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Eux-mêmes l’ignoraient. Bonchamp et les officiers angevins avaient souvent annoncé qu’il en serait nécessairement ainsi ; mais c’était une prévoyance vague et non point un projet; d’ailleurs Bonchamp venait d’expirer : on ne savait ce qu’était devenu d’Elbée, blessé grièvement au combat du 15; Lescure était atteint mortellement; il conseilla de prendre pour général en chef Henri de La Rochejaquelein. Il était fort jeune, d’une brillante valeur, adoré des paysans, d’une activité infatigable. Sa blessure au bras ne se guérissait point, mais ne l’avait pas empêché d’assister à une seule affaire; il fut, malgré les objections de sa modestie, reconnu général en chef de cette armée vendéenne, qui comptait environ quarante mille combattants, et traînait à sa suite à peu près le même nombre de fugitifs.
De Varades, les Vendéens marchèrent sur Château- Gontier et Laval ; ils y entrèrent après quelque résistance de la garde nationale, repoussèrent Westermann, qui était venu imprudemment les attaquer avec une avant-garde peu nombreuse.
Deux jours après , le général Léchelle arriva avec son armée; il prit de mauvaises dispositions, ne voulut pas écouter les conseils de Kléber ni des autres généraux, ne parut pas au combat, donna l’exemple de la fuite. La bataille fut perdue ; beaucoup de braves officiers furent tués ou blessés; les Vendéens poursuivirent l’armée républicaine jusqu’à Château-Gontier, et y rentrèrent.
Les soldats étaient indignés contre leur général; ils criaient: « Vive Kléber ! vive Dubayet ! qu’on nous le rende! à bas Léchelle! qu’avons-nous fait pour être commandés par un tel poltron ? »
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Les représentants virent qu’il n’y avait pas moyen de maintenir le général qu’avaient choisi les Jacobins et le comité de salut public; ils voulurent confier le commandement à Kléber, il refusa : on força Léchelle à demander un congé pour rétablir sa santé. Chalbos le remplaça sous la condition qu’il serait assisté par le conseil des autres généraux.
Cette déroute d’Entrames avait porté le désordre dans l’armée. Selon l’avis de Kléber, on la ramena à Angers pour la réorganiser et remettre le cœur aux soldats. « En l’état où ils sont, disait-il, on ne peut en espérer la moindre des choses. »
Le comité de salut public conclut des informations qui lui parvinrent que Léchelle succombait sous les intrigues des royalistes et des traîtres; il laissa le commandement à Chalbos, et le donna bientôt après à Rossignol ; on manda Santerre à Paris pour s’éclairer de ses lumières et de ses conseils. En même temps les Mayençais ne devaient plus former un seul corps ; on ordonna qu’ils seraient amalgamés avec d’autres divisions. Les représentants furent chargés d’obserx er Kléber et Haxo comme deux royalistes. A cette époque, quiconque reconnaissait la nécessité du bon ordre et •d’une autorité régulière était bien près de la guillotine*. Sans cesse il fallait en courir le risque; tout républicains qu’étaient les généraux, lorsqu’ils avaient un peu do raison et d’honneur ils ne pouvaient obéir aux ordres du gouvernement conventionnel.
Un décret du 1" novembre était ainsi conçu : « Toute ville qui recevra dans son sein des brigands, qui ne les aura point repoussés avec tous les moyens
1 Mémoires de Kléber.
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dont elle est capable, sera punie comme une ville rebelle; en conséquence, elle sera rasée et les biens des habitants seront confisqués. » Cette mesure , exécutée sur la rive droite, aurait rendu la guerre en même temps atroce et interminable; elle fut appliquée sur les pays de la rive gauche et y fit renaître et durer la guerre civile.
