BATAILLE DE SAVENAY
raux que la Convention envoya pensèrent que l’énergie dans le combat, et l’indulgence après la victoire, étaient conseillées par la bonne politique et même par la tactique militaire. C’étaient ces généraux que la Convention avait destitués ou envoyés au supplice. Elle avait livré la Vendée aux Jacobins, comme si les succès de l’armée lui avaient importé moins que la satisfaction des haines politiques. Les représentants qui s'étaient rendus suspects d'humanité et de bon sens avaient été successivement rappelés. Ensuite, selon le caractère du parti révolutionnaire, dès qu’il avait pu compter sur la victoire, il était devenu plus hardi dans ses fureurs. L’entrée en campagne des Mayençais avait été signalée par des mesures de destruction et d’extermination. Elles avaient été prescrites par des décrets non-seulement cruels, mais imprudents ; en telle sorte que les généraux et les représentants n’y obéirent point d’abord. Lorsque la guerre fut transportée outre- Loire; lorsque les Vendéens parcouraient toute une province, entraient dans les villes contraints d’en sortir le lendemain; lorsqu’ils traînaient avec eux une population désarmée, ils offraient bien plus de prise, même quand ils étaient victorieux; et leurs déroutes livraient aux républicains une foule de prisonniers. Dès lors commencèrent beaucoup d’exécutions et de représailles impitoyables. Laval, Angers, le Mans virent répandre beaucoup de sang.
Après la complète dispersion des Vendéens à Savenay, on pouvait croire la guerre finie; cependant, pour détruire l’armée qui avait passé la Loire, la rive gauche avait été dégarnie de troupes, et Charette en avait profité pour se rendre beaucoup plus redoutable. Mais les généraux, et Kléber surtout, avaient bonne
CARRIER A NANTES
espérance que par une guerre sagement conduite, en ménageant les populations au lieu de les exaspérer par le désespoir, on mettrait prochainement un terme à l’insurrection.
Tel n’était point le projet du général Turreau que le comité de salut public venait de nommer commandant en chef de l’armée de l’Ouest; il avait déjà paru dans cette guerre sans se faire remarquer par aucune capacité militaire, ni même par l’ardeur de son courage; mais il était ami de Ronsin , homme d’esprit et d’un jacobinisme cynique. Il avait été ensuite envoyé à l’armée des Pyrénées pour révolutionner l’étatmajor. Maintenant il recevait la mission de porter les derniers coups à la rébellion. Son plan avait déjà été proposé par Ronsin. Il consistait à faire parcourir le théâtre de la guerre en tous sens par douze colonnes chargées d’incendier et de dépeupler le pays. C’était aussi l’intention du comité de salut public.
A ce plan de campagne devaient nécessairement s’ajouter un système d’administration civile, un gouvernement provincial analogue à ce qui se pratiquait à Lyon , à Toulon , à Marseille. Mais les haines de la guerre civile étaient encore plus enflammées; aussi les horreurs de Collot d’Herbois et de Fréron furentelles surpassées.
11 y avait alors en mission à Nantes un représentant assez obscur qui, toutefois, s’était fait remarquer par la grossière férocité de ses propos et son exagération jacobine. Après avoir été depuis quelques mois commissaire avec plusieurs autres conventionnels auprès des armées de l’Ouest, il fut vers la fin du mois d’octobre plus spécialement chargé de gouverner la
CARRIER A NANTES
ville de Nantes. Les habitants avaient fait preuve de patriotisme et de courage en repoussant les attaques des Vendéens. L’opinion très-hostile à la rébellion royaliste était, en général, assez portée vers la république, mais encore plus vers la liberté; ainsi elle inclinait aux Girondins et s’était pendant un instant déclarée en leur faveur contre la Convention. Avant l’arrivée de Carrier, d’autres représentants jacobins, mais plus modérés, avaient changé les administrations et y avaient installé des hommes presque tous chargés du mépris public et qui n’avaient d’autres titres à exercer l’autorité que leur violence. Phelipeaux, Ruelle et Gillet avaient livré la ville à un comité révolutionnaire composé de gens qui étaient ou qui tardèrent peu à devenir d’abominables scélérats. Ils émanaient d’une société populaire qui les inspirait et les soutenait.
