‹ Histoire de la Convention nationale. T. 3Chapitre 62 sur 138 · ADRESSE DE LA COMMUNE · texte numérisé non relu

ADRESSE DE LA COMMUNE

disait-il, une fête civique, la fédération de tous les cœurs. » Un grand nombre de députés s’étaient retirés ; aucun des membres du bureau n’était resté. La fin de la séance fut présidée par Robespierre; le procès-verbal est signé de lui et de six secrétaires, tous siégeant sur la Montagne.

Ainsi se termina, à dix heures du soir, la journée du 31 mai.

Pour Robespierre et Marat, comme pour les meneurs de l’insurrection, le complot avait échoué et la victoire n’était pas complète ; il fallait donc une seconde journée. En attendant, le comité insurrectionnel, qui s’était donné le nom et les attributions de comité général révolutionnaire, lança des mandats d’arrêt que l’autorité municipale consentit à signer : Clavière et Lebrun, qui étaient ministres, furent compris avec Roland dans cette mesure.

Roland ne fut point trouvé à son domicile ; l’officier de police arrêta M“* Roland. Avec beaucoup de courage et de calme, elle protesta contre l’illégalité d’un mandat émané d’une autorité usurpée. Elle fut emmenée à l’Abbaye; des femmes se pressaient autour de la voiture, criant : « A la guillotine ! »

Aucun mandat ne fut expédié contre des représentants; les chefs de la commune n’auraient peut-être pas osé risquer leur signature au bas d’un acte si exorbitant. U’ ailleurs, les meneurs du grand comité révolutionnaire voyaient bien qu’un nouveau coup de force leur était encore indispensable. Cela était évident; chacun s’y attendait.

Néanmoins la séance du t‘r juin se passa assez tranquillement : une adresse au peuple français, relative aux événements de la veille, avait été prom. to

posée par Barère au nom du comité de salut public; elle était conciliante; toute menace et toute offense adressées au parti vaincu étaient évitées ; de grandes louanges étaient données au peuple de Paris pour avoir si bien préservé l’ordre public et maintenu la sûreté des personnes et des propriétés. Les Girondins furent même admis à réclamer que plusieurs expressions seraient adoucies. Pour éviter toute occasion de trouble , il fut résolu que la Convention n'aurait point de séance du soir.

Marat, Pache et quelques membres du comité révolutionnaire se présentèrent au comité de salut public pour réclamer contre cette détermination. La commune, disaient-ils, avait à présenter une pétition.

Le comité de salut public ne disposait d’aucun moyen de résistance ; presque tous les membres qui le composaient auraient voulu défendre la Convention et ne la point livrer à la tyrannie de Marat, de Robespierre et des démagogues ; du moins cherchaient-ils à ne pas envoyer leurs collègues à l’échafaud. Ils conjurèrent Danton d’employer sa volonté et son influence à arrêter le mouvement. Garat, qui se trouvait présent, plaida avec chaleur la cause de l’humanité et de la raison ; il proposa que les députés , qui s’étaient signalés par leurs haines mutuelles et dont la rivalité troublait et divisait la représentation nationale, s’offrissent d’eux-mêmes à sortir de la Convention pour la laisser suivre le cours de ses travaux et sauver le pays. 11 s’animait en parlant de ce magnifique ostracisme subi volontairement, afin d’établir le règne des lois et pour se soumettre au jugement du peuple.

Danton était mobile et se laissait facilement attendrir; il se leva, les larmes aux yeux : « Eh bien, dit-il, je vais proposer cette idée à la Convention, et je m'offre le premier à aller me mettre en otage à Bordeaux pour répondre de la vie des Girondins. » Barère, Cambon et les autres membres du comité s’empressèrent à profiter du bon mouvement de Danton. Réellement il ne voulait point la mort des Girondins, mais seulement leur expulsion ; dès longtemps il redoutait la situation où lui- même se trouverait, si Robespierre et ses partisans devenaient maîtres absolus de la Convention. 11 promit d’appuyer le rapport où Barère proposerait ce moyen d’accommodement.

