‹ Histoire de la Convention nationale. T. 3Chapitre 7 sur 138 · BANNISSEMENT DE LA FAMILLE DE BOURBON · texte numérisé non relu

BANNISSEMENT DE LA FAMILLE DE BOURBON

l’occasion sembla propice aux Girondins pour reproduire leurs attaques contre le duc d’Orléans. Fonfrède s’acquitta de cette mission avec un zèle révolutionnaire que personne n'aurait pu surpasser; la motion avait été faite par Carrier, et il l’appuya.

« Je ne conçois pas comment la proscription de la famille ci-devant et toujours royale n’a pas été comprise au nombre des mesures que vous avez ordonnées. 11 faut faire cette loi révolutionnaire, cette loi terrible que le salut du peuple commande et justifie. Si le jour où vous avez fondé la république, vous aviez banni tous ces Bourbons , vous auriez épargné à la France bien des troubles, à vous bien des divisions, à vos armées bien des échecs. Les républiques ne subsistent que par les vertus; les princes ne méditent et ne vivent que de crimes; corrompus dans les cours, ils corrompent vos soldats dans les camps; il n’est pour eux ni foi, ni serment; c’est en profanant le nom sacré de patrie, qu’ils aspirent en secret à redevenir un jour vos maîtres. Voyez Égalité : il fut comblé des faveurs de la fortune , il était né du sang de vos tyrans, et malgré cette tache d’infamie , il commandait vos armées.... Eh bien! il conspire, il fuit, il passe à l’ennemi.... Les princes, au moins pour les forfaits, sont tous parents. Conservons donc tous ces Bourbons, et si les tyrans qu’est allé rejoindre Égalité auxquels il a livré nos collègues, osent, au mépris du droit des gens, porter sur les représentants du peuple un fer assassin, que tous ces Bourbons soient traînés au supplice; que leurs têtes roulent au pied des échafauds ; qu’ils disparaissent de la vie , comme la royauté a disparu de la république et que la terre de

10 COMMISSION MUNICIPALE DE SALCT PCBLIC.

la liberté n’ait plus à supporter leur exécrable présence. »

11 y avait dans ce langage furieux un fond réel de passion révolutionnaire, mais il était inspiré bien plus encore par le soin de repousser l’accusation injustement dirigée contre son parti, auquel on imputait une complicité avec la conspiration de Dumouriez et les prétendus projets orléanistes.

Le décret fut voté d’enthousiasme; il embrassait toute la famille des Bourbons, quels que fussent le sexe et l’âge, notamment le jeune duc de Montpensier qui servait à l’armée des Alpes maritimes sous le général Biron. 11 était devenu, disait-on, un sujet de vive inquiétude pour la république. Sillery, malgré «a qualité de représentant, fut envoyé en prison. Laclos, l’agent reconnu de toütés les intrigues entreprises au nom du duc d’Orléans, fut aussi décrété d’arrestation. Le général Miaçzinski, que Dumouriez avait envoyé à Lille pour entraîner les troupes dans la rébellion , fut traduit devant le tribunal révolutionnaire et jugé à mort quelque temps après.

Le duc d’Orléans, malgré ses réclamations, fut en- \oyé à Marseille où il fut enfermé avec ses deux fils, le duc de Montpensier et le comte de Beaujolais. Les Girondins auraient voulu que Bordeaux fût choisi pour lieu de détention. 11 en fut ordonné autrement.

Si la grandeur du péril avait imposé à la Convention plus de raison et plus de gravité; si, pour un instant, les partis avaient semblé s’y concilier, il n’en était pas ainsi dans les régions inférieures de la démagogie. Les assemblées de section étaient, plus

SÉANCES DES JACOBINS. 1 1

qu’auparavant , devenues de véritables clubs. H y fut résolu que chacune déléguerait un commissaire ^>our former une assemblée centrale de salut public, qui aviserait aux moyens de sauver la patrie et correspondrait avec les départements , sous la sauvegarde du peuple. Cette réunion demanda à la municipalité un local pour y siéger; sur le réquisitoire de Chaumctte, il leur fut accordé une salle dans l’archevêché, et la mairie se chargea des frais de bureau. Pache ne compromit pas son nom dans cette tolérance ; mais les hommes, qui s’étaient groupés autour de lui et qui le dominaient, faisaient le fond de ce vaste comité. C’étaient surtout des hommes de désordre et de sang; un des principaux était Truchon, l’homme à la grande barbe. Pour être admis il fallait jurer l’approbation des journées de septembre

