‹ Histoire de la Convention nationale. T. 3Chapitre 92 sur 138 · III · texte numérisé non relu

III

CONSTITUTION l>F. 1793.

Chabot demandait si les hommes de la Montagne étaient tenus à la prôner avec enthousiasme. « Il faut examiner si elle assure le bonheur du peuple ; c’est ce qui manque à l’acte constitutionnel qu’on a présenté; il y manque d’assufer du pain à ceux qui n’en ont pas; il y manque la suppression de la mendicité. J’ai la douleur de voir l’aristocratie éclabousser l’indigence; j’ai la douleur de voir les infortunés aux prises avec le désespoir et lutter en vain contre l’égoïsme et la dureté des riches. C’est un assassinat que de tolérer l’indigence et la mendicité dans une république. Cette constitution parle des droits sociaux, mais point des droits naturels. Elle laisse à l’arbitraire de la législature l’établissement des contributions; elle ne prescrit pas l’impôt progressif. Elle élève un pouvoir colossal et liberticide. Tout pouvoir exécutif contient les semences de la royauté. Mais, dira-t-on, s’il n’y a qu’un pouvoir unique, quelle sera la garantie de la liberté? Je réponds : « La garantie sera la guillotine. » Chabot demandait qu’on commençât par discuter ce que celte constitution avait de désastreux pour les amis de la philosophie et de la liberté.

Robespierre répondit avec humilité que cette constitution n’était pas un ouvrage ûni et qu’on y ajouterait des articles populaires. Mais il insistait sur la nécessité de relever, par la prompte adoption de l'acte constitutionnel , l’esprit public abattu.

La victoire complète remportée sur le parti girondin et les modérés avait rendu les Jacobins exigeants. Ce fut un embarras pour Robespierre et pour le petit nombre de révolutionnaires qui n’étaient pas dénués de tout sens politique. Leurs opinions et leurs pas-

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sioos étaient très-conformes aux eni\rements de la Montagne. Ils étaient résolus à aller très-loin dans les concessions et les complaisances démagogiques. Toutefois il y avait un point où il fallait s’arrêter sous peine de bouleverser ce qui restait d’ordre public. On ne pouvait pas suivre entièrement et sans délai les indications données par Chabot.

« Vous avez donné , disait-il aux Jacobins , une grande impulsion : c’est à la Convention à assurer le bonheur public. Rien de plus facile. Nous voulons que tous les sans-culottes jouissent du bonheur et de l'aisance. Nous voulons que cette classe utile soit aidée par les riches en proportion de leurs facultés. Nous ne voulons pas violer les propriétés, mais en est-il une plus sacrée que celle de l’existence? Nous voulons qu’on respecte cette propriété et qu’on donne du pain à tous les malheureux. Nous voulons que tous ceux qui n’ont pas cent mille livres de propriétésoient intéressés à maintenir notre ouvrage. Nous laisserons crier ceux qui ont plus de cent mille livres de rente; le bonheur public nous consolera de leurs clameurs. Nous dirons à ces hommes : « Nous sommes les plus « nombreux, et si vous ne poussez pas à la roue avec « nous , nous vous chasserons de la république , nous « prendronsvos propriétés et nous les partagerons avec « les sans-culottes. » Je ne prêche point la loi agraire; si les riches ne veulent point partager les bienfaits de notre révolution, ils cessent d’être membres de la grande famille et ne sont plus propriétaires. On a confisqué les biens des émigrés parce qu’ils ne voulaient point partager avec nous les périls de la Révolution ; les aristocrates rebelles à la voix du patrio-

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tisme doivent être assimilés aux émigrés. Vous avez décrété le maximum des subsistances, cela n’est pas assez, il faut fixer le prix du pain dans toute la république. Ne caressez plus les erreurs populaires; coupez les racines à la superstition ; dites ouvertement : Les prêtres sont nos ennemis, ce sont des aristocrates, ce sont des royalistes, parce qu’il n’y a que les rois qui favorisent les prêtres. »

D’autres pressaient la formation d’une armée révolutionnaire composée de sans-culottes, où ne serait admis aucun noble; cette armée était destinée à intimider les aristocrates. On parlait d’établir des ateliers publics pour remplacer les fabriques de luxe.

Billaud-Varennes voulait que le glaive de la loi s’appesantît sur les généraux imprégnés de l’esprit contre-révolutionnaire inhérent à la noblesse, et que tous les officiers d’un grade supérieur appartenant à celte caste fussent licenciés. Toutes les femmes d’émigrés devaient être mises en détention et réduites à une pension alimentaire. Il fallait priver des droits de citoyen les hommes antisociaux qui méprisaient ce titre, prendre tous les chevaux de luxe, afin de ramener les Sardanapales à l’ordre de la nature. « Désormais les chevaux ne seront attelés qu’à des charrues ou à des chars de triomphe : les demi-mesures sont cause de tous nos maux. »

Simon , député du Mont-Blanc, imputait les revers des armées au système d’indulgence et de mollesse : i< Marat, disait-il, a demandé beaucoup de têtes pour assurer le salut de la république; on n’a pas voulu les lui donner; la Convention n’a donné que celle du roi. Qu’en est-il arrivé? on a sacrifié cinq cent mille hommes. »

