‹ Histoire de la Convention nationale. T. 3Chapitre 47 sur 138 · PAMPHLET DE CAMILLE DF.SMOLI. INS · texte numérisé non relu

PAMPHLET DE CAMILLE DF.SMOLI. INS

tion. Tout en restant fidèle à cet ordre d’idées et à ce goût de style, il prêtait ou vendait complaisamment sa plume à tel ou tel parti révolutionnaire; on marchandait son opinion sur telle ou telle question. Avide de jouissances et d’argent', bon vi\ant et joyeux convive, il portait ce genre de gaieté dans la camaraderie de Danton, dont il accepta le patronage. 11 était secrétaire général, lorsque les circulaires du 2 septembre furent expédiées du ministère de la justice, et il trouvait l’emploi bon et commode. La nature de son esprit et une sorte de bégayement ne l’appelaient pas à la tribune. Député à la Convention, il n’y était pas pris au sérieux et se bornait aux interruptions ou aux mots lancés de sa place.

Ce fut lui que Robespierre et Danton chargèrent de faire aux Girondins une guerre de plume. Pendant plusieurs années, il avait été en rapport de familiarité avec quelques-uns d’entre eux, avec Brissot surtout. Ce souvenir ne l’arrêta point. Sa verve et ses épigrammes furent employées sans scrupule et sans délai à cette rédaction. Écrire était pour lui une habitude ou un métier. Il lui semblait que ses paroles écrites ou proférées sans conviction sérieuse, sans hésitation de conscience, ne le chargeaient d’aucune responsabilité.

Son pamphlet , offert d’abord à la société des Jacobins sous le titre : les Hommes d'Elat démasqués, reçut ensuite une grande publicité sous le nom d 'Histoire des Drissolins. Toutes imputations vraies ou fausses, absurdes ou vraisemblables, y étaient

1 Correspondance de Mirabeau et de M. de Lamarck — Mémoires de Barbaroux.

recueillies avec une légèreté railleuse. La vie privée, les conversations intimes, les souvenirs d’une familiarité amicale fournirent des arguments et de3 preuves au frivole accusateur. 11 représentait les hommes du côté droit comme des conspirateurs travaillant à la ruine de la république, en intelligence et complicité avec les royalistes, les aristocrates, les émigrés et les cabinets étrangers. Sa dénonciation n’était pas seulement dirigée contre une opinion ou un parti; le mensonge et la calomnie atteignaient les personnes; chacun des ennemis de Robespierre et de Danton était nommément attaqué. C’était surtout comme complices de Dumouriez et du duc d’Orléans qu’il représentait les Girondins. 11 s était naguère opposé avec une extrême vivacité à leur proposition , quand ils avaient demandé le bannissement de toute la famille d’Orléans. Il lui fallait prévenir cette objection. « Ils nous ont envoyé, disait-il, le buste inanimé de Philippe, automate dont ils tenaient les fils. Je ne crois pas qu’il lui soit arrivé une seule fois d’opiner autrement qu’avec le sommet de la Montagne. Je me suis souvent dit à moi-même : 11 serait fort singulier que Philippe d’Orléans ne fût de la faction d'Orléans. Cela n’est pas impossible. La faction cependant existe; elle siège au côté droit avec les Girondins. » Tout en raisonnant de cette façon badine, Camille Desmoulins disait : « Je suis bien convaincu que ce que je dis contre eux les conduira à la guillotine. »

Les pamphlets, les journaux montagnards, la tribune des Jacobins, tant de menaces proférées sous toutes les formes ne pouvaient enlever aux Girondins la majorité qu’ils avaient acquise à la Convention.

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Tout au contraire, les représentants modérés, et hors de l’Assemblée, les bons citoyens se rangeaient chaque jour avec plus d’empressement sous leur drapeau. Cette disposition des esprits devenait manifeste même pour la société des Jacobins ; elle perdait son influence dans les départements ; elle était désertée par un grand nombre de députés. « Ceux qui ne viennent pas aux Jacobins ne sont pas plus assidus sur la Montagne; je n’en vois pas quinze dans notre salle, » disait Legendre.