Mais il y avait des généraux plus zélés ou plus dociles. Rossignol écrivait : « Je fais tous mes efforts pour détruire tout ce qui attente à la liberté, mais il y a encore des gens humains, et en révolution, c’est un défaut. » Les généraux que les Jacobins protégeaient avaient un autre défaut, ils manquaient pour la plupart de talent et de courage.
Iæs Vendéens, après leur victoire, furent irrésolus sur la marche qu’ils devaient suivre; les uns, et peut-être les plus sensés on les plus conformes à l’opinion de leurs soldats , auraient voulu retourner dans leur pays en [tassant la Loire; d’autres conseillaient de marcher sur Paris ou vers la Flandre afin d’opérer de concert avec l’armée des coalisés. Des lettres apportées de Bretagne promettaient qu’à leur approche tout le pays se soulèverait. Deux émigrés , déguisés en paysans, arrivèrent d’Angleterre; ils apportaient des dépêches du gouvernement anglais qui offrait des secours aux Vendéens et indiquait (îranville comme un port favorable pour un débarquement de troupes auxiliaires. Mais les deux agents, en leur propre nom et de la part des émigrés réfugiés à Jersey qui les avaient envoyés, avertissaient qu’il ne fallait pas compter sur la promesse des Anglais; qu’ils s’occupaient en effet des préparatifs d’un débarquement, toutefois avec si peu de zèle et de véritable
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intérêt pour la cause royaliste qu’on ue devait pas concevoir beaucoup d’espérance.
Cette chance, quelque peu de certitude qu’elle présentât , décida les chefs vendéens à tenter une attaque sur Granville que l’on savait d’ailleurs peu défendue et assez mal fortifiée.
L'armée s’avança de Laval sur Fougères, de là -à Avranches où furent laissés les bagages et tous ceux qui ne combattaient pas. Puis on alla attaquer Granville; c’était une entreprise décisive; elle échoua; les faubourgs furent emportés; les premiers ouvrages escaladés; mais les secours qu'on avait espérés des Anglais ne parurent pas, encore que de Jersey le canon pût être entendu et que l’attaque durât depuis trente-six heures. La défense fut obstinée; un représentant nommé Lecarpentier y montra beaucoup d’énergie; les habitants furent animés de zèle et de courage. Après deux jours d’acharnement et des |>ertes considérables, les Vendéens se retirèrent en désordre.
Ils étaient de nouveau sans plan et sans but; c’était une armée réduite à errer sans place de sûreté, sans base d’opération. Elle n'avait point d’organisation : vainement on avait tenté de lui donner quelque administration. Pour subsister, il fallait envoyer les cavaliers battre la campagne et faire apporter des vivres; sans cesse ou était près de manquer de munitions. Les chefs n'étaient jamais informés de la marche des républicains ; ils n’avaient que des idées confuses sur ce qui se passait dans les armées républicaines , et ne savaient pas bien les habitudes d’une guerre régulière et d’une armée disciplinée. En général, la population des campagnes leur était
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favorable; de sorte que les généraux de la république étaient aussi mal servis en espions.
Il était évident que cette malheureuse armée allait être combattue presque chaque jour et que sa destruction était inévitable. La fatigue et le manque d’espoir n’abattirent point l’énergique constance des chefs et de leurs hommes d’élite. Lescure était mort pendant une des marches de l’armée; Royrand avait été tué. La Rochejaquelein et Stofflet étaient devenus de plus en plus considérables parmi les Vendéens; ils avaient une entière confiance dans la bravoure , le sang-froid et le coup d’oeil de leur jeune général ; ils lui étaient sympathiques; ils aimaient M. Henri, comme ils l’appelaient. Stofflet avait sur eux une autre sorte d’autorité ; il avait été soldat pendant douze ans dans un régiment; il savait commander à ses égaux, à ses camarades; il pouvait être avec eux sévère, même brutal et 11e les point offenser; sans lui les chefs gentilshommes auraient pu entraîner leurs hommes, mais ne s’en seraient pas fait obéir.