En sortant du comité, Danton rencontra Pénières et Meillan qui étaient du parti girondin: 11 les écouta à peine et répondit à leurs inquiétudes sur la séance du soir : « Nous avons envoyé chercher cette commune pour savoir ce qu’elle veut. Les choses ne peuvent aller ainsi ; il faut qu’un des deux partis donne sa démission. »

Meillan essaya de toucher son amour-propre. « Cela va bien mal, Danton, et n’ira jamais bien tant qu’un homme vigoureux ne se mettra pas à la tête : vous êtes cet homme. » — 11 le regarda, puis répondit : « Ils n’ont pas confiance. » — Meillan répliqua : « La confiance renaîtra, si vous contenez les fripons et les frénétiques qui désolent la France. Vous pouvez diriger le comité. » — Danton secoua la tête et répéta : « Ils n’ont pas confiance. »

Marat et Pacbe se rendirent aussitôt à la commune et annoncèrent que le comité de salut public avait convoqué une séance du soir. « Autrement il était à craindre, disait le maire, que le peuple de Paris,

SÉANCE DD 1" JÜ!N.

frustré dans son attente, ne se portât à quelques excès. »

Marat prêcha plus ouvertement l’insurrection. « Si les représentants du peuple trahissent sa confiance; s’il s’aperçoit qu’il s’est trompé dans son choix ou que ses délégués soient corrompus, alors il doit se sauver lui -même. — Levez-vous, peuple souverain. Présentez-vous à la Convention , lisez votre adresse et ne désemparez pas que vous n’ayez obtenu une réponse affirmative. »

Puis il monta lui-même tirer la corde, pour sonner le tocsin à l’horloge de l’hôtel de ville.

Il n’était point vrai que le comité de salut public eût convoqué les députés pour une séance du soir; mais au bruit du tocsin et de la générale qui rassemblait la force armée autour de la salle, une centaine de représentants se trouvèrent réunis. Plusieurs d’entre eux, même de zélés jacobins, ne voulaient point que cette réunion fortuite s’appelât une séance. Le côté droit était presque désert. On savait d’avance que les vingt-deux Girondins, dont la commune allait demander la tête, ne se rendraient pas à la Convention. Depuis le 10 mars, ils avaient souvent cherché asile hors de leur logement, dans la crainte d’être saisis pendant la nuit; ils avaient toujours à s’inquiéter d’être attaqués dans les rues et ne marchaient point sans armes. Maintenant ils n’étaient plus en sûreté, même dans l’enceinte de l’Assemblée nationale.

Hassenfratz était à ce moment un des plus furieux révolutionnaires parmi les Jacobins, la commune et l’Archevêché; il fut l’orateur de la députation, et parla avec autorité, comme assuré d’être obéi. « Les

révolutions du 14 juillet et du 10 août, disait-il, ont été ensanglantées parce que les citoyens et la force armée étaient divisés. La journée du 31 mai ne verra point répandre de sang, parce que le peuple et les autorités sont réunis dans les mêmes sentiments. » Des paroles violentes contre les Girondins se terminaient par la demande d’un décret d’accusation contre vingt-sept membres de la Convention. « il faut en finir; il faut terminer cette contre-révolution; il faut que tous les conspirateurs tombent sous le glaive de la loi, sans aucune considération. »

C’est ainsi que les hommes de l’arrière-ban de la Révolution comprenaient que le 31 mai ne coûterait pas de sang; ils renonçaient à le répandre par le massacre, en exigeant qu’il coulât sur les échafauds.

La très-peu nombreuse minorité qui se trouvait dans la salle ne pouvait pas voter un décret. Legendre et même Marat n’osèrent point le proposer expressément. Ils se bornèrent à demander le renvoi de la pétition au comité de salut public, afin qu’il fit un rapport avant trois jours. C’est ce qui fut adopté. Barère et quelques autres mirent en avant le projet de démission, dont il avait été question le matin même au comité.