Il était évident que les modérés allaient devenir les plus forts, qu’ils réussiraient à écrire une constitution et à composer un gouvernement, si l’on n’agissait pas contre la Convention comme on avait fait contre la monarchie constitutionnelle. Un nouveau 10 août semblait indispensable et les mêmes hommes commencèrent à le préparer ouvertement. C’était une conspiration tramée en toute publicité : d’autant plus dangereuse que ceux qui tendaient au même but n’avaient pas même besoin de se concerter, tant ils étaient certains de ne rencontrer aucune résistance.

Danton, Robespierre, Marat et quelques conventionnels avaient des conciliabules à Charenton, avec Pache et des hommes importants à la commune ou aux Jacobins. C’était peut-être là qu’il y avait le plus de réserve et d’hésitation , hormis de la part de Marat dont les propos n’avaient jamais été plus sanguinaires. C’était cette réunion qui avait inquiété le comité de salut public, où l’on ne cessait point de craindre les ambitieux projets de contre-révolution que pouvaient former les révolutionnaires politiques.

Pache tenait à la mairie des assemblées nombreuses, mais point publiques. L’insurrection et le massa-

crey étaient mis en délibération. Lorsqu’on y discutait les moyens d’exécution, il s’effrayait des horribles propositions qui pouvaient le compromettre.

La réunion des délégués choisis par les comités révolutionnaires de chaque section siégeait, par la permission du maire, à l’archevêché; là se trouvaient les hommes de septembre. Ils ne concevaient pas un autre mode pour se débarrasser des Girondins et des modérés. Les enfermer et les massacrer : tel était le thème de leurs délibérations.

Le club électoral était aussi un des ateliers de ce vaste complot.

Dans la salle des Jacobins, les orateurs exprimaient ouvertement l'intention d’une journée révolutionnaire, sans pourtant qu’on en discutât le projet. Mais tard dans la soirée, lorsque la séance était Unie, dix ou douze membres de la société se réunissaient dans un café, arrangeaient d’avance l’émeute, traçaient sa marche et conversaient sur l’usage de la victoire. Presque tous avaient préparé le 10 août; cette fois ils prévoyaient moins de dangers et un succès plus assuré. Là se trouvaient des hommes de la plus ignoble renommée: Desfieux, un des meneurs des Jacobins, banqueroutier et fripon avéré, que Robespierre protégeait sans nier son infamie et qu’il envoya plus tard à l’échafaud ; Proly Gusman , aventurier espagnol soupçonné aussi d’être agent et espion des étrangers ; Chabot, qui fut ensuite enveloppé dans la même conspiration et qui périt comme eux condamné par le tribunal révolutionnaire. Collot d’IIerbois était assidu à ces réunions; elles n’étaient pas ignorées, et lors du 10 mars, Garat en avait même entretenu l’Assemblée.

La conspiration était donc partout; c’était ce qui la

SITUATION DES PABTIS.

rendait insaisissable. Pour la prévenir il aurait fallu, comme elle, agir par la force, et avoir une autorité exécutive aux ordres de la Convention. Mais le ministre de la guerre était' un docile instrument de la commune et des Jacobins. Carat, ministre de l'intérieur, raisonnait déjà sur l’inévitable fatalité révolutionnaire; il disait « qu’on peut combattre les excès de la démocratie seulement lorsqu’ils ont répandu une universelle épouvante, et qu'avant d’être arrivé au comble des horreurs et des fureurs, il faut user de profonds ménagements. »

Le comité révolutionnaire de la section de l'Unité venait de faire arrêter, de sa propre autorité, sans ordre de la commune, un officier de la garde nationale. Son crime était d'avoir signé une adresse que la Convention avait entendue et approuvée, et par laquelle il avait protesté contre un acte illégal de Chaumette. Sa réclamation fut apportée à l’Assemblée. Après une discussion où Marat et Legendre montrèrent beaucoup de violence, un vote de la majorité prononça la mise en liberté.

