‹ Histoire de la Convention nationale. T. 5Chapitre 105 sur 168 · DÉSORDRES DANS LF, MIDI · texte numérisé non relu

DÉSORDRES DANS LF, MIDI

que le tribunal et l’administration du département seraient rétablis à Aix, qui, d’après les lois, était leur résidence.

Ce ne fut pas sans peine que les décrets de la Convention reçurent leur exécution. Marseille et le département des Bouches-du-Rhône demeurèrent encore ménacés par la faction qui avait dominé le pays pendant la Terreur, et qui avait si cruellement usé de son pouvoir.

Dans le même temps une bande nombreuse, formée pour le pillage plus que pour la guerre civile , mais ayant tous les mots de ralliement et le langage des Jacobins, parcourait le département de Vaucluse, pillant et égorgeant. M. Pollier, un Suisse établi dans le pays, et qui jouissait d’une grande considération , fut assassiné dans son château , où les brigands avaient cru trouver le représentant Jean de Bry.

La situation de Toulon était plus grave ; les Jacobins vaincus à Marseille s’étaient portés en grand nombre dans cette ville; elle se trouvait à peu près en leur pouvoir. Par deux fois ils y massacrèrent des émigrés rentrés, c’est-à-dire des ouvriers qui , après le siège, s 'étaient réfugiés au delà de la frontière pour échapper aux fusillades et aux égorgements des commissions révolutionnaires. Un décret .de la Convention les avait d’abord autorisés à revenir dans leur patrie. D’après un autre décret, ils devaient être soumis à un jugement qui eût été de pure forme. Onze d’abord, puis sept furent massacrés. Les représentants Mariette et Chambon coururent de grands dangers et réussirent à arrêter ces horreurs. Mais la paix publique était chaque jour menacée. Les garnisons de Toulon et de Marseille

avaient été presque entièrement embarquées pour une expédition contre la Corse. L’autorité n’avait plus de forces suffisantes pour rétablir définitivement le bon ordre.

Lyon était livré à des excès commis par une autre faction. Le gouvernement révolutionnaire, même avant le 9 thermidor, avait été contraint de faire justice de plusieurs des hommes qui avaient commis tant d’horreurs. L’armée révolutionnaire fut licenciée; Ronsin périt sur l’échafaud ; la commission qui avait immolé tant de victimes fut abolie. Bientôt après Collot d’ilerbois, menacé par la haine de Robespierre, vit son pouvoir diminuer; de sorte qu’au moment où le règne de la Terreur fut frappé dans ses chefs à Paris , elle n’avait plus à Lyon la même domination qu’à Toulon et à Marseille.

Les misères de Lyon furent la première plaie que la Convention s’occupa de guérir ; des dispositions furent prises pour y rappeler les ouvriers et le commercé. Le plus grand nombre des fugitifs qui, après le siège, passant la frontière, s’étaient réfugiés en Suisse, avaient pu rentrer dans la ville. Ainsi, le parti vaincu, qui avait été si cruellement traité par les vainqueurs, devint le plus fort, et domina bientôt à Lyon. On ne regarda point quels émigrés y revenaient. Les officiers de Précy étaient vus publiquement dans les rues ; on prétendait que leur général était dans une maison de campagne auprès de la ville.

Des gentilshommes, qui avaient fait la guerre dans l’armée de Condé, venaient revoir leur famille et se faire rayer de la liste des émigrés. Lyon était, pour ainsi dire, redevenu, comme après le 31 mai, une ville

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hors de l’autorité de la Convention, mais avec une couleur plus royaliste qu’avant le siège.

Cet état de la ville de Lyon n’était pas ignoré à Paris ; on en parlait quelquefois à la Convention ; les Montagnards exhalaient leurs plaintes contre cette menaçante réaction. Les représentants de la Plaine atténuaient plus que de raison les griefs qui étaient dénoncés. Lorsque des adresses étaient portées à la barre pour demander justice et vengeance des scélérate qui, pendant la Terreur, avaient répandu le sang à grands Ilots et commis des pillages ou des exactions, les députations qui les présentaient recevaient un accueil bienveillant; on leur promettait que les bonifies de la Terreur seraient punis.