Le 2 juin, les abords de la Convention étaient occupés par la force armée , sous le commandement d’Henriot. La séance était beaucoup plus nombreuse que la veille au soir ; mais la plupart des Girondins ne s’y étaient pas rendus. Elle commença par la lecture de plusieurs lettres qui annonçaient des soulèvements dans les départements de l’Ardèche et de la

Lozère. Dne nouvelle plus grave était l’insurrection de Lyon. Une révolte sanglante avait renversé la tyrannie révolutionnaire, qui pesait sur la ville, et installé une municipalité nouvelle. En même temps on apprenait chaque jour que la guerre civile faisait de vastes progrès dans les provinces de l’ouest.

De telles circonstances exaltaient encore davantage les fureurs de la faction jacobine. Les populations révoltées avaient été exaspérées et poussées à bout par des mesures vexatoires et arbitraires ; en exagérer la rigueur, paraissait à ceux qui les avaient ordonnées, un énergique moyen d’obtenir la soumission à leurs volontés.

Lanjuinais demanda la parole. « Tant qu’il me sera permis de faire entendre fci ma voix, je ne laisserai pas avilir en ma personne le caractère de représentant du peuple. Je vous dirai des vérités; mais non pas de celles qui tuent la liberté. Depuis trois jours vous ne délibérez plus ; vous êtes soumis à une puissance qui vous commande; elle vous environne ici de ses salariés, au dehors, de ses canons. Le peuple blâme et déteste les factieux et l’anarchie; mais il est leur instrument forcé ; une autorité usurpatrice ordonne des arrestations : bien plus, elle commet des crimes, que la loi punit de mort; elle a osé faire tirer le canon d’alarme. Un voile officieux a été jeté sur ce désordre ; il a continué le lendemain ; le surlendemain il recommence. »

La voix de l’orateur fut couverte par les clameurs de la Montagne. Billaud - Varennes et Gufïroy lui adressaient les plus grossières injures. Legendre, élevant le poing, puis l’abaissant, faisait le geste du boucher qui frappe d’un marteau la tête du bétail , et

criait : « Descends de la tribune , ou je vais t'assommer.

— Fais décréter que je suis bœuf, et tu m’assommeras, » répliqua Lanjuinais; et il continuait sans se troubler; ses paroles interrompues ne cessaient point d’être fermes et courageuses.

Chabot, Thuriot, Drouet, Robespierre jeune, s’élancèrent à la tribune pour l’en arracher; Legendre lui mettait un pistolet sur la gorge. Pénières, Defermon et d’autres amis arrivèrent à son secours, armés aussi de pistolets. On vit le moment où la tribune allait être ensanglantée. Lanjuinais restait avec une impassible obstination.

Le tumulte finit toutefois par s’apaiser. « La scène qui vient de se passer est affligeante, dit le président ; la liberté périra si vous continuez à vous conduire ainsi. Je rappelle à l’ordre ceux qui se sont portés à la tribune. J’invite Lanjuinais à se renfermer dans la question. »

Lanjuinais conclut en demandant que toutes les autorités révolutionnaires de Paris, notamment l’assemblée de l’Archevêché et son comité exécutif, fussent cassées et leurs actes annulés. 11 proposait aussi que tous ceux qui s’arrogeraient une autorité nouvelle et illégale fussent déclarés hors la loi , et qu’il fût permis à tous les citoyens de courir sus.

Une députation se présenta au nom de ces mêmes autorités que Lanjuinais voulait abolir; elle disait : « Les citoyens de Paris n’ont pas quitté les armes depuis quatre jours; depuis quatre jours les représentants, leurs mandataires, se rient de leur calme et de leur inactive patience; les contre-révolutionnaires lèvent leur tête insolente.... qu’ils tremblent ! la foudre

gronde ! elle va les pulvériser. Nous venons, pour la dernière fois, vous les dénoncer. Décrétez à l’instant leur arrestation. Nous en répondons tous sur nos têtes à leurs départements. Le peuple est las d'ajourner son bonheur; il vous laisse encore un instant; sauvez-le, ou nous vous déclarons qu’il se sauvera lui-même. »

Les applaudissements et les bruyantes approbations des spectateurs accompagnèrent constamment la lecture de cette adresse. Le président essaya de mettre quelque dignité dans sa réponse et d’indiquer aux pétitionnaires qu’ils n’avaient pas montré assez de respect pour la représentation nationale ; il les invita aux honneurs de la séance.