L’appel nominal fut demandé à grands cris par la Montagne: «C’est la contre-révolution! Il faut que l’appel nominal fasse connaître au peuple ses ennemis.— Nous mourrons à notre poste pour la cause du peuple. » Telles étaient les clameurs que faisaient entendre les députés de la gauche.

Après un long tumulte, Couthon, qui ne pouvait marcher, fut porté à la tribune par un de ses collègues, aux grands applaudissements des spectateurs. La majorité l’interrompit souvent. On lui reprocha de mettre en combustion, par sa correspondance, le département du Puy-de-Dôme. Couthon répondit à l’interrup-

teur qu’il était prêt à se soumettre au suffrage de ses compatriotes, et que si les députés, auteurs des troubles qui menaçaient le salut public, étaient d'aussi bonne foi que lui, ils donneraient leur démission.

A ce moment, les hommes politiques de la faction révolutionnaire n’avaient pas un autre but que d’obtenir la majorité et la domination dans l’Assemblée. L’expulsion paisible des Girondins leur aurait convenu beaucoup mieux qu’un mouvement populaire.

Vergniaud répondit à Couthon; après avoir établi par des faits la flagrante usurpation de pouvoir de ce comité révolutionnaire, il discuta la prétention de la minorité qui exigeait, un appel nominal, lorsqu’un vote constaté avait déjà exprimé la décision de l’Assemblée. Il termina ainsi : « Je demande acte de l’extrême modération avec laquelle j’ai parlé au milieu des interruptions les plus violentes et du serment que je fais d’employer constamment tous mes efforts pour prévenir cet incendie des passions qui nous fait tant de mal; mais je déclare, et il est bon que les Parisiens m’entendent, je déclare que si, à force de persécution, d’outrages, de violences, on nous forçait en effet à nous retirer; si l’on provoquait une scission fatale, le département de la Gironde n’aurait plus rien de commun avec une ville qui aurait violé la représentation nationale et rompu l’unité de la république.

— Nous faisons tous la même déclaration , » s’écrièrent un grand nombre de représentants.

L’Assemblée ne pouvait plus avoir une discussion raisonnable et tranquille; chaque séance se perdait dans un ignoble tapage. Le 18 mai, un incident, indi-

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gne de la moindre attention, amena la plus vive scène et une grande décision.

Le débat venait de s’ouvrir sur les attributions et les pouvoirs des commissaires que le conseil exécutif avait répandus sur tout le territoire de la république et aux armées; ils agissaient arbitrairement; ils se contrecarraient les uns les autres; ils n’étaient point soumis aux représentants en mission, et pour la plupart ne leur témoignaient nulle déférence.

En ce moment on entendit du bruit dans une des tribunes publiques; une femme voulait arracher un jeune homme de la place qu’il occupait; les cris qu’elle poussait couvraient la voix dé l’orateur. Le président avait donné l’ordre de la faire sortir.

Levasseur, qui était alors un des plus bruyants Montagnards, réclama pour cette femme : « Voulezvous, disait-il, que le peuple ne soit pas indigné quand il voit que des tribunes privilégiées sont réservées à des aristocrates tels que Bonneville 1 » Et il désignait un journaliste assez connu à cette époque.

« C’est un aristocrate infâme! » criait Marat.

On demanda si Marat serait ainsi autorisé à désigner un citoyen paisible aux poignards des assassins.

Isnard présidait ; dans son langage de rhéteur, il dit: « Peuple, législateurs, écoutez-moi ; il y va de votre salut. Si vous pouviez ouvrir mon cœur, vous y verriez mon amour pour la patrie. Dussé-je être immolé sur ce fauteuil, mon dernier soupir serait pour elle, et mes dernières paroles seraient : « Dieu, par- « donne à mes assassins, ils sont égarés; mais sauve h la liberté de mon pays. » Puis il accusa les perturbateurs d’être les agents de Pitt et de l’Autriche :

c’était toujours l’imputation qu’un parti adressait à l’autre.