Les représentants en mission avaient pour instruction générale de se mettre en rapport avec les comités révolutionnaires et les sociétés populaires. Carrier se conforma à cette recommandation. Il était difficile de savoir quelle part de responsabilité devait être attribuée, soit au comité, soit au représentant. Ce qui est certain, c’est qu’il résulta, de cette double action , un degré de férocité, une multiplicité de crimes, une série non interrompue de massacres qui dura pendant quatre mois. Si Carrier n’avait pas constamment agi avec délibération et volonté, s’il avait plus tard témoigné un remords ou un regret, on pourrait dire, avec quelques documents contemporains, qu’il eût fallu l’enfermer dans une maison de fous ; mais sa folie n’avait rien d’organique; elle était une perversité morale, un abandon complet à des passions
CARRIER A NANTES
haineuses. Lorsqu’un homme , par la médiocrité de sa position et de son esprit, s’était longtemps senti inférieur, et n’avait su considérer l’ordre social qu’avec les yeux de l’envie ; lorsque ensuite, au milieu de la fermentation révolutionnaire , il se trouvait porté tout à coup dans une situation élevée, pour y exercer un grand pouvoir, son sens se troublait, et il perdait à la fois la conscience morale et la faculté de jugement. Tels furent plusieurs des conventionnels envoyés en mission : le nom de Carrier a éclipsé tous les autres.
Dès le 28 octobre , sur la désignation de la société populaire et des administrations , une compagnie révolutionnaire, appelée du nom de Marat, fut instituée par les représentants Carrier et Francastel. Ils conférèrent collectivement et individuellement à chacun de ses membres le droit de surveillance sur tous les citoyens suspects , les étrangers et les accapareurs ; le droit de faire arrêter ou d’arrêter tout individu dont il leur semblerait prudent de s’assurer. Chique membre de cette compagnie avait une solde de huit francs par jour.
Les prisons étaient pleines; elles furent bientôt combles : Carrier voyait que l’échafaud ne suffisait point à les vider; cependant il avait simplifié la procédure révolutionnaire, en ordonnant de faire guillotiner indistinctement les brigands qui se soumettaient volontairement et ceux qui étaient pris les armes à la main. « Signeriez-vous un pareil ordre? lui disait le président du tribunal. — Cela ne fait pas la moindre difficulté, répondit-il. — Mais il y a des enfants de treize ans et des jeunes femmes.... » Les ordres du représentant n’admirent d’abord aucune exception.
CARRIER A NANTES
Après la bataille de Savenay, le nombre des femmes, des enfants, des vieillards, des malades, des blessés, amenés comme prisonniers à Nantes, ou y cherchant un asile, s’était accru par milliers; Kléber connaissait trop Carrier pour concevoir le moindre espoir de le persuader; mais il autorisa l’adjudant général Savary à tenter une démarche. Cat officier dit au représentant : « Je viens te proposer un moyen assuré de pacifier la Vendée. 11 existe au dépôt un grand nombre de Vendéens de tout âge et de tout sexe, entassés les uns sur les autres, manquant de tout, mourant de froid et de misère; fais-les rentrer dans leur pays. Des femmes et des enfants ne sont pas à craindre; qu’ils rentrent dans leurs foyers : ils raconteront à leur famille, à leurs voisins, ce qui leur est arrivé, le désastre de leur armée : ce sera pour les autres une leçon terrible, et les portera à la soumission. » Carrier consentit d'abord à celte proposition. « Eh bien! bien, dit l’adjudant, donnemoi cette autorisation par écrit. — Un ordre par écrit? repartit Carrier, je ne veux pas me faire guillotiner. » Ainsi la peur se mêlait toujours à l’agitation des homipes révolutionnaires; eux-mêmes étaient atteints par la terreur que leur gouvernement les chargeait de répandre sur la France.