Vers la fin d’avril 1795, la Convention envoya à Lyon le représentant Boisset; il appartenait plutôt à la gauche qu’à la droite; plusieurs missions lui avaient été confiées pendant les plus mauvais jours de la Terreur, et il avait fuit le moins de mal qu’il était possible. C’était un do ces hommes faibles, comme la Convention en comptait beaucoup, qui ne savaient jamais réprimer le désordre, parco qu'ils l’appelaient la volonté du peuple ; il écrivait à lu date du 24 avril :

— a Vous m’avez envoyé à Lyon pour y ramener le calme et faire exécuter les lois. Vos intentions et les miennes sont pures. Je vais vous dire la Vérité. Cette commune n’est pas ce que je désirerais qu elle fût. 11 me sera difficile d’éviter do grands malheurs, si vous ne venez pas à mon secours par quelque mesure sage et vigoureuse.

« La garde nationale , composée en grande partie d’hommes intéressés à la vengeance , ne peut rien; chaque jour il se commet des assassinats. Les

coupables restent inconnus ; l’impunité enhardit au crime !

« Je crains que les parents et amis de ceux qui ont péri victimes d’atroces dénonciations, ne se portent à des mouvements plus funestes encore. Des rassemblements se forment autour des prisons ; d’horribles menaces se font entendre. Si , par une affligeante fatalité, il y avait un mouvement contre les détenus, il serait impossible de l’arrêter. Je n’ai point de forces; la garde nationale est paralysée.

« Nous tâchons de découvrir les émigrés, les prêtres et les mauvais citoyens qui relèvent l’espoir du royalisme en provoquant au désordre.

« Je l’annonce avec douleur: le système d’humanité que nous proclamons ne peut s’appliquer aux auteurs de toutes les souffrances de cette malheureuse ville : ce serait provoquer les vengeances particulières, perpétuer la guerre civile. Le « mathévon, » c’est ainsi qu’ils nomment le terroriste, qui tombe sous leurs poignards vengeurs, laisse des fils ; eux aussi voudront punir les assassins de leur père.

« il faut que vous fassiez décréter la déportation des principaux chefs, et que vous dirigiez sur Lyon des bataillons d’infanterie et' des régiments de cavalerie. »

Le comité de salut public ne prit aucune mesure, et dix jours après Boisset eut à écrire un triste récit.

— « J’avais espéré que la tranquillité serait maintenue; en sévissant contre quelques émigrés, j’étais parvenu à leur faire quitter la ville.

« Hier on jugeait un nommé Bonnard, dénonciateur rès-connu. Le peuple s’est porté en foule pour être témoin du jugement. Le parquet était envahi ; le président ordonna à la force armée de le faire évacuer. Un

sergent donna, dans ce tumulte, l’ordre de charger. Ce malentendu pensa amener un massacre horrible. Puis les rassemblements se portèrent à la prison attenant au tribunal. On m’envoya avertir; le général me fit dire qu’il amenait toute la garnison , mais qu’elle ne serait pas suffisante. Je montai à cheval, je me bâtai vers la prison : il n était plus temps.

<; Je parlai au peuple ; il se calma et cria : * Vive la « Convention ! » On se serrait autour de moi ; on prit la bride de mon cheval. L’un disait : — « Ils ont « assassiné mon père. » — Un autre : — « Ils ont a égorgé mon frère. » — Tous ajoutaient : — « El « la Convention ne veut pas faire justice de ces scé- « lérats ! »

« Je parvins à empêcher un combat qui s’engageait entre le peuple et le bataillon de l’Isère ; j’ordonnai qu’on se portât aux autres prisons pour les défendre. Les magistrats se rendirent partout; dix mille citoyens répondirent à leur appel, mais étaient sans armes. Tous les efforts , tous les discours furent impuissants. Les détenus de la prison des Recluses y mirent le feu, et le trouble fut encore augmenté par l’incendie : le désordre dura plus de quatre heures.

« Cette sanglante catastrophe a eu plusieurs causes : le silence de la Convention , l'audace renaissante des terroristes, encouragés parce qui se passe à Paris, les dangers où la Convention est journellement exposée. Je vous répéterai encore, si vous ne prenez pas des mesures générales contre les oppresseurs , si vous ne vous occupez pas des plaintes de ceux qui furent opprimés, il y aura des maux incalculables.

