I G 4 ÉTAT DES ESPRITS APRÈS LÉ 31 MAI
mécontentement ne suffisait point pour la rallier sous le drapeau des Girondins. Les amis de la monarchie ne pouvaient avoir ni estime, ni confiance pour les hommes qui réclamaient sans cesse l'honneur de l’avoir renversée au 1 0 août. Les parents des émigrés n’oubliaient point qu’il n’y avait pas une mesure de rigueur, pas une loi de sang, qui n’eût été proposée ou votée par cette faction. Les familles religieuses, dont le nombre était grand, se souvenaient de l’ardente persécution des prêtres. Les Girondins avaient voté la mort du roi ; ils avaient pris part à l’établissement du tribunal révolutionnaire; en toute occasion , hormis quand ils avaient vu que leur perte était jurée, ils avaient fini par céder docilement à la Montagne. Toutefois, eu ce dernier moment, on avait applaudi à leurs efforts ; on avait été reconnaissant par avance du succès dont ils donnaient l’espoir.
Ainsi aucun lien ne réunissait les mécontents; aucune organisation ne pouvait en composer une force compacte , ayant confiance dans sa masse. Pour assembler des citoyens les armes à la main, pour les déterminer à sacrifier leur vie ou leur fortune, il eût fallu l’espoir d’un lendemain; il eût fallu que leurs opinions fussent unies par un même symbole, par un même mot d’ordre. Or, quel pouvait être le moyen de transiger avec les illusions républicaines des Girondins, avec leur vaniteuse ambition; eux-mêmes ne semblaient pas vaillants à combattre pour leur propre cause ; leur courage de tribune ne s’était jamais traduit en action. Au 31 mai, ils s’étaient presque tous absentés de la séance : sans doute ils y auraient couru de grands périls , mais s’y dérober ce jour-là n’était pas même un moyen de se sauver.
L A CONVENTION APRÈS LE 31 MAI. 1 f)ü
11b étaient donc vaincus. Soit imprévoyance, soit dissentiment d’opinion, ce qui leur était trop habituel, aucune résolution commune ne détermina leur conduite; les uns quittèrent Paris, d’autres s’y tinrent cachés; plusieurs et des plus notables se soumirent au décret d’arrestation; il y en eut qui, ne se trouvant pas sur la liste, revinrent aux séances.
A en juger seulement par la situation où se trouva l’Assemblée le lendemain de la séance du 2 juin, toute espérance pouvait ne pas être perdue pour le parti modéré. Le décret évidemment n’avait pas été voté par une réelle majorité; à l’ouverture de la séance, tout un côté de la salle était dégarni. Les bancs maintenants déserts, où siégeaient ces orateurs éloquents, ces hommes d’esprit dont la renommée honorait la Convention , offraient un aspect de tristesse. Les Montagnards eux-mêmes ressentirent cette impression'; la consternation et l’effroi pesaient sur l’Assemblée. ' .
Le comité de salut public presque tout entier aurait voulu trouver quelque transaction, comme les démissions volontaires ou une abstention provisoire. Barère, Cambon , Bréard , Delmas , n’étaient point rassurés sur les projets de Robespierre , de Danton et de Marat. On continuait à parler du fils de Louis XVI ; Marat en haranguant des hommes groupés dans la rue qu’il excitait contre la Convention, leur avait dit le 2 juin : « Ces gueux-là ne peuvent vous sauver, il vous faut un roi ! » Ce propos lui était assez habituel , et lorsqu’on lui demandait: «Qui donc sera roi? » il ré-
• Mémoires de Levassenr.