Billaud-Varennes et Tallien demandèrent que le comité de salut public présentât son rapport séance tenante.

La peur s’était emparée de la Plaine; un député modéré parla ainsi : « Vous avez entendu le vœu du peuple impérieusement exprimé; l’orage gronde et menace. Sauvez au peuple des malheurs, et à la république sa ruine. Décrétons l’arrestation provisoire des représentants que les magistrats accusent. Ne se sontils pas rendus garants de leur sûreté? ainsi l’exigent les circonstances. »

Mais la Montagne voulait l’arrestation définitive et la procédure révolutionnaire sans délai. Levasseur parla en ce sens et chercha surtout à établir que la Convention délibérait en pleine liberté.

Cependant la foule encombrait toutes les issues de la salle et ne permettait pas aux députés d’en sortir; le commandant du poste fut mandé et annonça qu'il venait de faire retirer les femmes qui avaient témoigné

le désir de ne laisser sortir aucun député avant la fin de la séance.

Alors Barère présenta le rapport concerté la veille avec Danton. Il proposait que les députés dénoncés par le département de Paris fussent invités à se suspendre volontairement de leurs fonctions pendant un temps déterminé.

Plusieurs des Girondins étaient venus à la séance, malgré les instances de leurs amis, qui n’étaient point d’avis de braver inutilement le danger. Isnard accepta la condition proposée par Barère et offrit sa démission; Lanthenas, Fauchet et Dusaulx l'imitèrent.

Comme le capucin Chabot avait, selon son habitude, adressé quelque injure grossière à Isnard, Lanjuinais s’indigna. « Je dirai au prêtre Chabot : On a vu dans l’antiquité traîner à l’autel des victimes ornées de fleurs, mais le prêtre qui les immolait ne les insultait pas. Quant à moi , n’attendez de mon consentement ni démission ni suspension. Les sacrifices doivent être libres, et vous ne l’êtes pas. »

Barbaroux déclara que le peuple l’avait élu et lui conservait sa confiance; qu’ainsi il ne déposerait point les pouvoirs dont il avait été investi. <« N’attendez de moi aucune démission ; j’ai juré de mourir à mou poste, et je tiendrai mon serment. »

Marat s’opposa à la proposition du comité de salut public. « Pour offrir des sacrifices à la patrie, il faut être pur. C’est à moi , martyr de la liberté , qu’il appartient de me dévouer. J’offre ma démission, aussitôt que vous aurez ordonné l’arrestation des contrerévolutionnaires. »

Et comme il était le souverain de cette journée, il ordonna une rectification de la liste des proscrits.

SÉANCE Dü 2 JUIN.

« Pourquoi, dit-il, y avoir placé Dusaulx qui est un vieux radoteur, et Lanthenas, un pauvre d’esprit qui ne mérite pas qu’on pense à lui. Du cos ne doit pas y être; il a eu quelques opinions erronées, dont on ne saurait lui faire un crime. Mais il faut ajouter Fermon et Valazé. »

La foule continuait à se presser aux portes de la salle, et par intervalle on entendait retentir le cri : « Aux armes. « Les soldats semblaient avoir reçu la consigne de ne point laisser sortir les députés. Dusaulx fut maltraité; Boissy-d’Anglas rentra dans la salle, et montra que ses vêtements avaient été déchirés ; Lacroix lui-même fut repoussé et vint réclamer la punition sévère de l’officier qui avait pu donner un pareil ordre.