Gamon , un des inspecteurs de la salle , rendit compte de ce qui venait de se passer dans les corridors et les tribunes. Les femmes de la société fraternelle avaient délibéré de ne point laisser entrer dans les tribunes les citoyens qui se présenteraient avec des billets donnés par les représentants; elles se révoltaient contre le despotisme de la Convention. « Ces femmes, ajoutait Gamon, sont salariées par nos ennemis : elles portent presque toutes les livrées de la misère; elles vivaient auparavant de leur travail journalier. Maintenant elles passent leurs journées dans les corridors , et sans môme se soucier d’entrer dans les tribunes , elles repoussent les citoyens qui se présentent avec des billets.

— L’égalité partout, disaient les Montagnards. Ne donnez plus de billets pour les tribunes. »

La salle des Tuileries, où depuis quelques jours la Convention était venue siéger, avait des tribunes moins vastes que l’ancienne salle du Manège. C’était un grief dont la société des Jacobins se plaignait hautement.

La question devint alors générale, et l’on parla des conspirations ouvertement dirigées contre la Convention, du projet d’assassiner ou d’envoyer au supplice un grand nombre de députés. Comment l’Assemblée pourrait-elle être préservée de l’invasion dont elle' était menacée?

» Je déclare aux citoyens de Paris, disait Lasource, que s’ils laissent porter atteinte à la représentation nationale, la république est dissoute, le fédéralisme établi, leur ville perdue. Chaque département, crai-

gnant pour sa liberté, s’isolant au milieu de l’anarchie et du désordre, formera une république séparée. Le plus beau des empires sera déchiré en lambeaux ; nous serons partagés comme la Pologne. »

Marat , Danton , Barère , demandaient la parole.

En passant dans un corridor, Marat venait de dire à un de ses collègues t « Tu es un homme d’État; le peuple fera bientôt justice de toi et des autres. » Il monta à la tribune. « Vous n’êtes pas amis de l’égalité, disait-il, vous réservez des places privilégiées à vos espions et à Bonneville, qui est l’imprimeur de Roland. Vous avez fait relâcher des hommes accusés de provoquer au rétablissement de la royauté. Vous êtes des contre-révolutionnaires; Dumouriez l’a déclaré. Vous craignez que la Convention soit dissoute, si l’on vous donne une chiquenaude : elle n’a pas été dissoute, quand on a poignardé ce pauvre Lepelletier. »

Les tribunes applaudirent Marat à plusieurs reprises.

Guadet engagea le combat plus vivement. « Avanthier, dit-il, à la mairie, dans une assemblée de membres des comités révolutionnaires, votre dissolution a été décidée. Cette réunion a délibéré de mettre en arrestation tous les hommes suspects, c’est-à-dire tous ceux qui n’ont point de patentes des honorables journées du 2 septembre et du 10 mars. Après vous avoir mis en arrestation, on vous aurait livrés à cette multitude à laquelle on est parvenu à donner le goût du sang. »

11 rappela ce qui se disait chaque jour à la tribune des Jacobins. Il raconta comment un chef de bataillon de la section des Sans-Culottes avait dit devant lecon-

t 10 NOUVEAUX ORAGES DANS LA CONVENTION.

seil général de la commune : « Songez qu'en partant pour la Vendée, vous laissez ici des ltolandins, des Brissotins et des crapauds du Marais. »

La Montagne ne désavouait rien et applaudissait aux récits et aux citations de Guadet; il continua.

« Jusqu'à quand dormirez-vous? jusqu’à quand remettrez-vous au hasard le sort de la liberté? Je vous le demande, êtes-vous contents de vous? Il faut avoir le courage de sonder la profondeur de la plaie. Le mal est dans l’anarchie, dans cette insurrection des autorités contre la liberté ; il est dans les autorités de Paris. »

A ces mots les clameurs de la gaucho et des tribunes couvrirent la voix de l'orateur.