Le prince de Talmont, üls du duc de La Trémoille, s’était déjà distingué dans la guerre de l’autre côté de la Loire; il commandait la cavalerie, c’est-à-dire deux cents hommes ; à une bravoure brillante et facile, il joignait les habitudes indépendantes et peu réglées d’un jeune grand seigneur.
Un des hommes les plus actifs et les plus énergiques de l’insurrection, Bernard de Marigny, dirigeait l’artillerie; il était dur et même cruel.
D’autres officiers , presque tous jeunes et pleins d’ardeur, d’Autichamp, Scepeaux, Bourmont, Duhoux , donnaient , en toute occasion , l’exemple de la
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bravoure, 8e faisaient suivre des soldats; quelquefois même les ralliaient et les ramenaient au feu.
En abandonnant le siège de Granville, les chefs vendéens avaient d’abord voulu prendre la route de Normandie et marcher sur Caen. La Rochejaquelein et Stofïlet, avec une avant-garde, s'étaient même portés sur la Villedieu ; mais le gros de l’armée , resté à Avranches , voyant qu’on prenait une route qui ne ramenait pas aux bords de la Loire, se refusa absolument à suivre cette direction. Il fut impossible de faire entendre raison aux paysans; ils demandaient à grands cris à retourner dans leur pays et maudissaient les généraux qui les en avaient éloignés. En vain un prêtre essaya de leur parler du haut de la chaire de la cathédrale ; c’était une complète sédition ; il fallut céder. On se mit en marche sur la route qui conduit vers Angers par Rennes.
Les généraux républicains avaient ignoré l’entreprise des Vendéens sur Granville. Rossignol avait pris le commandement de l’armée. On tint encore un de ces conseils de guerre où siégeaient cinq représentants et les généraux. « Jamais on n’a vu, raconta Kléber, une collection d'hommes aussi peu propres à conduire des troupes; ils divaguaient et déraisonnaient; de sorte qu’on fut obligé de s’en remettre au général Vergnes, chef d’état-major de Canclaux, destitué comme lui, mais que les représentants avaient conservé. »
Un général, à qui selon le récit de Kléber le sansculottisme tenait lieu de talent militaire, était placé avec quatre mille hommes et de l’artillerie à Pontorson ; c’est la première ville qui se trouve sur la route que suivaient les Vendéens en quittant Avranches.
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« Son ignorance et son impéritie causèrent la plus entière défaite; il perdit son artillerie. Ce succès sembla miraculeux aux Vendéens eux-mêmes ; iis continuèrent leur marché et arrivèrent à Dol sans résistance. »
Les représentants rendirent le général Vergnes res- , ponsable de l’échec éprouvé à Pontorson, où il n’avait point commandé, et le firent mettre en prison.
Le désordre et l’anarchie qui régnaient dans le commandement de l’armée républicaine; l'autorité des représentants intervenant sans cesse dans les combinaisons des généraux; Rossignol incapable, selon son propre aveu, de diriger les opérations militaires; l’indépendance que s’attribuait chaque général qui conduisait une division, amenèrent une déroute bien plus complète que la première. Au moment où les Vendéens se croyaient perdus, où, avec quelques jours de patience et des mesures bien concertées, on pouvait les entourer de tous côtés à Dol; lorsque ce plan était adopté, Westermann, qui certes ne manquait pas de bravoure , mais dont la présomption téméraire avait plus d’nne fois été funeste, proposa d’attaquer sans plus tarder les rebelles. Les dispositions furent mal prises. On attaqua avant l’arrivée des divisions commandées pour cette entreprise. Les Vendéens, qui avaient commencé par prendre la déroute , furent ramenés par les efforts des généraux , des prêtres, des femmes même; tous croyaient qu’il s’agissait d’une entière destruction. Le prince deTalmont, à la tête de quatre cents hommes, masqua ce désordre et arrêta les républicains sur lu route d’Antrain, tandis que La Rochejaquelein les repoussait sur la route de Pontorson.