Barère s'indigna. « Ce n’est point aux esclaves à faire des lois; la France n’obéirait pas aux décrets d’une assemblée asservie. Si vous les votiez entourés de baïonnettes, comment seraient-ils respectés? Des tyrans nouveaux nous tiennent en surveillance. » Puis il parla des complots de l’étranger et dénonça Gusman, un des membres du comité insurrectionnel, en appelant la vengeance des lois sur ceux qui attentaient à la liberté des représentants.

Lacroix proposa et la Convention ordonna que la force armée s’éloignât du lieu des séances.

Danton avait promis au comité de salut public d’appuyer les conclusions du rapport de Barère; mais soit passion révolutionnaire, soit impossibilité de rompre avec son parti, on ne pouvait jamais compter sur lui. En vain une détermination lui était conseillée par son discernement politique ou dictée par un sentiment sympathique, il y renonçait pour ne point

quitter sa route. Ainsi, s’abandonner à un bon mouvement, en se réservant de ne s’en plus soucier si les circonstances en ordonnaient autrement, n'était guère en lui qu’un mode d’hypocrisie. Les Girondins avaient raison de ne pas avoir confiance. Il parla du projet des démissions à Robespierre qui traita avec mépris et risée ce piège tendu aux patriotes. Barère, pendant qu’il lisait son rapport à la tribune, voyait Danton passer de banc en banc sur la Montagne pour consulter ses amis; de sorte que lorsqu’il demanda la parole, ce ne fut point pour défendre le rapport, mais pour accuser les aristocrates du tumulte qui interceptait les issues de la salle, et de la consigne donnée aux soldats de repousser les représentants qui voulaient sortir.

On fit venir l'officier qui commandait le poste; il répondit que loin d’avoir donné un pareil ordre, luimême avait été consigné par des gens à moustaches qui s’étaient emparés du poste. Au milieu du trouble de l’Assemblée et des cris de la Montagne, Barère monta précipitamment à la tribune : « Citoyens, dit-il, nous ne sommes plus libres; je demande que la Convention aille délibérer au milieu de la force arméè, qui sans doute la protégera. »

Cette proposition était peut-être faite de bonne foi. Henriot et les meneurs de cette journée avaient réuni au moins quatre-vingt mille hommes, avec un immense appareil de canons, et jusqu’à des grils à rougir les boulets; tout était disposé pour tenir la population dans la stupeur; mais la masse des gardes nationaux n’était point placée auprès du château des Tuileries; elle formait un large cercle autour du jardin et

des cours ; elle occupait surtout le Carrousel et la place Louis XV.

Le comité d’insurrection et la commune ne comptaient guère sur la garde nationale, qui avait bonne volonté pour le parti modéré, et surtout nulle envie de se battre. Le blocus de la Convention avait été confié à quatre ou cinq mille hommes déjà formés en bataillons, comme avant-garde de l’armée révolutionnaire, et destinés à mettre les départements de l’ouest à feu et à sang. Ils avaient été pris dans les cabarets, parmi les habitués des émeutes, recrutés par l’appât d’une solde de quarante sous par jour et par une prime d’enrôlement. Ce sont eux qui, sous le nom de héros de cinq cents livres, devinrent fameux dans la guerre de la Vendée, parleurs pillages, leur cruauté et leur manque de courage. Cette troupe dont chaque homme avait reçu le matin même un assignat de cinq livres et une forte ration de vin, avait laissé entrer une populace d'hommes et de femmes, ivres et payés aussi, qui occupaient les corridors, les portes et les tribunes de la Convention. Beaucoup de députés supposaient, avec quelque vraisemblance , que si l’Assemblée pouvait communiquer avec la garde nationale, elle y trouverait fidélité et protection.

Aussitôt après la motioD de Barère , Hérault de Séchelles, qu’on appelait au fauteuil dans les occasions difficiles, se couvrit, descendit de l’estrade, et se mit en marche à la tête de la Convention. Les députés de la Plaine le suivirent avec empressement; la droite, au nombre de cent environ, se disposait à les imiter; mais voyant que la Montagne demeurait paisiblement en place, ils s’arrêtèrent. Les représentants de la gauche qui siégeaient au-dessous des Montagnards,

SÉANCE Dl 2 JUIN.

hésitèrent un moment. Marat leur commandait de rester; les femmes des tribunes s’avançaient à micorps, leur criant comme des furies de ne pas sortir. La plupart quittèrent leurs bancs et se joignirent au cortège.