« Oui , je le répète , le mal est dans les autorités de Paris, autorités avides d’argent et de domination. Je propose à la Convention les mesures suivantes :

« Les autorités de Paris sont cassées. » Les murmures éclatèrent; la droite applaudissait. « La municipalité sera provisoirement remplacée par les présidents de section. Les suppléants de l’Assemblée nationale se réuniront à Bourges, et entreront en fonctions dès qu’ils auront la nouvelle certaine de la dissolution de la Convention. »

La gauche s’agitait, Danton demandait la parole, Collot d’Herbois s’écriait : « Voici la conspiration découverte. »

Barère monta à la tribune. Il rendit compte, au nom du comité de salut public, de la situation actuelle de la France; il rapporta les conspirations tramées contre la liberté, les mouvements de Marseille et de Lyon, les efforts tentés avec plus ou moins de succès dans quelques villes contre l’autorité des com-

missaires et contre les administrations établies par leur volonté. 11 dit que les armées ennemies ne faisaient ni invasion, ni attaque, parce qu’elles attendaient les résultats des discordes et de la guerre civile.

Puis il donna des détails sur ce qui se passait et se disait à la commune, à l'Archevêché et dans d’autres réunions; il parla des projets qu’on y formait sans pourtant affirmer l’exactitude .de ces informations. « Ces faits doivent fixer votre attention , surtout au moment où les représentants du souverain n’ont pas assez de force pour faire respecter une consigne dans le lieu de leurs séances. »

En rendant justice aux intentions de Guadet, il combattit son projet. 11 motiva ses objections d’une manière qui pouvait paraître surprenante; il faisait une peinture des autorités muuicipales de Paris, de l’esprit qui les animait, de leurs usurpations de pouvoir et de leurs procédés arbitraires, en caractérisant ce désordre aussi énergiquement que les Girondins. 11 attaqua même personnellement Chaumette en s’exprimant avec plus de mépris encore que de blâme. La conclusion fut que le comité de salut public ferait prochainement un rapport sur la municipalité de Paris.

Barère repoussa aussi la convocation des suppléants à Bourges; mais il présenta une mesure, de hante importance qui fut adoptée sans discussion. Un décret ordonna qu’une commission de douze membres serait formée, qu’elle entendrait les ministres de l’intérieur et des affaires étrangères, ainsi que le comité de sûreté générale , et qu’elle prendrait les mesures nécessaires pour la tranquillité publique. Cette commissio

était aussi chargée d’examiner les arrêtés que la commune avait pris depuis un mois.

La commission fut élue au scrutin. La majorité se montrait de plus en plus favorable aux Girondins; ses suffrages se portèrent uniquement sur eux; on comptait parmi les commissaires plusieurs hommes marquants de leur parti : Fonfrède, Rabaud, Étienne, Kevelegan, Henri La Rivière, Iloilcau.

Barère, en substituant la création de la commission des douze au coup d'État qui aurait destitué la municipalité de Paris, n’avait pas eu la pensée de trahir la majorité; il avait parlé non pas précisément comme délégué du comité de salut public, mais comme organe de ceux de ses membres qui s’inquiétaient des projets et des complots dont l’exécution se préparait à la commune et dans d’autres réunions. Ce n’était pas sans effroi qu’ils songeaient au massacre dont la Convention et plusieurs milliers de bons citoyens étaient menacés. Ils ne savaient pas si Danton et Robespierre ne tenaient pas en réserve, derrière cet abominable carnage, quelque dessein contre la république. Les assurances de Danton ne leur donnaient pas une complète sécurité. Barère et ses collègues du comité de salut public étaient fort séparés des Girondins, mais ils croyaient presque nécessaire de leur livrer le pouvoir, afin de prévenir ou d’arrêter les attaques imminentes d’une sanguinaire démagogie.

La commission des douze obtint facilement des informations. Les réunions qui se tenaient à la municipalité étaient nombreuses et composées à peu près des mêmes hommes qui s’assemblaient à l’Archevêché. On y avait discuté le projet d’enlever pendant

une nuit, trente-deux députés de la Convention , de les conduire aux Carmes, de les septembriser, puis de répandre le bruit qu’ils avaient émigré en voyant leurs complots découverts. Il y avait eu des orateurs qui s’étaient offerts pour l’office de bourreaux. La majorité avait néanmoins repoussé ce programme de massacre.

