‹ Histoire de la Convention nationale. T. 3Chapitre 33 sur 138 · III. ô · texte numérisé non relu

III. ô

séditieux avaient cessé dans les départements; mais les inquiétudes de la population parisienne menaçaient sans cesse l’ordre public. C’était un des leviers employés pour soulever les émeutes; les précautions qui avaient été prises, les millions qui avaient été accordés à la commune ne pouvaient rassurer les esprits. Maintenir le pain à un prix inférieur au taux que lui assignait la valeur commerciale des grains, était un moyen certain d’attirer à Paris un nombre considérable d’acheteurs étrangers à la ville. Ainsi la foule affluait de plus en plus à la porte des boulangers, et le nombre des consommateurs ne pouvait être prévu ni calculé; de sorte qu’on ne savait pas régler les approvisionnements et que le commerce des grains était livré à une perturbation continuelle. Des marchands venaient à Paris vendre le blé à un cours qui aurait dû porter le pain à cinq sous la livre et rapportaient dans leur département du pain qu’ils achetaient trois sous. A la vérité, ce trafic était interdit; mais la police était impuissante à l’empêcher.

Ce fut l’explication que le maire donna à l’assemblée, lorsqu’il y fut mandé. En outre, les boulangers, ne recevant pas exactement l’indemnité qui leur était promise, ne faisaient pas bien leur service. Enfin, les malveillants travaillaient à augmenter les alarmes du peuple.

Dès le lendemain, l’administration départementale se présenta à la barre et demanda d’un ton menaçant la fixation d’un maximum pour le prix des grains dans toute la république, l’abolition du commerce des blés, le recensement de chaque récolte et la suppression de tout intermédiaire entre le cultivateur et le consommateur.

« Le droit de propriété ne peut être le droit d’affamer ses concitoyens. Les fruits de la terre, comme l’air, appartiennent à tous les hommes. »

Ce langage prouvait avec évidence que la démarche du département était une manœuvre révolutionnaire, un moyen d’agiter la population. « Détruire le commerce, répondit sévèrement Vergniaud, c’est décréter la famine. Le comité d’agriculture examinera dans cette demande les points qui méritent discussion. »

L’orateur de la députation répliqua : « Si nous sommes taxés d’ignorance, on ne nous accusera point de mauvaise foi; la prudence nous a dirigés; nous avons empêché un million d’hommes de venir présenter cette pétition. Voici la proclamation que nous avons affichée. »

Elle finissait par ces mots : « L’ignorance est-elle du côté de la bonne foi ou du côté des gros commerçants et des accapareurs qui sont presque tous des fripons? »

La Montagne et les spectateurs applaudissaient. La discussion ne consista plus à chercher quel était le meilleur régime commercial pour prévenir la disette. Désormais il s’agissait d’une question de parti. Obéirait-on, contre toute évidence, à une multitude aveugle et trompée ; sacrifierait-t-on la liberté du commerce aux passions suscitées contre la richesse et l’inégalité des fortunes? Voilà ce que la Convention avait à décider.

Les Girondins soutinrent avec talent et courage, la cause de la liberté et du sens commun. Représentants, pour la plupart, des ports de mer, ils avaient des idées justes et pratiques sur le commerce et sur les funestes effets des lois prohibitives. Ils expliquèrent les

conditions et les effets du crédit, les désastres de la contrainte, de la méfiance et de la fraude. On proposa de créer des greniers publics où les producteurs de blé emmagasineraient, sous la garantie de l’État, la portion vénale de leur récolte; d’autres opinants admirent le droit de l’administration à requérir les fermiers ou les propriétaires de porter leur grain au marché le plus voisin, pour le vendre à prix débattu. On parla de rendre responsables les communes où les vendeurs seraient exposés à des violences et des menaces.

Les orateurs de la Montagne employaient leurs arguments accoutumés. Phélipeaux voyait dans le commerce une nouvelle branche de conspiration; il appelait les spéculateurs une ligue de scélérats qui voulaient rcnchaîner le peuple parla famine; il attribuait la disette à la lenteur de la vente des biens d’émigrés et à l’espoir de rentrer en France que ces monstres conservaient encore. 11 voulait le maximum et proposait encore d'autres mesures. « Les estomacs aristocratiques et sensuels ont introduit l’usage d’un pain plus moelleux et plus délicat que celui de la multitude, tandis que le pauvre mange un pain noir, dont il n’a pas même à discrétion. » En conséquence, Phélipeaux prescrivait l’égalité du pain : ce que la commune ordonna plus tard. Il indiquait aussi des ateliers nationaux, où le prix du travail serait toujours réglé d’après le prix des denrées. Enfin il demandait un impôt sur les riches, calculé de telle sorte, que le pain ne coûtât jamais plus de deux sous : imaginant ainsi faire baisser le prix du pain en surimposant la culture du blé.