La Convention ne consentit point à une telle usurpation de pouvoir; elle manda la municipalité, et Chaumette vint s’excuser de sa connivence. Des orateurs de section, qui présentaient des adresses trop extravagantes, furent sévèrement accueillis. 11 y en eut qui furent reconnus pour des repris de justice. Le comité central fut désavoué par le corps électoral, autre réunion , qui , pour l'ordinaire , se montrait aussi séditieuse qu’elle était illégale.

La société des Jacobins, s’éleva plus décidément encore contre ce qui lui paraissait un désordre et surtout une rivalité. Elle devenait chaque jour davantage le premier pouvoir de l’État; elle recevait l’influence des hommes politiques de la Montagne; ils pouvaient

1 Rapport do Chaumette à la Convention. — Mémoires de Meilian.

SÉANCES DES JACOBINS

la diriger, sous la condition de ne point contrarier directement ses vœux , de ne point s’opposer à ses exigences. Ce qu’elle désirait, ce qu’elle requérait différait peu de ce que voulait le comité central renié par elle.

La trahison de Dumouriez y avait excité de vives alarmes, et pendant quelques jours les séances présentèrent un aspect de trouble et de déraison; on voyait sans cesse des députations des sections et des clubs demandant des mesures révolutionnaires ou apportant des dénonciations. La citoyenne Lacombe venait, au nom de la société fraternelle, proposer d’envoyer les aristocrates, les accapareurs et les propriétaires, combattre les ennemis qui s’avançaient sur Paris ; s’ils trahissaient la cause de la liberté, les patriotes restés dans la ville, égorgeraient leurs femmes et leurs enfants gardés en otage. Un enfant de huit ans disait que l’aristocratie levait une tête altière, que Dumouriez voulait entourer Paris et le réduire par famine : il fallait donc prévenir les tyrans.

Les membres de la société proposaient à l’envi des mesures qui , plus tard , devaient être ordonnées par décrets de la Convention , mais qui étaient prématurées. — Un représentant, Albitte, voulait qu’il n’y eût aucune différence entre le soldat et le citoyen, de manière que tout citoyen fût soldat; il s’indignait que le soldat ne fût pas l’égal de l’officier. Le système militaire devait être détruit; on avait détruit le royalisme, il fallait donc fouler aux pieds les préjugés, et dire : h Celui-là commandera puisqu’il a du courage. »

Un autre demandait, ce qui depuis fut requis impérieusement par les Jacobins , que tous les nobles fussent expulsés de l’armée.

daKtoh propose l’armée RÉVOLUTIONNAIRE, 13

Puis c’était la peine de mort contre quiconque ne prendrait pas les assignats au pair. — Tous les emplois devaient être donnés aux sans-culottes, sans cautionnement. « La tête d’un fonctionnaire est le véritable cautionnement. — Le tribunal révolutionnaire doit faire tomber non pas une , mais douze têtes par jour. — 11 faut couper cent mille têtes pour sauver vingt-quatre millions d’hommes. — Les gens d’esprit nous ont trahis; il faut mettre un invalide à la tête de nos armées. 11 ne nous faut que du bon sens et cet invalide ne nous trahira point. #

Un memhre du tribunal révolutionnaire se plaignait du peu de latitude donnée à cette juridiction, et s’excusait ainsi de la lenteur des jugements. — On demandait l’établissement d’un comité révolutionnaire dans chaque commune.

Tels étaient les propos dont s’entretenait la société des Jacobins; mais le principal emploi des séances était l’accusation des Girondins. Robespierre et les conventionnels habitués des Jacobins y revenaient sans cesse avec une obstination de haine et de calomnie.