Le président et cette nombreuse suite descendirent dans la cour et s’avancèrent vers la porte de la longue cloison de planches qui séparait cette cour de la place du Carrousel, où se trouvait rangé un corps considérable de gardes nationaux; c’était avec eux que l’Assemblée voulait se mettre en communication, espérant les trouver disposés à la défendre.

Des canons étaient placés au-devant de la porte. Henriot s’avança à la tête d’un détachement de canonniers et de soldats des bataillons révolutionnaires. Hérault Séchelles le requit de faire ouvrir la porte. En même temps on cria à Henriot : « Otez donc votre chapeau, c’est le président de l’Assemblée nationale! » Il n’était point prévenu de cette sortie de la Convention ; elle n’était point dans le programme de la journée. « Non , répondit-il en jurant, je ne les saluerai point; je n’ai pas déménagements à garder; ils m’ont manqué de parole, je ne les ménagerai pas. » - — Le président fit lecture du décret qui ordonnait la levée des consignes et la libre sortie des représentants. Henriot répliqua par des menaces. « Que veut donc le peuple? dit le président, la Convention n’est occupée que de son bonheur. — Le peuple ne s’est pas levé pour écouter des phrases, reprit Henriot, mais pour donner ses ordres souverains; il lui faut des victimes; la force armée ne se retirera point, avant qu’on ait livré au peuple les trente-quatre députés dénoncés par la Commune. — Des victimes ! s’écrièrent les dé-

putés, nous le sommes tous! j> Le président ordonna, au nom de la loi, d'arrêter ce rebelle, qui continuait à répéter : « Personne ne sortira. » — Delacroix , député de la Marne, s'avança sur lui, un pistolet à la main; Henriot, faisant reculer son cheval de quelques pas , commanda : « Canonniers , à vos pièces ! » — L’état-major à cheval s’avança , les sabres tirés , comme pour charger sur le groupe des députés; les fusils de l’infanterie furent dirigés sur eux.

Le président ne se retirait pas et montrait bonne contenance ; on l’entraîna sous le vestibule du château. A sa suite, la Convention se retira dans le jardin, sans être ni menacée, ni insultée par les lignes de soldats rangés dans la cour. Les représentants de la nation s’en allaient, essayant de sortir par une grille, puis par une autre, toujours repoussés, sans que les hommes d’aucun des postes témoignassent le moindre respect pour leur autorité, la moindre pensée de leur obéir.

Cependant les Montagnards, restés dans la salle, ne furent pas d’abord sans quelque inquiétude; ils n’avaient point prévu cette détermination soudaine de la majorité; ils savaient que les gens de la commune avaient peu de confiance dans la garde nationale et qu’on ne pouvait même pas attendre beaucoup de dévouement ni d’ardeur des bataillons révolutionnaires. Si la Convention avait pu sortir de l’enceinte où elle était enfermée, la journée aurait pu avoir un dénoûment inattendu.

Danton, impatient de savoir ce qui se passait hors de la salle, arriva sur le Carrousel au moment où Henriot refusait brutalement le passage au président. Un aide de camp du commandant vint lui dire à demi-voix

où l’on en était : « C’est bien e*la; cela va bien, » lui répondit Danton, en lui serrant la main. Depuis, dans son procès, il raconta que, sans un billet écrit au crayon qu’il fit passer à Henriot, le général révolutionnaire aurait laissé passer les conventionnels. Un municipal s’approcha de Barère et lui dit : « Voilà comme vous êtes tous. Pourquoi sortiez-vous? Avec vos demi-mesures, vous faites manquer tous les coups. «