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Les généraux républicains Westerniann et Marceau firent aussi de vaillants efforts. Kléber, arrivé plus tard , essaya vainement de rallier les troupes. Ce ne fut pas même une retraite, et l'armée ne put s’arrêter à Antrain. Les Vendéens y entrèrent le soir même. Il régnait un tel désordre parmi les vainqueurs comme parmi les vaincus, que les uns ne purent profiter de leur victoire, ni les autres saisir l’occasion de venger leur défaite.
L’armée républicaine se retira à Rennes pour s’y remettre en ordre, et les conseils de guerre recommencèrent. Rossignol dit aux représentants : « Citoyens , j'ai juré la république ou la mort , je tiendrai mon serment ; mais je vous déclare que je ne suis pas fait pour commander une armée. Qu’on me donne un bataillon, et je ferai mon devoir. Voici ma démission; si on la refuse, je croirai qu’on veut perdre la république. »
Prieur répliqua : « Rossignol, tu es le fils aîné du comité de salut public; point de démission. La responsabilité ne. pèsera point sur toi, mais sur ceux qui t’environnent et qui doivent le seconder par leurs conseils, leurs lumières et leurs talents. «
Prieur et ses collègues se consolaient plus facilement que les généraux des désastres de l'armée et des soldats qui y périssaient. » Les brigands, disaient-ils, ne peuvent nous battre sans perdre du monde; or, comme ils n’ont pas les mêmes ressources que nous pour se recruter, nos défaites mêmes peuvent être considérées comme un avantage pour la république. »
En même temps les délégués du comité de salut public veillaient, autant qu’il dépendait d’eux, à l’exécution des mesures ordonnées par la Convention.
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La guerre civile, déjà si cruelle, le devenait chaque jour davantage. On fusillait les prisonniers; on égorgeait les blessés laissés dans les hôpitaux des villes. De sanglantes représailles étaient exercées par les Vendéens, mais sans mesures générales. 11 y avait des moments de miséricorde et des chefs plus humains que d’autres, qui se laissaient loucher par des prières de femme ou par les instances de quelque prêtre. Dans les rangs opposés, plusieurs généraux, lorsqu’ils n’étaient pas sous l’œil des représentants , se risquaient à obéir aux émotions d’une généreuse pitié.
N’étant pas assurés qu’on pourrait se maintenir à Rennes, les représentants annonçaient que la ville serait réduite en cendres, comme soupçonnée d’avoir des intelligences avec les brigands.
La démission de Rossignol était refusée. Quelle que fût la malveillance soupçonneuse des représentants, ils se virent obligés de consulter Kléber et de tenir compte de ses conseils. Ce fut lui qui proposa l’étatmajor destiné à être dirigeant et responsable pour le général en chef. Marceau fut choisi pour commandant de l’armée, et Westermann de la cavalerie. Kléber voulut indiquer un commandant de la place pour la ville de Rennes. Prieur l’arrêta, disant qu’il connaissait un ancien militaire , brave sans-culotte que ses talents et son zèle rendaient digne de cet emploi. On le fit venir. C’était un homme qui avait été pendant quelques années ouvrier tailleur dans un régiment. Malgré les instances du conventionnel, l’honnête sansculotte eut assez de bon sens pour refuser, et l’on consentit à nommer un maréchal de camp.
Après cette nouvelle formation de l’état-major, les
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généraux témoignèrent encore leur étonnement de la position qu’on leur faisait et de ce général en chef sans responsabilité. Prieur s’irrita; élevant la voix, il leur dit : « Oui , le comité de salut public a la plus grande confiance dans les vertus civiques de Rossignol; quand il perdrait encore vingt batailles, quand il éprouverait encore vingt déroutes, il n’en serait pas moins l’enfant chéri de la Révolution. Malheur aux généraux qui ne l’aideront pas de leurs conseils; s’ils l’égarent, nous les regarderons comme les auteurs de nos revers. » Et lorsqu’on remontrait à Prieur combien il se faisait d’illusions, combien ses espérances étaient chimériques : « Eh bien! soit, répliquait-il, je suis le romancier de la Révolution.» Membre du comité de salut public, il en était le délégué plus spécialement que les autres commissaires de la Convention.