La Convention suivait sans résistance l’impulsion des Jacobins; elle essayait de rendre possibles et praticables les mesures qui lui étaient demandées; ainsi elle décréta, sur la proposition de Lacroix, fortement appuyée par Danton , sans être contredite par personne, qu’il serait formé une armée de quarante mille hommes pour couvrir Paris.

« Vous allez annoncer à l’univers, disait Danton, le grand moyen d’éterniser la république; c’est d’appeler le peuple à sa défense. Vous allez avoir une armée

14 DANTON PROPOSE l’aRMÉE RÉVOLUTIONNAIRE.

de sans-culottes. Pendant que vous combattrez les ennemis de l’extérieur, les aristocrates seront sous la pique des sans-culottes. Ce sera une garde du peuple salariée par la nation. » — « J’ai une autre proposition à vous faire. Il faut que le prix du pain soit dans une juste proportion avec le salaire du pauvre : ce qui excédera sera payé par le riche. Vous assurerez ainsi l’existence et la dignité du peuple, vous l’attacherez à la Révolution; il dira : nos représentants nous ont donné du pain; ils ont plus fait qu'aucun de nos anciens rois. »

Cette proposition fut, comme" la première, adoptée au milieu des applaudissements. Ainsi se succédaient rapidement une série de mesures destinées, non pas à établir en France un nouvel ordre de la société , mais à détruire de fond en comble celle qui avait existé. On ne pouvait apercevoir dans les pensées, ni dans les espérances des révolutionnaires aucun système de gouvernement, aucune organisation sociale ; ils n’étaient pas même chimériques. Dès que la crainte de voir renaître une autorité régulière , une hiérarchie légale s’emparait de leur esprit, ils se passionnaient à rendre impossible un retour vers le passé, et à ne pas laisser vivre quiconque s’en serait félicité. Leur seul moyen de défense était de corrompre et d’exciter les aveugles penchants des classes inférieures, de lâcher les écluses révolutionnaires , sauf à chercher plus tard comment pourrait être réglé le cours du torrent.

Le décret sur l’armée intérieure comportait manifestement de tels désordres, qu’il resta longtemps sans exécution et seulement posé en principe. Plus tard , on en dériva la formation de ces armées révo-

BOl'CHOTTE MINISTRE DE LA GUERRE. 15

lutionnaires qui, par leur lâcheté au combat, par leur ardeur au pillage et au massacre, furent la honte et l’horreur de la France. — Le décret sur le prix du pain amena les lois du maximum et l’abolition du commerce ; par suite les populations souffrirent pendant plus de deux ans de la disette, qui devint une cruelle famine. Tel était le savoir-faire politique de Danton et la craintive docilité de la Convention, qui adoptait sans discussion de semblables lois.

Cependant toute inquiétude avait cessé sur les conséquences de la trahison de Dumouriez. On avait appris son émigration et la fidélité de l’armée. Sur l’indication des représentants en mission à l’armée du Nord , la Convention élut pour ministre de la guerre un homme complètement inconnu, Bouchotte, commandant temporaire de la place de Cambray. Sans doute il avait, dans les circonstances récentes , montré un zèle qui le fit remarquer. A peine fut-il entré en fonctions, qu’il fut universellement reconnu pour inepte; mais il était d’un caractère faible et d’une obéissance passive pour la coterie des Jacobins exaltés; le ministère de la guerre devint un de leurs chefs-lieux; ils s’y maintinrent pendant un an.

Dampierre fut choisi pour général en chef pour remplacer Dumouriez : c’était un homme tout militaire et d’une grande bravoure , mais il était gentilhomme et sa nomination fut vivement blâmée aux Jacobins.

L’armée autrichienne ne se portait point en avant; les mouvements et les projets du prince de Cobourg avaient été calculés sur ses négociations avec Dumouriez; il s’était préparé pour lui servir d’auxiliaire et

non point pour faire une campagne d’invasion, en face d’une armée française dont il ne connaissait pa3 exactement les forces. Le ton des proclamations émanées des commissaires de la Convention et des lettres qu’ils échangèrent avec lui , détruisit l’espoir qu’il avait placé dans les dispositions de l’armée et des populations. Un congrès autrichien, anglais et prussien se réunit à Bruxelles, puis à Anvers. La complaisance du prince de Cobourg pour la restauration constitutionnelle proposée par Dumouriez n’y avait pas été approuvée. On s’y décida pour une guerre de conquête, poursuivie indépendamment des circonstances intérieures de la France. 11 devenait indispensable de faire arriver des renforts. Ce délai procura à l’armée française le loisir de se rallier, et de réunir ses forces avant que les Autrichiens lissent un mouvement hostile.