Lorsque, sans connaissance et sans réflexion, tout un côté de l’Assemblée n’avait pas une autre pensée

que de faire appel aux aveuglements et aux passions du vulgaire, la discussion devait s’exaspérer de plus en plus. Les pétitions séditieuses se succédaient; les discours étaient interrompus par de vives apostrophes ; les tribunes retentissaient de vociférations. Ducos ne pouvait avoir la permission de dire : « que le laboureur , tout en faisant vivre les habitants de la ville , devait conserver de quoi se nourrir, et que la terre resterait en friche , s’il ne trouvait pas une rémunération suffisante de son travail. » U lui fut impossible de continuer. Le président ne put imposer silence aux spectateurs.

« La représentation nationale est avilie, disait Guadet : elle n’existe déjà plus. Les autorités de Paris ne veulent pas que vous soyez respectés. » Au milieu du bruit , il demanda que la Convention allât tenir ses séances à Versailles.

Les Montagnards furent alors les plus empressés à vouloir que la tribune d’où partaient les cris fu évacuée.

Buzot appuya la proposition de Guadet. « Il n’y a pas une autorité, pas une société populaire qui n’ait plus de pouvoir que la Convention. Des événements que je ne veux pas rappeler, ont dénaturé complètement la morale du peuple; les hommes, qui ont ordonné ou justifié ces événements, ont tant fait, qu’ils se sont emparés de toutes les places. Armées, ministères, département, municipalité, on les trouve partout. Dans un café voisin , rendez-vous de ces scélérats, autour de votre salle, qu’entend-on? Des cris forcenés. Que voit-on? Des hommes couverts de sang et de crimes. Celui qui a une fois trempé ses mains dans le sang , ne peut plus vivre dans la société; il lui

faut du sang , toujours du sang pour éteindre ses remords. » Puis parlant de la société des Jacobins , il ajoutait : << Maintenant il n'y reste pas trente de ses fondateurs ; on n’y trouve que des hommes perdus de dettes et de crimes. Lisez le journal de leurs séances et voyez, si tant qu’existera cet abominable repaire, vous pouvez rester ici.

— Nous sommes tous Jacobins, » criait la Montagne. « Scélérat, disait Bazire en apostrophant l’orateur, les départements connaissent ton infamie. »

Durand Maillane raconta que les Jacobins de Marseille, après avoir reçu un courrier de Paris, avaient mis à prix la tête de cinq représentants, qui avaient voté l’appel au peuple. Danton voulut parler , et calmer l’irritation de la majorité. 11 confessa que les spectateurs avaient eu des torts graves. On ne le laissa point parler; il fut obligé de quitter la tribune.

Néanmoins l’Assemblée se borna à faire évacuer la galerie d’où étaient parties les insultes. Une grande quantité de spectateurs, pour témoigner qu’ils faisaient cause commune, se retirèrent en poussant des «•ris de colère.

Aux menaces des tribunes s’ajoutaient les menaces des pétitionnaires. Une députation de Versailles se présenta à la barre, portant une bannière avec l’inscription : « Nous demandons la taxe des grains. » Huit mille habitants du faubourg Saint-Antoine vinrent dire : k Vous promettez depuis longtemps un maximum sur toutes les denrées nécessaires à la vie : toujours promettre et ne rien tenir! lasser le peuple et le mettre hors d’état de vous continuer sa confiance! Comme lui, faites des sacrifices; oubliez que vous êtes propriétaires; que le maximum ait lieu, et alors nous serons

défenseurs de vos propriétés. Le maximum, ia résiliation des baux, une contribution sur les riches, et puis nous partirons pour l’armée , mais pas avant ! Si vous n'adoptez pas nos propositions nous vous déclarons que nous sommes en état d’insurrection. Dix mille hommes sont à la porte de la salle. »

A la société des Jacobins, on allait plus loin encore. Le déchaînement contre la liberté du commerce était poussé au point qu’une haute approbation fut donnée à la municipalité de Dijon pour avoir intercepté un convoi de grains destiné à Châlons-sur-Saône. Ce chargement suivait la route accoutumée du commerce des blés. Un orateur demanda la peine de mort contre tout voiturier qui transporterait des grains sans la permission du maire.

La Convention céda : il fut décrété que, provisoirement un maximum serait établi; il devait varier selon l’espèce de grain et selon le prix moyen des localités; l’administration pouvait l’abaisser, mais non l’augmenter.