Les représentations de Prieur de la Marne décidèrent toutefois son collègue à permettre aux habitants de Nantes de retirer du dépôt les enfants âgés de moins de seize ans, en se chargeant de les élever. Beaucoup de familles charitables s’empressèrent à cette bonne œuvre. Deux jours après, le comité révolutionnaire ordonna aux citoyens qui avaient recueilli ces malheureux enfants de les ramener au dépôt, sous
CARRIER A SANTES
peine d’être traités comme suspects. Kléber s’indigna, et Savary alla retrouver Carrier. Il était encore au lit, et se troubla beaucoup en voyant entrer l’adjudant général. Quand il sut que le comité avait osé lui désobéir, il sauta de son lit, jurant et tempêtant. Des gendarmes furent envoyés pour amener le comité. « Reste ici, dit-il à Savary; tu verras comme je vais les traiter. « Les membres du comité entrèrent. Sa fureur se réveilla; il tira son sabre, ce qui lui était trèsbabituel. « Que signifie eet ordre concernant les enfants? Qui vous a autorisés à l’afficher? Vous mériteriez qu’on vous fît passer à la guillotine! » Même un mouvement d’humanité s’exprimait en cet homme avec fureur et soif de sang. Ce qui se passa ensuite ne prouve point que l’ordre ait été révoqué. Cinq cents enfants, ou même davantage; de l’âge de treize ans ou au-dessus, ne furent pas épargnés.
L’encombrement des prisons et l’épidémie qui les avait envahies et s’était répandue sur la ville, ne furent pas, comme on a essayé de le dire, le motif des noyades ordonnées par Carrier et qui ont rendu son nom à jamais fameux. Ce fut un raffinement de cruauté, une imitation de Néron; il ne chercha pas même un prétexte.
11 donna, le 6 décembre 1793, l’ordre suivant •
« Carrier, représentant du peuple, invite et requiert le nombre de citoyens que choisira Guillaume Lambertye, à obéir à tous les ordres qu’il donnera pour une expédition que nous lui avons confiée; requiert le commandant de la ville de laisser passer, soit la nuit, soit le jour, ledit Lambertye et les citoyens qu’il conduira avec lui ; défend à qui que ce
CAilIllER A NANTES.
soit de mettre la moindre entrave aux opérations que pourra nécessiter leur expédition. »
Cette expédition consistait à prendre dans la prison un certain nombre de détenus, à les conduire dans un bateau qui devait être submergé, en ouvrant une large soupape. Un des premiers essais fut annoncé par Carrier à la Convention; il avait commencé par raconter un avantage que les troupes républicaines venaient d’obtenir. « Pourquoi faut-il que cet événement ait été accompagné d’un autre qui n’est plus d’un genre nouveau? Cinquante-huit individus, désignés sous le nom de prêtres réfractaires, sont arrivés à Nantes. Aussitôt ils ont été enfermés dans un bateau sur la Loire ; la nuit dernière ils ont tous été engloutis dans cette rivière. Quel torrent révolutionnaire que cette Loire ! »
Encouragé par l’approbation tacite de la Convention, Carrier continua à faire exécuter des noyades, lorsqu'on lui représentait que les détenus étaient envoyés à la mort sans jugement , il répondait : « Fautil tant de preuves? On les jette à l’eau , c’est plutôt fait. Bientôt on verra sans-culottiser des femmes. » Il en avait déjà fait fusiller beaucoup.
11 y eut vingt-trois noyades. On ne prit plus la précaution de les exécuter la nuit; on se familiarisa avec le crime, elles se firent en plein jour. On s’épargna aussi la peine de feindre un naufrage; les bateaux n’avaient plus de soupape; les malheureux étaient jetés par-dessus le bord; s’ils résistaient, on les sabrait. Plusieurs de ces expéditions furent dirigées par des membres du comité révolutionnaire; ils mettaient eux-mêmes la main à l’œuvre.
Des tortures, des mutilations, des exhibitions de
CARRIER A NANTES
lambeaux sanglants, des oreilles portées en guise de cocarde , étaient les jeux habituels des exécuteurs de tant de victimes massacrées diversement , selon leurs fantaisies sauvages. Quelquefois , au lieu de les conduire aux bateaux ou à la fusillade, l'escorte les abattait en route, Cela s'appelait des sabrades.
l ue de leurs imaginations fut le mariage républicain ; ils liaient ensemble un homme et une femme après les avoir dépouillés de leurs vêtements, et les précipitaient dans la rivière.