Dès qu’une sécurité, qui ne pouvait être que provisoire, eut rendu les esprits à leur pente naturelle, la Convention revint aux vives discordes qui s’étaient apaisées pour un instant. Les Jacobins et les sections, Marat, Robespierre, et parfois Danton, suivirent leur projet de se débarrasser des Girondins.

A la séance du 10 avril, Pétion demanda à donner lecture d’un projet d’adresse que la section de la Halle au blé avait communiqué à toutes les autres sections , pour être présenté de concert à la Convention.

Elle était de l’insolence la plus menaçante. — « Nous venons vous dire la vérité, et nous espérons que vous ne nous forcerez plus à vous la dire. Jusqu’ici nos pétitions ont été ensevelies dans la poudre

de vos comités; là, siègent des coupables qui vous trompent par des rapports insidieux. Entendez-nous, et entendez-nous pour la dernière fois. Les infidèles mandataires, qui abusent de la confiance de la nation, ont-ils oublié que le peuple est leur souverain? Il faut donc le leur rappeler. Il faut leur dire qu’il veut que tous les traîtres tombent sous le glaive des lois. »

La pétition demandait que Roland fût envoyé à l’échafaud; elle imputait aux Girondins les revers des armées; la trahison de Dumouriez; la coupable conduite de Beurnonville; les lenteurs du tribunal révolutionnaire ; les retards à une législation répressive de l’agiotage et de l’accaparement et favorable au peuple.

« Oui , législateurs, c’est parmi vous qu’existe la ligue qui veut nous vendre à nos tyrans. Dans cette Convention , nommée par le peuple, nous voyons ses plus grands ennemis; ils ont l’audace d’y siéger. Il faut frapper le mal dans sa source; il faut effrayer par le supplice des coupables les mandataires qui oseraient un jour renouveler les crimes dont nous sommes les témoins et les victimes. Montagne de la Convention , c’est à vous que nous nous adressons , sauvez la république, ou si vous ne vous sentez pas assez forts, osez le dire avec franchise, nous nous chargerons de la sauver. »

Les tribunes publiques et l’extrémité gauche applaudirent vivement cette lecture.

Danton demanda que le comité de salut public fût entendu et annonça qu’il proposerait une mention honorable pour l’adresse. Alors commença le tumulte. Les Girondins, menacés de mort, s’écriaient qu’ils auraient des vengeurs. Danton, d’une voix furieuse, réiii. 2

pondait : « Vous êtes des scélérats. — A bas le dictateur! à bas le tyran ! » répliquaient les clameurs de la droite. La Plaine gardait un silence de consternation.

Pétion réussit enfin à parler; le combat était si vivement engagé, qu’il ne manqua ni de courage ni d’énergie et ne garda aucun ménagement. — « Ne serions-nous pas coupables, disait-il, si nous ne sévissions pas contre des scélérats? » 11 exposa par quels moyens on faisait délibérer les sections et signer des adresses. Les calomnieuses imputations dirigées contre une partie de l’Assemblée n’avaient, disait-il, d’autre motif que de détourner la juste accusation de complicité avec d’Orléans ou Dumouriez; il reprocha à Danton sa proposition de l’armée des sansculottes.