Quatre mois auparavant, Robespierre, Saint-J ust, Marat lui-même avaient parlé contre le maximum; maintenant ils cherchaient leur force au plus bas de la population, parmi les classes irréfléchies et ignorantes, qui ne savent pas combien leur importe l’ordre social et quelle misère les attend lorsqu’elles l’ont troublé. 11 fallait les corrompre pour les mettre en mouvement contre la faible autorité légale qui subsistait encore.

Après avoir été contrainte à rendre un décret par lequel on croyait déterminer la valeur du blé , parce qu’on en réglait le prix, la Convention en agissait de même pour le numéraire métallique : elle portait des peines contre quiconque changerait à titre inégal des

DÉPUTATIOS DE BORDEAUX.

assignats avec les monnaies d’or et d’argent. Aucune transaction ne devait stipuler une dilTéreuce entre le payement en espèces et le payement en assignats. Il y avait beaucoup de représentants qui croyaient avoir ainsi établi le pair entre le papier-mounaie et le numéraire.

Le 17 avril, une députation de la ville de Uordcaux vint apporter à la Convention une correspondance et des pièces saisies sur un courrier, qu’avait fait arrêter le comité de sûreté générale du département de la Gironde; car dans le désordre universel, beaucoup d’autorités s'instituaient d’elles-mêmes. Ces pièces étaient envoyées par la société des Jacobins à l’adresse de sociétés qui lui étaient affiliées. Outre les discours de Marat, de Collot d’IIerbois, et autres Jacobins notables, il y avait des lettres qui annonçaient un projet d’extermination contre les royalistes et les Girondins; d’autres où il était question de malversations que commettaient ou projetaient de zélés révolutionnaires récemment pourvus d’emplois publics.

La lettre, où il était question du massacre d’un certain nombre de membres de la Convention, fut couverte d’applaudissements par les tenants des tribunes publiques. Poutéeoulant demanda que le procès-verbal mentionnât cette manifestation. « Il faut, disaitil, que nos départements sachent qui ils doivent venger. » On voulut l’empêcher de parler; l’Assemblée prononça qu’il serait entendu : « Il doit être permis, continua-t-il, à un homme placé sur la liste de proscription, de constater la position où nous sommes ici. Il faut qu’on sache à quels outrages et à quelles féroces menaces sont exposés les premiers

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et les plus constants amis de la liberté. Je déclare qu’à moins d’être arraché de cette tribune , percé de coups de poignard , mon département eu sera instruit. »

La proposition fut votée par une très-grande majorité. On demanda l'arrestation des hommes qui avaient signé les lettres où les massacres étaient annoncés. Robespierre réclama contre ce mépris du droit des citoyens. L’Assemblée s’engageait dans un système odieux et tyrannique. « On a décrété l’accusation de Marat sans l’avoir entendu; on va mettre en arrestation deux citoyens qui ne sont coupables d'aucun crime. » 11 demanda le renvoi des pièces au comité de sûreté générale, où la Montagne avait la majorité. L’Assemblée ordonna l’impression des pièces et le renvoi aux comités de salut public et de législation.

A ce moment le parti modéré et les Girondins formaient la majorité. Lasource fut élu président, et trois députés de la droite furent secrétaires. Un grand nombre de Montagnards étaient en mission aux armées ou dans les départements. Ce n’était pas la seule cause qui avait procuré cet avantage à leurs adversaires. Ils se montraient si violents; il était tellement manifeste que leur volonté était de conquérir, par tous moyens, une domination despotique et sanguinaire, qu’ils avaient fait tourner contre eux un moyen employé ordinairement avec succès; ils voulaient faire peur, et au contraire ils avaient montré aux modérés l’indispensable nécessité de se défendre.

Le combat allait dorénavant être continué sans relâche. La discussion fut reprise sur la pétition des sections qui avait déjà été improuvée par l’Assemblée;

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la municipalité l’avait fait imprimer et colporter pour recueillir des signatures. Gensonné demanda qu’il fût décidé si , tant à Paris que dans les départements, les sections étaient légalement en permanence.