Pendant que l’armée républicaine se reformait à Rennes, les Vendéens suivaient, sans trouver d’obstacles, leur route vers la Loire, par Fougères, Laval et la Flèche; les chefs pensèrent que le passage du fleuve serait mieux gardé et moins facile par Saumur; ils se dirigèrent sur Angers. On se logea dans les faubourgs. La ville était défendue par quatre mille hommes sous les ordres du général Beaupuy.
Lorsque cette nouvelle arriva au quartier général de Rossignol , à Chateaubriand , les représentants et lui se troublèrent complètement. On croyait qu’Angers était perdu , et on en imputait la faute à Marceau. 11 eut une scène vive avec Rossignol qui le laissa aux prises avec Prieur. Celui-ci, ému de la colère de Marceau , finit par lui dire : « Nous savons que c’est la ni. 33
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faute de Kléber; dès demain nous établirons un tribunal pour le faire guillotiner. »
Kléber alla aussitôt trouver les représentants, leur parla avec fermeté, rappela que, trois jours auparavant, Rossignol, malgré ses conseils, avait retardé l’envoi d’une brigade à Angers. 11 rassura Prieur sur le sort de deux conventionnels enfermés dans la ville qui pouvait être bien défendue par sa garnison.
C’est en effet ce qui était arrivé. Les Vendéens avaient, pendant trente heures, renouvelé leurs attaques , sans pouvoir pénétrer à Angers. Les troupes et la garde nationale avaient vigoureusement résisté. Beaupuy, encore souffrant de sa blessure, parcourait les remparts, encourageant tout le monde. Les habitants, les femmes même s’employaient avec zèle pour le service de la défense. La population des villes était en général très-hostile aux rebelles. A Angers, elle devait l’être davantage; car au dernier moment, lorsque les paysans commençaient à se décourager, les chefs leur avaient promis le pillage de la ville.
A l’approche de la colonne qui arrivait de Chateaubriand , les Vendéens se retirèrent. Ils avaient perdu beaucoup de soldats et quelques officiers distingués. Un général républicain, Marigny, fut tué en les poursuivant dans leur retraite. Sa destitution arriva du ministère de la guerre le jour même où il se faisait tuer.
L’armée vendéenne et la foule qui la suivait reprirent le chemin de la Flèche. Aucune illusion n’était plus possible; toutes les espérances reposaient sur la prise d’Angers. Les soldats étaient découragés, les chefs consternés et rompus de fatigue. Ils ne savaient quel projet former, quelle route prendre, toujours
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harcelés par l’armée républicaine. Ils entrèrent de vive force au Mans, le 10 décembre. Le surlendemain ils y furent attaqués et parvinrent pendaijlquelques moments à défendre l'approche de la ville; mais ils n’avaient plus affaire à l’avant-garde, qui les poursuivait depuis Angers ; plusieurs divisions de troupes de ligne étaient maintenant en présence. Les Vendéens, après avoir culbuté la première ligne des républicains, voyant qu’elle était soutenue par des troupes plus nombreuses et plus fermes, perdirent l’espoir et le courage; ils abandonnèrent leurs chefs. Trois fois LaRochejaquelein, accompagné de deux officiers, s’avança jusque sur le front de l’armée républicaine sans être suivi d'un seul soldat. Il rentra dans la ville. Tout y était déjà en désarroi et. la dérout8 était commencée.