Le lendemain un nommé Varlet , jeune homme de vingt ans qui s’était fait un nom au 10 août et au 2 septembre et que son exagération rendait parfois suspect aux Jacobins comme espion ou agent provocateur, proposa le massacre de l’entière majorité de la Convention, des anciens députés de l’Assemblée constituante, de tous les nobles, prêtres ou robins, la suppression des ministres, la destitution de tous les officiers de l’armée. Pache, en voyant jusqu’où pouvait aller la démence révolutionnaire, interrompit les réunions de la mairie; mais on s’assemblait toujours à l’Archevêché; on y avait formé un comité d’insurrection.

Les renseignements qui parvenaient à la commission des douze, arrivaient aussi directement à l’Assemblée, transmis par plusieurs sections de Paris. Elles justifiaient ainsi leurs alarmes et protestaient en même temps de leur dévouement à la Convention, de leur zèle pour la défendre. De pareilles assurances étaient envoyées aussi par beaucoup de départements.

Ces adresses et les députations qui les présentaient devenaient chaque jour l’occasion de séances tumultueuses. Ce n’était plus seulement les Girondins qui accueillaient favorablement ces manifestations de l’opinion publique et les inquiétudes des bons citoyens; ni. 8

îles représentants assis sur les bancs de la gauche exprimaient hautement leur indignation, demandaient des mesures contre les scélérats , et pariaient en termes sévères de la conduite du maire de Paris.

Marat, Levasseur, David, Duhem, prenaient sans hésitation la défense des conspirateurs, et dénonçaient les Girondins.

Malgré le pouvoir presque dictatorial dont la Convention avait voulu investir la commission des douze, elle se voyait impuissante; nulle force n’était sous sa main , elle n’obtenait aucune obéissance. Elle proposa un décret pour réglementer les assemblées de section et les appels de la garde nationale. Le préambule excita d’abord d’assez vives contradictions. 11 était peut-être ce qu’il y avait de plus significatif dans le projet, a La Convention nationale met sous la sauvegarde des bons citoyens la fortune publique, la représentation nationale et la ville de Paris. »

Danton parla avec modération et voulut calmer la discussion; sans blâmer le dispositif du décret, il disait :

« L’aristocratie menace de renverser la liberté. Quand les périls sont communs à nous tous, il est indigne de nous de faire des lois pour nous seuls. Décréter ce qu'on vous propose, c’est décréter la peur.

— Oui, nous avons peur, » lui dirent les interrupteurs.

11 fit valoir la réprobation que le projet de massacre avait rencontrée à la commune. Paris, selon lui, était prêt à défendre la Convention contre des traîtres. 11 y avait des lois existantes; pourquoi en demander de nouvelles? Il insinuait que si un parti avait voulu

exciter les passions à Paris, il y en avait un autre qui avait corrompu l’esprit public dans les départements. Il demandait une conduite sage et point de précipitation.

Vergmaud répondit avec convenance et dignité. Danton avait paru craindre qu’en voulant punir des assassins on ne frappât sur des patriotes exaltés. « Sans doute, dans l’effervescence actuelle, il est des fautes qui ne sont que l’erreur d’une imagination égarée, et pour lesquelles l’indulgence est justice; mais il est des combinaisons perfides qui supposent une telle perversité que la justice serait violée et la chose publique en péril, si on ne se hâtait de les réprimer avec, une inflexible sévérité. »