» La commune de Paris se met en révolution, disait-il, eh bien! il ne faut pas de mouvement partiel. Que toutes les communes de la république soient aussi en état de révolution. Si la commune de Paris, entraînée par des intrigants, marchait contre la Convention, il faut que toutes les communes de la république marchent pour la défendre. »

Guadet parla plus vivement encore : « Nous devons surtout nous occuper d’une conspiration tramée par la municipalité de Paris, et consacrée par un de ses arrêtés. Cette commune veut anéantir la Convention. 11 faut que nous sachions une bonne fois si nous sommes la première autorité de la république ; si nous sommes ici pour recevoir des lois ou pour en faire. Vous avez à venger une grande atteinte à votre autorité. Armez-vous de votre puissance : elle est grande. Armez-vous, et vous ferez rentrer cette faction dans le néant. Je demande que la Convention prononce la cassation de l'arrêté de la commune de Paris. »

L’orateur avait été interrompu, à chaque parole, par de bruyants murmures. « Guadet est accusé par la pétition des sections; qu’il commence par se justifier avant de se faire accusateur, » disait Thuriot.

L’arrêté n’était connu que par son insertion dans les journaux. 11 fut décrété que le maire apporterait sur-le-champ le registre des délibérations du conseil général.

En attendant, la discussion continua. Vergniaud ne

PÉTITION DES SECTIONS

partageait pas l’opinion de ses amis sur la convocation des assemblées primaires. Selon lui , c’eût été satisfaire les vœux des perturbateurs, c’eût été prononcer la dissolution de la Convention. U raconta comment on s’y prenait pour obtenir des signatures à la pétition. Les assemblées de section ne délibéraient que tard dans la nuit, lorsque les bons citoyens s’étaient retirés ; ailleurs des hommes armés de piques contraignaient les passants à venir souscrire leurs noms. « Je demande que la Convention improuve l’adresse et déclare qu’elle n’a aucun reproche à faire aux députés inculpés. »

La majorité était persuadée que réellement un grand complot était tramé contre l’ordre public. Elle ne voulut écouter aucun orateur de la Montagne, le décret suivant fut voté : « La Convention improuve comme calomnieuse la pétition qui lui a été présentée par trente-cinq sections de Paris, et qui a été adoptée par le conseil général de la commune. »

L’acte d’accusation de Marat n’avait pas encore été rédigé; son texte fut voté sans discussion.

La pétition des sections n’avait pas été approuvée par la commune. Les journaux, par un récit inexact, avaient induit la Convention en erreur. Mais le conseil général avait accordé une mention civique à une lettre que lui avait adressée la société des Jacobins d’Auxerre. On y lisait ce qui suit :

« Ainsi l’accusation de Marat doit être regardée par les patriotes comme une calamité publique. Il ne nous est pas possible de courir assez fort pour nous jeter audevant du fer patrioticide dont veulent le frapper les contre-révolutionnaires conventionnels. Nous allons voler à votre secours; mais, en attendant, nous met-

tons sous la responsabilité des sans-culottes des quarante-huit sections la vie du plus incorruptible défenseur de nos intérêts. »

La Convention passa à l’ordre du jour sur cet acte de la commune. Elle avait à en considérer de beaucoup plus graves.

Un comité avait été formé pour entrer en correspondance avec toutes les municipalités de la république. Le procureur de la commune, en rendant compte de la séauce où la Convention avait improuvé l’adresse des sections, s’était exprimé ainsi : « Jurons union , fraternité et protection mutuelle avec les sections, les sociétés populaires et tout le peuple de Paris. » Toute l’assemblée du conseil de la commune s’était levée en criant : « Nous le jurons! » Et il avait été déclaré que le conseil se regarderait comme atteint, lorsqu’un de ses membres, un président de section ou de société populaire, ou de comité révolutionnaire, même un simple citoyen serait frappé pour ses opinions.

La Convention laissait passer inaperçus ces signes de rébellion et de prochaine crise; dès qu’elle voulait exercer quelque autorité, imposer quelque respect, de nouveaux orages s’élevaient dans sa propre enceinte. On avait mis en question si les honneurs de la séance seraient accordés aux municipaux qui avaient apporté le registre; ce simple incident suscita une scène scandaleuse et bruyante. La majorité avait, par assis et levé, refusé cette habituelle formalité de politesse. Alors la Montagne protesta, demandant l’appel nominal ; les spectateurs des tribunes se mêlèrent aux tumultueuses vociférations des députés; de part et

MARAT EST ACQUITTÉ

d’autre on s'adressait les injures et les menaces les plus grossières. Ce tapage dura six heures. La droite, soit par lassitude, soit pour éviter quelque grave désordre, se retira ; la gauche resta et vota au nombre de cent quarante-neuf : il était une heure du matin.