Pendant que la Convention errait de porte en porte dans le jardin, Marat survint, suivi d’une foule de polissons déguenillés, qui criaient : « Vive Marat! » C’était assez souvent le cortège qui s’attachait à lui , comme à ces fous au costume bizarre, aux façons étranges, que la police laisse se promener dans les rues pour l’amusement de la populace. Il se présenta au-devant de ses collègues. « Mandataires du peuple , leur dit-il d’un ton impérieux, je vous somme, en son nom, de retourner à votre poste et d’y reprendre vos fonctions. »

Les députés de la gauche obéirent sans hésitation , les autres suivirent. L’Assemblée nationale, bravée et insultée par un des plus vils massacreurs de septembre, poursuivie par les huées des gamins de la rue, rentra honteusement dans la salle des séances.

Couthon fut porté à la tribune. « Citoyens, dit-il , tous les membres de la Convention doivent être maintenant rassurés pour leur liberté. Vous avez marché vers le peuple; partout vous l’avez trouvé bon, généreux, incapable d’attenter à la sûreté de ses mandataires, mais indigné contre les conspirateurs qui veulent l’asservir. »

A ce moment l’orateur demanda qu’on lui portât à boire. — « Coutbon a soif, s’écria Vergniaud , donnezlui un verre de sang. — Maintenant que vous reconnaissez, continua Couthon, combien vos délibérations sont libres, je demande, non pas quant à présent, un décret d’accusation, mais d'arrestation contre les vingt-deux membres dénoncés , contre les douze de la commission et contre les ministres Clavière et Lebrun; ils seront, non pas détenus, mais en arrestation chez eux. »

Nulle contradiction ne s’éleva. Legendre demanda qu’on retranchât de la liste Fonfrède et Saint-Martin, qui, dans la commission, s’étaient opposés à l’arrestation d’Hébert. Marat renouvela sa proposition en faveur de Ducos, Lanthenas et Dusaulx. 11 y eut, parmi la Montagne, quelque hésitation sur le nom de Lanjuinais ; il n’appartenait nullement à la coterie de la Gironde. Son courage et sa sincérité lui avaient acquis une haute estime. Chabot demanda , en proférant des jurements, qu’on le retranchât de la liste; d’autres criaient : « Non , il est catholique. » — Le président mit aux voix par assis et levé; deux épreuves furent douteuses. Beaucoup de spectateurs entrés dans la salle s’étaient assis sur les bancs et votaient avec les députés. Le bureau les comptait dans la majorité ; ce fut ainsi que la proscription de Lanjuinais fut prononcée. ’

L’ensemble du décret fut voté de la même façon; un certain nombre de députés de la Plaine se levèrent avec la gauche. « 11 vaux mieux faire un petit mal que de s’exposer à de grands malheurs. Le peuple l’exige. Les députés seront en arrestation chez eux; ils ne sont pas fort à plaindre. » — C’était ainsi que

sc motivaient tant de lâchetés; les plus hardis s’abstinrent de voter.

Les députés de la droite protestèrent en déclarant qu’on ne pouvait pas voter sous les canons et les baïonnettes; les deux tiers de l’Assemblée furent de cet avis et ne votèrent pas. 11 y eut même une protestation écrite, revêtue de soixante-treize signatures, dont la liste devint un titre de proscription.

Après le vote, le président lut une lettre, écrite au nom du peuple de Paris, par les administrateurs du département, qui offraient de répondre aux autres départements de la sûreté de ceux de leurs représentants dont l’arrestation venait d’être ordonnée; ils proposaient mémo en garantie et comme otages un nombre égal de citoyens de Paris.

Barbaroux répondit qu’il ne voulait d’autre otage que la pureté de sa conscience et qu’il se conCait à la loyauté du peuple de Paris.

« Et moi , dit Lanjuinais, je demande des otages, non pour moi, dès longtemps j’ai fait le sacrifice de ma vie, mais pour empêcher la guerre civile d’éclater et pour maintenir l’unité de la république. »

Le président leva la séance. Les Montagnards sortirent. Avant de permettre aux députés de la droite de quitter la salle, il fallut obtenir des délégués de la commune que la consigne fût levée.

Page 1