11 répliqua au mot de Danton : Ce serait décréter la peur. « Qu’elle serait étrange, votre position, si les agents de la tyrannie pouvaient chaque jour renouveler leurs complots contre vous , et vous arrêter dans vos mesures de sûreté ou de justice, en vous disant : « Vous avez donc peur puisque vous cherchez à vous « garantir de nos coups?» Non, ce n’est pas celui qui se défend contre un assassin qui a peur, c’est celui qui se laisse égorger. Ce n’est pas l’homme qui punit le. crime qui a peur, c'est celui qui le laisse régner. Une des sections de Paris est venue vous dire : « Osez être « terribles ou vous êtes perdus. » Montrez-vous dignes de votre mission. Attaquez de front vos assassins et vous les verrez rentrer dans la poussière. Voulez-vous attendre lâchement qu'ils viennent vous plonger un poignard dans le sein? S’il en est ainsi, vous trahissez le plus sacré de vos devoirs; vous abandonnez le peuple à la fureur des meurtriers; vous êtes complices des maux qu’ils lui feront souffrir. Frappez les

11G PRÉPARATIFS ÜF, 1.' INSURRECTION»

coupables; vous n’entendrez plus parler de conjurations; la patrie est sauvée. N’en avez-vous point le courage? abdiquez vos fonctions et demandez à la France des successeurs plus dignes de sa confiance. »

Le maire de Paris écrivit une lettre respectueuse et soumise; il rendait compte des réunions qui avaient eu lieu à la commune. Elles n’avaient eu, disait-il, d’autre objet que de dresser une liste de gens suspects et déterminer où ils seraient détenus, dans le cas où le recrutement éprouverait encore des difficultés et deviendrait le prétexte de quelques rassemblements. Dans une de ces réunions on avait, il est vrai, outrepassé les bornes et proposé l’arrestation de plusieurs députés; mais il avait fait sentir combien une pareille idée devait être rejetée. Depuis lors tout était tranquille, « et il n’y avait point de ville où la Convention dût être plus respectée et assurée qu’à Paris. » Pache rassurait la Convention comme Pétion avait rassuré le roi ; pourtant il avait écrit le jour même à la commission que le peuple de Paris était exaspéré du prix excessif des denrées et qu’un grand mouvement était inévitable.

Ce jour-là , après le discours de Danton , la séance fut calme; la Montagne et les Jacobins cherchèrent à rassurer l’Assemblée et à bien établir que les propositions insensées et coupables, dont on s’était effrayé, avaient été repoussées; maintenant on ne devait plus concevoir la moindre inquiétude.

La commission ne pouvait accepter la sécurité que Danton et ses amis voulaient donner à l’Assemblée. Les conciliabules et les délibérations sur l’insurrection et les massacres continuaient comme auparavant;

ARRESTATION D IIÉBF.RT.

le maire s’abstenait, mais n’empêchait rien. On achetait des armes , on fabriquait des poignards. Les républicaines venaient en foule à l’Archevêché, et leurs orateurs féminins surpassaient en violence et en férocité les Jacobins les plus exaltés; elles demandaient qu’on leur distribuât des poignards. Elles allaient et venaient des réunions de l’Archevêché aux Jacobins, où se tenait leur club et où on leur servait à boire et à manger. Des émissaires étaient envoyés dans la banlieue et à Versailles pour recruter des émeutiers. Hébert, substitut de la commune, annonçait à l’assemblée de sa section qu’une grande révolution allait éclater; aux Jacobins, il déclarait que le peuple pouvait et devait courir sus aux membres de la commission. Son infâme journal, le Pire Duckesne , provoquait aux massacres.

Les douze se décidèrent, non sans hésitation , à le faire arrêter, ainsi que Varlet et un nommé Dobsent, président de la section de la Cité. La force manquait pour soutenir cet acte d’autorité. Les Girondins euxmêmes n’en étaient que trop convaincus. Cette tentative avait un caractère à la fois téméraire et timide; elle n’était point le commencement d’exécution d’un plan bien arrêté.

La commune, les Jacobins et les divers foyers d’insurrection ne s’attendaient point à tant d’audace. Dès que cette nouvelle fut répandue, la fermentation, qui avait semblé se calmer, redevint plus ardente; les hommes politiques de la faction révolutionnaire ne cherchaient plus à la calmer.

Quelques heures après l’arrestation d’Hébert, une députation du conseil général de la commune se pré-

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