\\ estermann, poursuivant témérairement son attaque, arrivait en ce moment au pont qui est près de l’entrée du Mans. Quelques canons y furent placés et on se défendit encore pendant une ou deux heures. A la nuit tombante, les républicains passèrent un gué et tentèrent de pénétrer dans la ville. Des paysans postés aux fenêtres, tiraient dans les rues, et les arrêtèrent, grâce à l’obscurité, qui ne laissait point reconnaître le petit nombre de ces derniers défenseurs. Pendant ce temps-là, le plus affreux désordre régnait dans cette foule qui n’était plus une armée.
La nuit se passa ainsi, et le lendemain matin, lorsque les républicains occupèrent la ville, ils n’y trouvèrent plus que des blessés, des femmes, des enfants ou des fugitifs qui se laissaient prendre sans résistance. « On ne saurait se figurer, raconte Kléber, l’horrible carnage qui se fit ce jour-là , sans compter le grand
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nombre de prisonniers de tout âge, de lout sexe, de tout état. » Les Vendéens calculèrent que la déroute du Mans avait coûté la vie à quinze mille personnes. A en croire les rapports que les représentants adressèrent à la Convention, le nombre des victimes aurait été beaucoup plus grand. Prieur, Bourbotte et Turreau écrivaient : « Tout ce qui était resté dans la ville tombe sous les coups de nos soldats. Des chefs, des marquises, des comtesses, des prêtres à foison sont tombés en notre pouvoir. Les rues, les maisons, les places publiques sont jonchées de cadavres. Depuis quinze heures, ce massacre dure encore. » Quelques jours après , un autre conventionnel écrivait : « Dans l’espace de quatorze lieues, il n’y a pas une toise où il n’y ait un cadavre étendu. »
La joie du triomphe et le désir d’annoncer de bonnes nouvelles aux Jacobins et à la Convention portaient les représentants à l’exagéralion. Les généraux et les soldats ne méritaient pas d’être flétris de tels éloges1. La vérité était déjà assez cruelle.
La foule confuse qui échappait au massacre avait, dans sa fuite, pris la route de Laval, la seule qui ne fût pas occupée par les forces républicaines. L’état de dispersion de ces restes de l’armée rebelle était mal connu des généraux républicains. On ne se hâta point à poursuivre les Vendéens; ils arrivèrent à Laval et y passèrent la nuit sans être attaqués. La Rochejaquelein et les officiers, quoiqu’on en eût perdu beaucoup au Mans, réussirent à rallier un assez grand nombre de soldats. Ils marchèrent vers la Loire espérant parvenir à Ancenis avant les républicains, et avoir
1 Mémoires de Kléber et de l’adjudant général Savary.
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le temps de traverser le fleuve. La Rochejaquelein y arriva le 16 décembre; toutes les barques, tous les moyens de passage avaient été emmenés sur la rive opposée qu’occupaient des postes républicains. Il se mit avec Stofllet dans un petit bateau trouvé sur un étang du voisinage; on réussit à en découvrir un plus grand, et les deux généraux, avec dix-huit soldats, passèrent sur l’autre bord pour s’emparer de quelques barques qu’on y voyait. L’entreprise était difficile et hasardeuse; elle ne pouvait être confiée à d’autres. A peine les deux chefs et leurs soldats étaient-ils débarqués qu’une forte patrouille dispersa cette poignée d’hommes. En même temps une chaloupe canonnière vint se placer devant Ancenis et tirer sur les radeaux que l’on commençait à construire.
Le général Marceau avait prévu que les Vendéens se dirigeraient vers ce point et tâcheraient d’y passer la Loire. Des précautions avaient été prises pour les en empêcher, et comme on ignorait leur affaiblissement, on prévoyait qu’une importante et dernière bataille aurait lieu à Ancenis. A l’instant où la petite armée vendéenne était privée de son général, où les officiers ne savaient que résoudre, Westermanc, à la tête d’une avant-garde de hussards , se présenta. Son détachement était peu nombreux; l’entrée de la ville était barricadée. Elle fut à peine attaquée. Quelquesuns des principaux officiers restaient encore. Plusieurs, espérant trouver moyen de se rendre sur la rive gauche, se répandirent dans la campagne, ainsi que beaucoup de soldats. Trois cents fugitifs , mais non point des combattants, crurent à une amnistie dont le bruit s’était répandu; ils se rendirent à Nantes : c’était marcher à une mort certaine.