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Robespierre répondait à toutes ces propositions impérieusement exprimées : « Je ne m’oppose à rien. Mais je déclare que si la Convention ne s’unit pas au peuple pour sauver le peuple, en écrasant la ligue des tyrans conjurés , avant un mois vous verrez de nouvelles trahisons éclater de toutes parts ; vous serez vaincus, vous monterez sur l’échafaud, et ce sera le digne prix de votre imprévoyance et de votre lâcheté. »

C’étaient surtout les revers que les armées républicaines éprouvaient sans cesse dans les départements de l’ouest qui troublaient les Jacobins; aussi Robespierre ne les trouvait-il pas dociles et confiants comme de coutume. Ils lui imputaient le silence et l’inertie qui semblaient régner à la Convention. Legendre essaya de lui ramener la faveur de la société. « Rot bespierre, disait-il, qui ne s’est jamais trompé sur les événements politiques , descendra du rocher, électrisera tous les cœurs par son éloquence.... » Des murmures éclatèrent. — • « Je ne sais si je blesse les oreilles de quelqu’un en parlant de Robespierre, mais, je le répète, j’honore ses principes, j’admire son courage. »

De nouveaux murmures se firent entendre; Legendre descendit de la tribune et s’élança sur un des interrupteurs; un grand tumulte troubla pendant quelques moments la séance; on sépara les deux adversaires. Robespierre reparut à la tribune, déplora la désunion des patriotes, leurs dissentiments sur les principes et se montra découragé. « Je déclare, disait-il, mon insuffisance, je n’ai plus la vigueur nécessaire pour combattre les intrigues de l’aristocratie. Épuisé par quatre années de travaux pénibles et

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infructueux , je sens que mes facultés physiques et morales ne sont plus au niveau de la Révolution. Je déclare que je donnerai ma démission. » Plusieurs voix crièrent : « Non ! non ! «

Danton aussi eut à reconquérir sa position aux Jacobins; il s’y présenta le lendemain d’une séance de la Convention, où il avait tonné contre les députés fugitifs, où il avait célébré dans les termes les plus pompeux la gloire du peuple de Paris, et obtenu de la Convention le décret qui déclarait que la commune et le conseil général révolutionnaire avaient sauvé la liberté. Le président des Jacobins le remercia d’avoir, par son discours, sauvé la république.

Danton s’excusa de son absence habituelle de la société par ses travaux dans les comités. Ses efforts de pensée et d’énergie l’avaient, disait-il, anéanti. « Mais je vous égalerai en génie et en audace révolutionnaires : je mourrai Jacobin, Je suis souventobligé de garder des ménagements pour ranimer des esprits faibles; mais le bonheur public est toujours l’objet de mes travaux. Nous serons vainqueurs; on fera un exemple terrible des coutre-révolutionnaires. >j

Robespierre, et surtout Danton , eurent encore plus d’une attaque à soutenir aux Jacobins. L’un avait à défendre beaucoup moins sa conduite personnelle que la marche générale des affaires; il lui fallait défendre la Convention, le comité de salut public, les ministres; l’autre avait à répondre à des imputations plus directes contre lui-même. L’avantage dans ces discussions leur demeurait toujours. Ils parvenaient aussi à régler les mouvements de la commune et du club des Cordeliers. Un mauvais prêtre, qui souvent avait excédé la mesure de démagogie acceptée par les prin-

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cipaux conducteurs du parti révolutionnaire, Jacques Roux, avait voulu continuer l'habitude des pétitions menaçantes portées à la Convention par de nombreuses députations. Le comité, qui siégeait encore à l'Archevêché, recevait ses directions. Il fut injurieusement désavoué à la tribune des Jacobins et chassé des Cordeliers. C’était en excitant les esprits contre les accapareurs, les agioteurs et le commerce , qu'il troublait quelques-unes des sections de Paris.

Robespierre n’avait point la pensée de refuser tout ce qui était demandé par les Jacobins exagérés, ni même par les pétitionnaires de l’abbé Roux , mais il voulait que ces exigences fussent délibérées par la Convention et réglées avec quelque mesure; il était donc obligé à des ménagements et regardait parfois les délais comme nécessaires. Sa tâche devint plus facile et l’autorité de la Montagne mieux établie dans l’Assemblée, lorsque le Calvados fut soumis et les Girondins mis en accusation ou hors la loi. L’acceptation générale de la constitution par les assemblées primaires était aussi une circonstance qui semblait à Robespierre tout à fait décisive. Assurément il ne pouvait y voir le témoignage d’une opinion publique libre et unanime. On ne vérifia point le nombre ni la réalité des votes; qui eût osé mettre non sur le registre? Qui se fût risqué à contester l’exactitude des procès-verbaux des agents locaux ?

Ainsi furent successivement convertis en décrets presque tous les vœux des Jacobins.

Le principe de l’emprunt forcé d’un milliard avait été adopté le 22 mai, malgré l'opposition des Girondins; lorsqu’ils eurent été expulsés, la Montagne* pressa la mise à exécution. Le 21 juin le comité des

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