SÉANCE ORAGEUSE OU 27 MAI
Legendre lança un coup de poing à Guadet, pour le repousser de la tribune. C’était Danton qui commandait tout ce mouvement de la gauche; mais elle n'avait point la majorité; alors elle fit entrer trois on quatre cents hommes de l’émeute qui s’étaient emparés de la porte. Ils se mêlèrent aux députés, prirent place sur les bancs ; de telle sorte qu’on ne pouvait plus distinguer les votants , lorsqu’on opinait par assis et levé. Ce fut ainsi qu’il fut décidé que la séance continuerait. Le découragement et même la peur paralysèrent les hommes de la Plaine. Un certain nombre de représentants se retirèrent. Isnard quitta le fauteuil; Hérault de Séchelles le remplaça. La journée était aux Montagnards.
11 était dix ou onze heures du soir ; une députation de vingt-huit sections de Paris fut admise. Elle demanda la liberté de leur frère, de leur ami, de leur plus cher soutien, qui gémissait dans les fers d’une commission despotique, dont ils réclamaient la suppression. Hérault de Séchelles leur répondit par une phrase, qui est restée fameuse : « Citoyens, la force et la raison du peuple sont la même chose. »
Legendre, Léonard Bourdon, David, appuyaient à grands cris les pétitionnaires. 11 en vint d’autres de la section des Gravilliers, encore plus violents et menaçant plus explicitement les Girondins des vengeances populaires; puis arriva aussi la section de la Croixllouge.
Lacroix, l’ami intime de Danton, convertit en motion les demandes des sections, et l’Assemblée, pêlemêle avec les émeutiers qui l’avaient envahie, vota la liberté du Père Duchesne et des autres détenus; puis la suppression de la commission des douze.
Le lendemain, à la lecture du procès-verbal, Lanjuinais demanda la parole. « 11 n’y a pas eu de délibération hier au soir, » dit-il. — Les vociférations de la Montagne l'interrompirent, mais ne troublèrent pas son courage. — « Je soutiens qu’il n’y a pas eu de décret rendu, et s’il y en a eu un, je demande qu’il soit révoqué. >> — Le bruit continuait. — « Tout est perdu, citoyens! le décret d’hier est l’œuvre d’une conspiration atroce. Quoi ! depuis deux mois, il s’est commis plus d’arrestations arbitraires par les représentants envoyés en mission , qu'il ne s en est commis en trente ans sous le despotisme. Des hommes prêchent l’anarchie et le meurtre, et ils resteraient impunis ! — Si Lanjuinais ne cesse pas de parler, je vais le jeter en bas de la tribune, » criait Legendre.
Lanjuinais continua: — « 11 ne peut y avoir impunité pour ceux qui ont voulu renouveler les scènes de septembre et emprisonner les membres de la Convention. Vous seriez déshonorés si un pareil décret souillait vos registres. »
Les Montagnards poussaient d'injurieuses clameurs. Un vote par assis et levé décida que le maintien du décret serait mis en délibération. Hérault dcSéchelles attesta que la veille, il avait mis le décret aux voix.
« Je ne conteste pas que vous l’ayez proclamé, » répondit Guadet.
« Le président est un contre-révolutionnaire, criait Collot d’Herbois. — Je demande un décret d'accusation contre Guadet, Gensonné et Vergniaud, disait Bourdon de l’Oise. — Je tiens à grand honneur, répliqua Gensonué, d’être traité de scélérat par ces messieurs. »
128 SÉANCE DU 28 MAt.
Guadet fit une peinture des désordres de la veille, des violences exercées par une foule séditieuse, des représentants maltraités et repoussés lorsqu’ils voulaient rentrer dans la salle. Il insistait pour que le décret fût révoqué.
Les Girondins ne pouvaient accuser un acte révolutionnaire sans s’exposer à entendre rappeler les actes qu'ils avaient applaudis et dont ils réclamaient sans cesse l’honneur. Saint-André leur fit remarquer que les décrets de l’Assemblée législative au 10 août avaient été votés avec des circonstances pareilles et sous la contrainte d’une invasion populaire.
