupilleau, se trouva embarrassé entre deux autorités souveraines et contradictoires : il engagea les autorités constituées, réunies aux chefs militaires, à en délibérer. « Ce brave officier, écrivait Chalbos , sait mieux se battre que juger les actes du pouvoir. »
La Convention aurait pu éprouver le même embarras. Les représentants des départements de l’ouest attestaient les faits que Bourdon et Goupilleau avaient signalés, et demandaient que l’inBtruction judiciaire fût suivie.
Tallien prit violemment la défense de Rossignol : « C’est un des vainqueurs de la Bastille. Je n'examinerai point s’il a pillé, s’il s’enivre, mais si nos commissaires ont eu le droit de le destituer. Je sais que Biron ne pouvait souffrir l’âpreté de son caractère républicain: il s’est montré en héros. Eh! que m’importent à moi quelques pillages particuliers ! » — (On cria : A l’ordre! ) — « Je parle seulement du pillage des maisons d’aristocrates : ce sont là les effets de la guerre. Du reste, nous avons fait punir de mort des pillards. » — Tallien demandait et obtint le renvoi au •comité de salut public.
Peu de jours après, Bourbotte arriva à Paris pour défendre la cause de Rossignol, qui se présenta luimême à la barre, demandant justice. Sa destitution était devenue une affaire de parti : Bourbotte accusa ses collègues bien plus qu’il ne justifia Rossignol. 11 leur reprocha de s’être opposés à l’exécution des mesures de rigueur ordonnées par la Convention, de
GL'EBRE DE LA VENDÉE. 489
le» avoir traitées d’absurdes , d’atroces , de contrerévolutionnaires. 11 imputa la mollesse de leur conduite à la position fausse où ils se trouvaient, en mission dans un pays qui était le leur et où nécessairement ils étaient portés à ménager les personnes et les propriétés.
Les orateurs de la Montagne se succédaient pour célébrer Rossignol et inculper les deux commissaires. Tallien insista pour que la Convention envoyât à l’armée un général qui exécuterait les grandes mesures décrétées contre les rebelles; il termina par une phrase qui disait le vrai motif de la faveur dont Rossignol jouissait anx Jacobins : « 11 sera beau de voir Rossignol , sorti de cette classe tant dédaignée par la noblesse, succéder à monseigneur le duc de Biron.» Cela importait aux puissants de cette époque bien plus que le salut de l’armée et le sang des soldats prodigué par des généraux ineptes.
La Convention leva la suspension de Rossignol et rappela Bourdon et Goupilleau. Rossignol remercia l’Assemblée de la justice qui lui était rendue. « J’ai juré d’exterminer les rebelles et de détruire leurs asiles ; je le ferai : les créatures de Biron et de Westermann ne tiendront pas auprès de moi; elles ne peuvent souffrir mon caractère. Je ne capitulerai jamais avec les ennemis du peuple : c’est lui, c’est moi-même puisque j’en fais partie, que je dois sauver. »
Robespierre présidait; il répondit : « Rossignol, on connaît ton courage; on t’a vu au feu de la Bastille; depuis ce temps, tu as marché ferme dans le sentier du patriotisme. »
Pendant les discordes des représentants et des gé-