‹ Histoire de la Convention nationale. T. 3Chapitre 27 sur 138 · DISCOURS DE SAINT-JUST · texte numérisé non relu

DISCOURS DE SAINT-JUST

sorte que les lois lui conviennent. C’est un végétal transporté dans un autre hémisphère; il faut que l’art lui aide à produire des fruits mûrs sous un climat nouveau. »

Sous cette forme sentencieuse donnée à des lieux communs, Saint-Just ne témoignait pas encore les opinions tyranniques et impitoyables qu’il allait bientôt professer dans ce même langage absolu et orgueilleux.

II critiquait sans amertume, et même avec compliment, la constitution de Condorcet. Il y démêlait cet esprit fédératif qu’on voulait voir dans tout ce qui venait des Girondins. Leur Assemblée nationale lui semblait un congrès. L’élection des ministres par le peuple conférait au conseil exécutif un caractère de souveraineté. « Si le pouvoir d’exécution émane de l’élection populaire , il est éminemment le représentant du peuple: c’est une royauté, ou, ce qui est pire encor»;, un pouvoir exercé nécessairement par des gens célèbres. Car le peuple, n’ayant à choisir qu’un petit nombre de noms, sera déterminé par la notoriété. »

Saint-Just voulait que le pouvoir exécutif fût subor donné.

C’était une conséquence où chacun était amené par une contrainte logique.

La souveraineté du peuple étant réellement impraticable devait toujours se traduire par la délégation d’un pouvoir absolu; ses élus représentaient sa puissance. Or, à moins d'associer, dans une action commune, l’autorité législative et l’autorité exécutive, elles devaient sans cesse se trouver en opposition et en conflit. Saint-Just, qui avait déjà exprimé l’opinion

DISCOCBS DF. SAÜXT-Jl'ST. 59

que la législature devait être souveraine, disait pourtant : u Divisons le pouvoir, si vous voulez que la liberté règne. »

11 avait encore un autre grief contre le projet des Girondins. Dans leur constitution ils s'adressaient « à l’intelligence du peuple , au lieu de laisser sa volonté résulter de la somme des intérêts individuels dans toute leur simplicité. Or, l’intelligence est déterminée par des intelligences supérieures; on influe sur elle; ce n’est plus la pleine et entière volonté. » Cela était fort subtil et peu sensé; car on ne comprend pas comment le peuple connaîtrait ses intérêts autrement que par l’intelligence, ni comment on ne pourrait pas influer sur lui au nom de ses intérêts. Saint-Just traduisait en langage scolastique la colère des Jacobins contre l’aristocratie des talents.

Il présenta un projet complet de constitution qui n’attira point l’attention de l’Assemblée et dont il ne fut même pas question , lorsque les Girondins furent expulsés et proscrits. Comme longtemps après il s’est trouvé des gens qui ont voulu ériger Saint-Just en grand homme , il peut être curieux d’examiner son œuvre.

L’élément politique de la nation était la commune. Elle ne se composait pas d’un territoire , mais d’une communauté de citoyens au nombre de six ou huit cents. Les suffrages étaient donnés à haute voix; les absents étaient passibles d’une amende.

Le mode d’élection des représentants était bizarre et aurait laissé une grande part au hasard. Tout citoyen donnait son suffrage pour l’élection d’un seul représentant. Le recensement général de tous les votes se faisait à Paris, et les trois cent quarante et un citoyens

Page 1