« La force armée a été paralysée par le peuple en masse. Deux hommes masqués avaient semblé les chefs

du rassemblement; on les a saisis et remis à la garde nationale : ils se sont échappés. »

Boisset évaluait le nombre des personnes massacrées à soixante ou soixante et dix; il existe une liste nominative de quatre-vingt-quinze. Dorfeuille, président de la commission populaire , qui avait proposé à Collot d’Herbois la mitraillade des Brotteaux, se trouve sur cette liste. Quelque temps auparavant, un nommé Fernex, un des juges, qui avait passé ensuite à la commission d’Orange , ayant été reconnu en passant à Lyon, avait aussi été victime de ces féroces vengeances.

La Convention ne prit aucune mesure pour prévenir le retour de ces horribles scènes; elle se borna à demander les rapports et les procès-verbaux des autorités constituées de Lyon; elle chargea la municipalité de dénoncer les actes dfabus d’autorité, de concussion et tous autres crimes' dont se plaignaient les habitants de Lyon. Elle recommandait en même temps aux tribunaux de commencer les poursuites.

Lyon resta donc livré aux mêmes désordres ; chaque jour voyait de nouveaux meurtres commis publiquement avec une sorte d’ostentation. Une troupe de jeunes gens s’était formée sous le nom de compagnie de Jésus, se donnant pour mission de venger les crimes commis à Lyon pendant la Terreur. Elle exerçait au hasard ses actes sanguinaires ; ce n’était pas même l’exécution des criminels arrêts d’un tribunal secret; on s’en allait joyeusement à la poursuite et à l’assassinat des Jacobins, comme on part pour une partie de chasse. Le droit de vie et de mort n’était pas exercé seulement par la compagnie de Jésus; la populace avait aussi ses exécuteurs. Souvent dans les rues, sur les quais, à la traversée des ponts s’élevait tout à coup le cri : « Au mathé-

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vou ! au Rhône ! au Rhône ! » C’était un passant qu’une voix quelconque dénonçait par ce nom populaire comme Jacobin. Si personne ne se présentait pour le défendre; s’il ne réussissait pas à se faire écouter, il était traîné et jeté danB la rivière.

Il n’y avait môme nulle certitude que ces crimes fussent la vengeance du Bang versé : une erreur de nom, une ressemblance, une haine étrangère aux souvenirs politiques pouvaient coûter la vie au premier venu. Tel débiteur lit, dit-on, jeter. son créancier au Rhône. On a ouï raconter par un émigré qu’il avait failli périr ainsi par une vengeance de femme.

Un telle situation delà République devait préoccuper l’Assemblée. Elle paraissait grave, surtout aux hommes qui, à cause de leur position personnelle et des actes de leur vie passée, ou môme par une opinion désintéressée, ne voulaient pas que la Révolution eût un autre terme que l’établissement d’une république. Dès les jours qui avaient suivi thermidor, les dangers, dont ils nllaieut être menacés par la Réaction, s’étaient présentés à leur esprit. Peut-être un oubli complet du passé leur avuil-il semblé désirable; mais d’une part l’exigence énergique de l’opinion publique, et de l’autre la déraison des Jacobins ne leur avaient pas permis de s’arrêter longtemps à cette pensée ; il leur avait fallu donner satisfaction aux sentiments qu'exaltait l’enquête suivie chaque jour contre le régime de la Terreur, et la publicité dont étaient éclairés la conduite et les actes de ses auteurs et agents. Le gouvernement de la Convention avait donc fait cause commune avec les réacteurs ; ils avaient combattu ensemble, autrement les Jacobins auraient triomphé ;

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ainsi les républicains se trouvaient dans cette position où le vainqueur peut s’inquiéter de la victoire qu’il a remportée, avec une force qui ne lui appartient pas.

Un rapport de Chénier sur la situation générale de la République était attendu curieusement depuis quelques jours. Nul ne s’inquiétait plus que lui pour les intérêts révolutionnaires; nul n’avait un amour-propre plus irritable sur tout ce qui menaçait sa situation politique ou ses opinions. Eu outre, il recevuit l’influence de Siéyès; bien qu’il se laissât peu diriger, on disait qu’en ce moment il servait d’organe aux pensées de cet observateur clairvoyant, mais habituellement ré* serve et silencieux.

Chénier commençait par célébrer le 9 thermidor et ses suites heureuses : — « La justice relevée, l’humanité revenant réjouir une terre ensanglantée, les cœurs se rouvrant à l’espérance, la liberté consolant l’innocence opprimée, versant des larmes sur les tombeaux et pardonnant à l’erreur, une paix glorieuse, prix du courage et de la victoire.