« L’on n’entend point par ce mot les braves citoyens du tiers état, c’est-à-dire tout ce qui n’est pas noble ou aristocrate; mais cela signifie les hommes qui n’ont pas, en les distinguant de ceux qui ont. Voilà les moyens qu’on emploie pour jeter la division dans l’Assemblée et dans la nation. Cette adresse ne peut être faite que par des hommes en délire ou des contre-révolutionnaires. »

De Danton il vint à Marat. — « Vous avez parmi vous un homme qui a prêché le despotisme sous toutes les formes, qui a demandé des têtes, qui a conseillé le pillage ; eh bien ! il siège au milieu de vous ; il obtient la parole plus facilement qu’un homme probe et de bonnes mœurs. Au commencement de notre session, à peine un membre voulait-il s’asseoir auprès de lui; maintenant il dénonce les meilleurs citoyens. »

L’ancien maire de Paris, lui qui avait vu de près

le 10 août et le 2 septembre, ajoutait. : — « Je suis sûr qu’il n’y a pas plus de quatre ou cinq cents misérables qui sont cause de tous ces mouvements. L’immense majorité des citoyens de Paris est pour la Convention. Que dira-t-on dans les départements? Quoi! l’Assemblée entière ne s’est pas levée d’indignation, quand on lui a dit que sa majorité était corrompue ; lorsque ces hommes ont poussé le délire et l’insolence jusqu’à vous dire qu’ils sauveront seuls la patrie! Et vous, pourquoi donc êtes-vous là? est-ce pour être témoins de la ruine de la république? Je demande que le président et les secrétaires de la section soient mandés. S’ils ont signé le projet d’adresse, je ne doute pas que la Convention ne les envoie au tribunal révolutionnaire. »

Danton ne prit plus, pour l’heure, la défense de l’adresse; mais il maintint que la liberté républicaine et révolutionnaire comportait de tels excès. — u Vous n’avez pas le droit, disait-il, d’exiger du peuple plus de sagesse que vous n’en avez vousmêmes. N’a-t-il pas le droit de sentir des bouillonnements qui le conduisent à un délire patriotique, lorsque cette tribune semble être une arène de gladiateurs? Ne m’a-t-on pas tout à l’heure accusé de vouloir devenir dictateur? Quels que soient les flots d’indignation qui me pressent, j’examinerai froidement la proposition de Pétion. Je n’y mettrai aucune passion, moi ; je sais quel sera le dénoûment de ce grand drame : le peuple restera libre. Je veux la république; je prouverai que je marche constamment à ce but. J’avais trouvé dans cette adresse des articles

vraiment bons; je voulais qu’on la discutât. On a demandé tour à tour la tête des députés qui siègent soit d’un côté, soit de l’autre de la salle; n’a-t-on pas demandé la mienne? Tous les jours il arrive des pétitions plus ou moins exagérées. 11 faut les juger par le fond. Ce n’est pas d’aujourd’hui que Pétion se trouve dans les orages populaires; il sait que lorsqu’un peuple brise sa monarchie pour arriver à la république, il dépasse le but par la force de projection qu’il s’est donnée. Que doit faire la représentation nationale? profiter de ces excès mêmes. Que devez-vous répondre au peuple, quand il vous dit des vérités sévères? vous devez lui répondre en sauvant la république. Et depuis quand vous doit-il des éloges? êtes-vous à la fin de votre mission? La calomnie, dans un Etat vraiment libre, n’est rien pour l’homme qui a la conscience de son devoir. D'ailleurs, il existe des lois, des tribunaux; que ceux qui veulent poursuivre cette adresse la poursuivent. Vous seriez indignes de votre mission, si vous n’aviez pas constamment devant les yeux ces grands objets : vaincre les ennemis, rétablir l’ordre dans l’intérieur, faire une bonne constitution. Elle sera d’autant plus belle qu'elle sera née au milieu des orages de la liberté. Ainsi, un peuple de l’antiquité construisait ses murailles en tenant d’une main la truelle, et de l’autre l’épée. N’allons pas nous faire la guerre entre nous, animer les sections, délibérer sur des calomnies. Qu’on ne nous parle plus des adresses exagérées comme si on craignait la mort. Vous voulez sévir contre le peuple et vous êtes plus violents que lui. »

Danton évitait de parler de l’adresse et des accusations qu’elle portait, a Au fait, lui criait-on. —

Je suis au fait, répondait-il , j’ai parlé de vaincre les ennemis, de rétablir l’ordre, de faire une constitution : c’est le fait. » 11 demanda la question préalable, mais la discussion fut continuée.