Marat comparut le 22 avril devant le tribunal extraordinaire, qu’on n’appelait jamais autrement que révolutionnaire. L’inertie et l’hésitation du parti modéré de la Convention avaient donné aux Jacobins la facilité de composer ce tribunal à leur gré. Ce fut une faute funeste. Le pouvoir judiciaire, dans sa souveraineté absolue , fut livré aux hommes de la révolution sanglante et devint une continuation des massacres de septembre; on voulait seulement prévenir les désordres d’une exécution tumultueuse.

Dès son installation , le tribunal avait procédé suivant cette jurisprudence. Les victimes journellement immolées n’étaient pas encore nombreuses, et l’on s’en plaignait aux Jacobins ; mais les condamnations étaient motivées sur des opinions, sur des correspondances saisies, sur des cris appelés séditieux, sur des paroles imprudentes. Déjà on avait pu remarquer que les sentences de mort portaient sur les classes inférieures au moins autant que sur les aristocrates et les riches. En effet, les haines, les rancunes, le désir de vengeance existent plus encore dans les classes inférieures de la société. De sorte que les pauvres gens étaient dénoncés par l’animosité de leurs égaux et montaient sur l’échafaud dressé pour l’aristocratie. Dès les premiers jours d’activité du tribunal , un membre de la Convention se prit de pitié pour la malheureuse et vieille servante d’un cabaret, qui

MARAT EST ACQUITTÉ

avait été condamnée à mort comme coupable de propos contre-révolutionnaires. L’Assemblée venait d’accorder un sursis aux assassins d’un prêtre. Isnard se risqua à justifier cette femme, disant qu’elle n’avait pu parler de politique avec connaissance, et que d’ailleurs elle était ivre. Robespierre le jeune répondit : « Nous avons porté une loi contre le royalisme; celui qui parle contre la loi est un royaliste. » La Convention passa à l’ordre du jour.

En envoyant Marat au tribunal révolutionnaire, les Girondins lui avaient préparé un triomphe. L’accusateur public, qui était Fouquier-Tinville, donna lecture de l’acte d’accusation rédigé par la Convention ; quelques témoins furent entendus. Marat présenta sa défense, où il ne renia ni ses opinions, ni ses écrits; il répéta ses accusations contre les hommes d’État; il traita le décret de l’Assemblée d’attentat à l’inviolabilité de la représentation nationale et l’appela un tissu d’impostures. L’accusateur ne répliqua point; les questions furent posées au jury. Après une courte délibération, le chef des jurés rentra et parla en ces termes :

«J’ai examiné avec soin les passages cités des journaux de Marat. Pour les mieux apprécier, je n’ai pas perdu de vue le caractère connu de l’accusé et le temps pendant lequel il écrit. Je ne puis supposer d’intentions criminelles et contre-révolutionnaires à l’intré pide défenseur des droits du peuple. 11 est difficil . de contenir sa juste indignation quand on voit son pays trahi de toutes parts. J’affirme que je n’ai rien trouvé dans les écrits de Marat qui me parût constater les délits dont il est accusé. » Les autres jurés déclarèrent à l’unanimité que les faits n’étaient pas constants.

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Le président prononça que le tribunal acquittait Jean-Paul Marat. Les applaudissements retentirent dans tout l’auditoire. Une foule immense attendait au dehors. On le couronna de feuilles de chêne et de fleurs; puis ce cortège, auquel s’était jointe une députation de la commune, ramena triomphalement, à la Convention, Marat porté par le sapeur Rocher.

11 fut permis à cette foule de défiler dans la salle; elle y entra en désordre, criant : « Vive la république! » Hommes, femmes, municipaux, représentants, embrassaient Marat à la ronde. On jetait en l’air les bonnets rouges. Les bancs vides de la droite furent occupés pêle-mêle par cette multitude.

Paré de sa couronne , Marat monta à la tribune. u Vous voyez, dit-il, un représentant dont on avait violé les droits; mais justice lui a été rendue. Je jure de nouveau de prendre la cause de l’égalité, de la liberté et du peuple. »

Danton ne voulut point que la séance fût rendue impossible par ce vacarme populaire. « Ce doit être , dit-il, un beau spectacle pour tout bon Français que de voir les citoyens de Paris porter un tel respect à la Convention, que le jour où un député inculpé rentre dans son sein, devient une fête. Lç Convention a décrété que les citoyens qui venaient lui témoigner leur satisfaction défileraient devant elle. Nous avons vu leur contentement, nous avons partagé leurs sentiments. Maintenant, il faut que les citoyens défilent et que nous reprenions nos travaux. »

L’acquittement de Marat augmentait l’ardeur et l’espérance de la faction révolutionnaire. Les Girondins et les modérés voyaient chaque jour croître le danger. Ils s’attendaient à quelque incident imprévu ,

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