Un vote par appel nominal prononça la révocation du décret qui avait supprimé la commission des douze. La majorité fut de quarante voix seulement. Condorcet fut remarqué parmi ceux qui votèrent pour le maintien du décret de la veille.
ltobespierre n’avait pas assisté aux séances de la Convention aussi exactement qu’aux réunions des Jacobins; il n’a\ait point figuré dans les scènes orageuses. Telle avait toujours été sa conduite aux moments où il fallait se rendre directement responsable de quelque détermination hasardeuse et passer de la parole à l’action. Il demanda à parler. « Il était malade, disait-il, et sollicitait l’indulgence de l’Assemblée; car il était dans l’impossibilité physique de dire tout ce que lui inspirait sa sensibilité pour les dangers de la patrie. » Alors il recommença le discours qu’il avait fait si souvent : le récit de sa conduite mise en opposition avec la conduite des Girondins. Parlant de ce qui venait d’être voté contre ce qui avait été décrété la veille, il craignait que « le triomphe de la vertu fût passager et le triomphe du vice éternel. »
SÉANCE nu 28 MAI.
11 fut souvent interrompu; et comme si son découragement et la faiblesse de sa voix l’empêchaient de continuer : « Je leur abandonne la tribune; qu’ils y distillent leurs poisons; qu’ils y secouent les brandons de la guerre civile; qu’ils finissent leur carrière; que ce qu’il y a de plus lâche, de plus vil, de plus impur, triomphe et ramène à l’esclavage une nation qui voulait être libre. C'est aux républicains à les replonger dans l’abîme de la honte. »
Danton fut plus énergique. « Si les magistrats du peuple ne sont pas rendus à leurs fonctions et entourés du respect qui doit les accompagner, après, avoir prouvé que nous passons nos ennemis en prudence, nous prouverons que nous les passons en audace révolutionnaire.
— Oui ! oui ! tous ! » s’écrièrent à la fois les députés * de la gauche applaudis par les tribunes.
Rabaud Saint-Étienne voulut faire un rapport au nom de la commission des douze; il lui fut impossible d’être entendu , tant étaient continuelles les vociférations des Montagnards. « Nous demandons la priorité pour le canon d’alarme, » disait l’un d’entre eux. ... ’• . •;
T.a majorité en fut réduite à ordonner que le rapport serait imprimé. Elle céda sur la mise en liberté des détenus, et consentit à leur élargissement provisoire. L’abattement des modérés était si complet que Rabaud Saint-Étienne offrit la démission des douze de la commission.
Pendant ce temps-là, les sections de Paris étaient livrées à la plus alarmante agitation : les unes de plus en plus disposées à l’insurrection; les autres, en moindre nombre, animées de quelque courage pour
ni. 9
SÉANCE Dl 28 MAI.
la défense de l’ordre publie cl du parti modéré, étaient menacées d’avoir à combattre les attaques qui leur étaient annoncées.
La section des Gardes-Françaises venait dire à la Convention : « Vous n’avez qu’à prononcer un mot, vous serez entourés de défenseurs dignes de votre cause ; on verra d’un côté le courage des bons citoyens et de l’autre la lâcheté et la perfidie de quelques brigands. »
Ce langage réveilla le -tumulte, qui était devenu l’état habituel de l’Assemblée. Les députés de la gauche descendaient vers la barre pour injurier et menacer les pétitionnaires. Après une longue agitation, l’orateur de la section continua à parler dans le même sens; il risqua une phrase plus choquante encore « pour ces ambitieux agitateurs qui, disait-il, veulent nous lasser de la liberté. — Vous avez laissé trop • longtemps entre les mains du peuple les instruments révolutionnaires. »
Danton ne put endurer de telles paroles, et s’opposa à l’impression demandée par la droite. Il était facile de comprendre que les pétitionnaires sollicitaient la clôture des clubs et des frimions qui troublaient la paix publique»
a Nous ne pouvons accorder cette demande; le peuple est au-dessus de nous; il est digne de se servir de ces instruments de révolution; il est tout prêt à les tourner contre ses ennemis. Quand il le voudra, avec ces mêmes instruments, il fera en un seul jour rentrer dans le néant les hommes assez stupides pour faire une distinction entre le peuple et les citoyens. 11 est temps que le peuple ne se borne plus à une guerre défensive et qu’il attaque tous les fauteurs du mo-
dérantisme — Paris sera toujours la terreur des ennemis de la liberté; ses sections, dans les grands jours, lorsque le peuple se réunira en masse, feront toujours disparaître ces misérables Feuillants, ces lâches modérés, dont le triomphe n’est que d’un moment. »