Fonfrède et Guadet parlèrent sans effet; c’était toujours la même série de récriminations et la réciproque accusation de complicité avec Dumouriez et le parti d’Orléans.

Robespierre procéda par voie d’accusation générale. Ce n’était jamais par des faits qu’il cherchait à prouver les conspirations. 11 n’inculpait pas les actes des individus, mais il les considérait comme les représentants d’une opinion ou d’un système. 11 faisait ce qu'on a appelé depuis des procès de tendance.

u Si l’on veut, disait-il, connaître la conspiration , il faut embrasser l’ensemble des événements, le but et les moyens des conspirateurs. Je ne ferai point de lieux communs sur la liberté, je chercherai avec douleur les causes qui la compromettent. »

On lui demanda de traiter la question, c’est-à-dire l’adresse lue par Pétion et la proposition qu’il avait faite.

11 soutint qu’il était dans la question; puis, voyant que la disposition de l’Assemblée lui était peu favorable, il annonça qu’il parlerait dans un autre moment. « Parlez, parlez, lui criaient les Girondins. — Nous n’avons pas de discours préparés, disait Vergniaud ; mais nous saurons répondre et confondre les scélérats. »

Robespierre commença par caractériser d’une manière très-générale les opinions de ses adversaires. Au point de vue où il s’était placé, et comme inter -

prête des passions envieuses et démocratiques, ses coups portaient assez juste. Il reprochait aux Girondins de vouloir une constitution aristocratique, une aristocratie bourgeoise, d’avoir horreur de l’égalité, de trembler pour la propriété, d'être compatibles avec l’ancienne noblesse qui pourrait prendre place dans l’aristocratie nouvelle. Il ajoutait, mais avec exagération, que les Girondins étaient ainsi disposés à désirer une royauté constitutionnelle, deux chambres et un gouvernement emprunté à l’Angleterre. Cela était injuste : ils étaient bons républicains et sincères ennemis de toute supériorité qui aurait pu les surpasser; seulement ils ne pensaient pas, comme Robespierre, que la république dût être faite seulement pour les sans-culottes, « pour ces hommes d’une. âme pure et élevée, qui se paraient de ce titre comme jadis les gueux dans la révolution des Pays-Bas. » La Gironde était démocratique par jalousie et aristocratique par vaniteuse prétention. C’étaient surtout ses airs dédaigneux et ses prétentions au gouvernement qui la rendaient odieuse à la Montagne.

L’histoire de cette faction , que Robespierre appelait des intrigants ambitieux, fut commentée hostilement: s’ils avaient défendu les droits du peuple, c’est qu’ils avaient besoin de lui; ils le regardaient comme un stupide troupeau destiné à être conduit par les habiles ou par les forts.

Robespierre rappelait leurs transactions avec la cour, leur entrée au ministère, leur désir d’y rentrer, leur répugnance à l’attaque du 10 août, leur intention de continuer la monarchie, leur antipathie contre la commune de Paris, Roland disposant de tous les emplois pour leurs amis, le projet de quitter Paris, me-

nacé par l’invasion des armées étrangères, et enfin, comme leur plus grand crime politique, leurs efforts pour sauver le roi.

De là résultait, selon l’accusateur, la démonstration qu’ils avaient dû conspirer avec Dumouriez. Il entra alors dans le détail des bruits publics, autre preuve , selon lui , de cette complicité.

Robespierre n’avait pas , sur la Convention, l’ascendant de l’éloquence; il ne captivait pas toujours l’attention ; souvent il était vague et sophistique et ne se relevait par aucun mouvement d’éloquence. Parfois on se souvenait qu’à l’Assemblée constituante il avait la réputation d’être ennuyeux. En outre , la majorité a oyait avec déplaisir se rengager une lutte qu’on avait regardée comme suspendue, et il semblait que maintenant les Girondins n’étaient pas les agresseurs.

« Puisque je suis écouté avec tant de défaveur, «disait l’orateur, et il réclamait l’indulgence pour le ministère pénible qu’il avait à remplir; puis il se plaignait qu’on eût dérangé le cours de ses idées; il n’avait pu les exposer avec ordre ni en bien résumer les conséquences. Ainsi, jugeant qu’il avait produit peu d'effet, il termina en disant que les faits publics, s’ils ne suffisaient pas pour déterminer la conviction individuelle, étaient des preuves pour l’opinion publique.