BATAILLE DE SAVEWAY.
La troupe vendéenne se donna pour chef M. de Fleuriot, et s’enfonça dans l’intérieur du pays, marchant au hasard, et toujours poursuivie par Westermann.
Enfin, le 23 décembre, les derniers Vendéens de cette grande armée furent attaqués auprès de Savenay par toute l’armée républicaine. Marceau la commandait, mais c’était réellement Kléber qui dirigeait tous les mouvements de la bataille. Elle fut très-disputée ; de part et d’autre il y eut des prodiges de valeur. Marceau écrivit au ministre de la guerre : a 11 me serait difficile de détailler les belles actions de cette journée; mais je dois parler des généraux qui, par leur bravoure et leur talent, viennent de terminer cette guerre. Kléber a donné des preuves de courage et d’un talent supérieur. Westermann, Canuel, Tilly, Dembarrère, Savary et tous les officiers généraux se sont montrés vrais républicains. »
Les Vendéens combattirent en désespérés. Plusieurs des officiers furent tués; quelques-uns, après s’être soustraits aux poursuites, réussirent à retourner sur la rive gauche, où ils ne tardèrent pas à retrouver la guerre civile; d’autres furent pris après le combat ou saisis dans leurs asiles et conduits au supplice. Plusieurs se mêlèrent aux bandes qui, peu après , allaient parcourir la Bretagne et y braver les efforts du gouvernement révolutionnaire.
Le plus éclatant témoignage qui ait été rendu à la valeur des Vendéens est dû au général Beaupuy, un des chefs de la garnison de Mayence, celui qui , dans cette funeste guerre, avait le plus payé de sa personne. 11 écrivait après le combat de Savenay à Merlin de
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Thionville : « Je les ai bien vus, bien examinés; j’ai reconnu de mes figures de Cholet et de Laval, et, à leur contenance, je t’assure qu’il ne leur manquait du soldat que l’habit. Des troupes qui ont battu de tels Français peuvent se flatter de vaincre aussi les peuples assez lâches pour se réunir tous contre un seul, et encore pour la cause des rois. » — « Cette guerre de brigands de paysans, qu’on regardait comme ridicule et méprisable, m’a toujours paru pour la république la grande partie. »
La faction dominante en avait jugé ainsi ; et comme toute opposition à l’établissement de la république provoquait des mesures sanguinaires; comme les dangers qui menaçaient son autorité tyrannique lui inspiraient toujours la fureur et la veugeance, plus cette résistance et ces dangers avaient été grands, plus horribles devaient être les volontés du gouvernement conventionnel et la conduite de ses agents. Ainsi ce. qui se passa durant plus d’une année dans les provinces de l’ouest est assurément le plus détestable souvenir inscrit dans nos annales révolutionnaires.
Une guerre civile, surtout lorsqu’elle est prolongée et qu’elle couvre un vaste territoire; lorsqu’elle est animée, comme le fut la guerre de la Vendée, par les passions politiques et religieuses; lorsqu’elle est soutenue par des armées mal disciplinées, produit nécessairement de grands désordres, de cruels excès, de sanglantes représaillës. Dès les premiers moments de l’insurrection, il y avait eu de part et d’autre des actes de barbarie; mais les principaux chefs des rebelles avaient témoigné la volonté de les arrêter et de les prévenir. Leurs sentiments d’humanité et d’honneur n’ont pu être contestés. De même, les premiers géné-