Malgré tant d’exécutions, les prisons se remplissaient toujours de nouveau. La mortalité y était affreuse. « 11 n’y avait, selon le rapport d’un médecin, ni lits, ni paille ; les détenus manquaient de tout. Je trouvai une grande quantité de cadavres épars çà et là; je vis des enfants noyés dans les baquets, j’en vis expirer cinq sous mes yeux. — Ces malheureux ne recevaient pas d’aliments. Nous nous informâmes aux femmes du voisinage, si elles ne pouvaient pas secourir ces pauvres créatures. Elles répondirent: « Comment voulez-vous que nous fassions? le comité fait mettre en prison ceux qui apportent à manger à ces femmes et à ces enfants. »
Tel était le gouvernement du commissaire de. la Convention, lorsqu’au mois de janvier 17‘J4, un jeune homme dévoué à Robespierre, qui lui accordait toute sa confiance et qu’il avait chargé de parcourir les départements pour lui rendre compte de leur situation, arriva à Nantes, et voici ce qu’il écrivit à son patron :
« La peste, la famine et la guerre menacent cette ville. On a fait fusiller, peu loin de l’enceinte, une foule innombrable de Vendéens , et cette masse de
CARRIER A NANTES
cadavres, jointe aux exhalaisons pestilentielles de la Loire, a corrompu l’air. Deux mille personnes, en moins de deux mois, ont péri par une maladie contagieuse. La navigation de la Loire est embarrassée et n’a point permis de faire venir des subsistances pour remplacer celles que consommaient les armées. La population est en proie à la plus horrible disette. On dit que la Vendée n’est plus; et Charette, à quatre lieues de Nantes, tient en échec les bataillons de la république. — Une armée est dans Nantes, sans discipline, sans ordre, tandis qu’on envoie successivement des corps détachés à la boucherie. D’un côté on pille, de l’autre on tue la république. Un peuple de généraux, fiers de leurs épaulettes, riches des appointements qu’ils volent, éclaboussent dans leurs voitures les sans-culottes à pied, sont toujours auprès des femmes , au spectacle ou dans des repas somptueux qui insultent à la misère publique. Ils dédaignent la société populaire où ils vont rarement. Carrier est invisible pour les corps constitués, pour les membres du club et les patriotes. 11 se fait dire malade pour se soustraire aux occupations que réclament les circonstances. Nul n’est dupe de ce mensonge; on le sait bien portant, dans un sérail, entouré de sultanes et d’épauletiers; il n’est accessible qu’aux seuls gens de l’état-major qui le flagornent. »
Cet état-major et les généraux appartenaient aux promotions jacobines ; ils possédaient maintenant l’armée de l’Ouest. Kléber et les généraux qui n’étaient point persécutés ou détenus avaient rejoint, aussitôt que possible, les armées de la frontière.
Julien continuait ainsi son Tapport : « Carrier a de tous côtés des espions ; les conversations sont écou-
carrier a nantks. ■ 5*29
tées; les correspondances interceptées; on n’ose ni parler, ni écrire, ni même penser. L’esprit public est mort; la liberté n’existe plus — » — « Carrier a mis la terreur à l'ordre du jour contre les patriotes euxmêmes; il s’est très-mal entouré; il paye par des places les bassesses de quelques courtisans; il rebute les républicains, rejette leurs avis, comprime les élans du patriotisme. 11 a même fermé pendant trois jours les séances d’une société montagnarde ; il a chargé un secrétaire insolent de recevoir les députations de la société populaire; il a maltraité et menacé de mort ceux qui se plaignaient de voir un intermédiaire entre le représentant du peuple et le club organe du peuple. «
Aux yeux de l’observateur envoyé par Robespierre, c’étaient les vrais crimes de Carrier. Dans son impartialité, il disait aussi les faits à décharge. « Une justice doit être rendue à Carrier; il a écrasé le négociantisme , tonné avec force contre l’esprit mercantile, aristocratique et fédéraliste. »
Après les griefs de la société populaire et le récit des procédés despotiques de Carrier envers les Montagnards , le correspondant ajoutait : « On lui reproche aussi d’autres faits : on assure qu’il a fait prendre indistinctement dans les prisons , puis conduire dans des bateaux et submerger dans la Loire tous les détenus. 11 m’a dit à moi-même qu’on ne révolutionnait que par de semblables mesures , et il a traité d’imbécile Prieur qui ne savait qu’enfermer les suspects. »
La conclusion de ce rapport était : « 11 faut sans délai rappeler Carrier et envoyer à Nantes quelqu’un qui réveille l’énergie du peuple; il faut charger un