Il demandait que toute la famille d’Orléans, Siilery, sa fenune et toutes les personnes attachées à cette maison fussent envoyés devant le tribunal révolutionnaire, il insistait sur la proposition qu'il avait déjà faite, de juger aussi Marie-Antoinette d’Autriche.

Avec une ironie amère, il ajoutait : « Je n’ose pa§ dire que vous devez frapper du même décret des patriotes aussi distingués que MM. Brissot, Vergniaud,

21 DISCOURS DE VERGMAl'D.

Guadet et autres; je n’ose pas dire qu’on pourrait soupçonner de complicité le correspondant habituel de Dumouriez; cet homme est sans doute un modèle de patriotisme, et ce serait une sorte de sacrilège de demander un décret d’accusation contre M. Gensonné. Je suis convaincu de l’impuissance de mes efforts, et je m’en rapporte à la sagesse de la Convention. »

Ce ne fut pas sans difficulté que le président imposa silence aux murmures de la Montagne et des tribunes publiques, qui ne voulaient point laisser parler Vergniaud.

« J’oserai , dit-il, répondre à M. Robespierre , qui, par un roman perfide, artificieusement écrit dans le silence du cabinet , vient provoquer de nouvelles discordes dans le sein de la Convention^ Je lui répondrai sans méditation ; je n’ai pas comme lui besoin d'art; il suffit de mon âme. »

11 reprit l’un après l’autre tous les griefs que Robespierre avait déduits de l’histoire de la Révolution. Au point de vue politique, Vergniaud et ses amis avaient sans doute varié d’opinions, d’espérances et de projets, selon les circonstances; mais, certes, ils n’avaient jamais conspiré pour le maintien ou le rétablissement de la royauté. Us pouvaieut très-bien produire leurs états de services révolutionnaires, surtout en répondant à Robespierre qui, comme eux, n’avait coopéré au renversement du trône que par sa parole ou sa plume.

Il se défendit du reproche d’avoir calomnié le peuple de Paris : « Ma pensée s’est toujours arrêtée avec effroi sur les scènes déplorables qui ont souillé la Révolution. Je n’ai pas voulu imputer au peuple

DISCOURS DE VERGMUUD.

l’odieux de ces actes sanguinaires ; j’ai constamment soutenu qu’elles étaient l’œuvre de quelques scélérats accourus de toutes les parties de la république pour vivre de pillages et de meurtres, dans une ville, dont l’immensité et les agitations politiques donnaient carrière à leurs criminelles espérances. Pour la gloire du peuple, j’ai demandé qu'ils fussent livrés au glaive des lois. D’autres ont fait l’apologie de leurs crimes et leB ont imputés au peuple.

« C’étaient les vengeances nationales, » cria Marat.

Vergniaud réfuta facilement ce qui se rapportait aux relations avec Duraouriez et le duc d’Orléans. Chacun savait que Dumouriez avait recherché et obtenu la faveur des Jacobins , lorsqu’il était venu à Paris avant la campagne de Belgique. Personne n’ignorait non plus que le duc d’Orléans s’était entouré des hommes de la Montagne et de la commune.

Après la discussion des griefs circonstanciés, l'orateur de la Gironde passa aux généralités; il s’indigna de ce qu’on appelait ses amis et lui des modérés : « Nous ne l’étions pas au 10 août, pendant que Robespierre se cachait dans une cave. Non , je ne suis pas modéré, en ce sens que je ne veux pas éteindre l’énergie nationale. 11 y a des hommes qui veulent détruire la représentation natiènale par une insurrection, qui veulent remettre l’exercice de la souveraineté à un petit nombre d’hommes ou sur la tête d’un seul citoyen; ceux-là conspirent contre la liberté et la république. Si pour les combattre, il faut être modéré, oui, je suis modéré. »

Il réclama pour la Gironde la part qu’elle avait eue dans la législation contre les émigrés et dans les

Page 1