« Toutefois, comme une tyrannie récente est toujours la plus odieuse, la haine encourue par Robespierre et ses complices a diminué l’horreur des anciens tyrans que nous avions renversés , des anciens abus que nous avions détruits depuis le 14 juillet jusqu'au 10 août. Les forfaits du 2 septembre ont failli rendre stérile la fondation de la République.

« C’est ainsi que l’espoir des vieux ennemis de la liberté s’est réveillé en voyant tomber plusieurs partisans de la Révolution, qui l'avaient compromise par leurs crimes. Dès lors, lu mollesse et l'inertie ont remplacé la force démesurée et despotique du gouvernement décemviral; les autorités constituées, troublées |>ur

RAPPORT DE CHÉNIER

îles clameurs qu’on voudrait présenter comme l’opinion publique, ont craint d’exécuter vos lois. L’anarchie, repoussant toute police, a succédé au pouvoir arbitraire; la voix du magistrat et la loi elle-même ne sont plus écoutées; le gouvernement des groupes commence, gouvernement qui change d’heure en heure.

« A quoi bon le dissimuler? représentai , vos ennemis sont nombreux et lèvent audacieusement la tête. »

Selon le rapporteur, ces ennemis nombreux n’étaient tous, les uns comme les autres, que des contre-révolutionnaires. Les factieux, qui avaient envahi l’enceinte sacrée où reposait la majesté du peuple français, étaient des agents de l’émigration et de l’étranger.

« Les émigrés , vos lâches et implacables adversaires, ne cachent plus leur coupable espoir; ils se flattent que tout va changer; ils annoncent leur prochain retour en France; ils assurent que leurs amis sont puissants dans la République. »

Chénier parlait , sans prononcer aucun nom , des émigrés qui étaient en Suisse ou qui avaient osé pénétrer en France. Il semblait croire aux bruits répandus de la rentrée furtive dePrécy. Cela était inexact; Précy avait, au contraire, profité du changement opéré dans la police depuis le 9 thermidor pour quitter l’asile où il était caché en France et se retirer en Suisse. Les autres émigrés qui donnaient de l’inquiétude à Chénier, mais non pas aux véritables amis de la liberté, étaient des royalistes constitutionnels, des membres des assemblées constituante et législative, M. de Jaucourt , le général Dumas et d’autres qui ne conspiraient point, mais qui désiraient revenir dans leur patrie. Chénier se résigna plus tard à leur rentrée.

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Aux yeux du rapporteur, les prêtres formaient une autre classe d’ennemis. Un très-grand nombre d’ecclésiaitiques , condamnés à la déportation pour refus de serment, n'étaient point sortis de France et avaient trouvé asile dans de pieuses familles; d’autres s’étaient peu éloignés de la frontière, en Suisse et en Espagne. Maintenant ils reparaissaient, grâce à l’amnistie accordée aux départements de l’ouest. Leurs fonctions y étaient même autorisées par la pacification ; comment pouvait-on donc les proscrire dans les autres provinces? Comment parler encore de déportation après Carrier?

Chénier s’irritait vivement contre leur influence : — >< Ils séduisent les âmes faibles, ils jettent la terreur dans les consciences; ils soulèvent des préjugés contre la Convention. Ce ne sont plus des hommes ordinaires, ce sont des apôtres persécutés, des martyrs de la religion de nos pères. » — A qui la faute? pouvait-on dire à l’orateur qui leur imputait à crime la persécution qu’ils avaient subie, le martyre qu’ils avaient enduré. En même temps Chénier disait que « le poignard du fanatisme usé par les siècles venait d’être de nouveau aiguisé par l’oubli de la saine philosophie et par les déplorables extravagances d’un athéisme persécuteur. »

Il eût été difficile de retirer aux Vendéens les concessions qu’on venait de leur faire; Chénier, pour ne point se montrer en contradiction avec sa diatribe contre le clergé, présenta les prêtres de l’ouest comme les modèles du respect de la Convention et des lois de la République. — « Us n’ont pas fait scier, l’arbre de la liberté; au contraire, ils le cultivent; il étend maintenant ses branches fécondes dans ces régions longtemps stériles, tandis que, sur la frontière qui borde la Suisse, v. 24

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ses rameaux courbés vers la terre sont desséchés par le fanatisme, apôtre et précurseur de la royauté. »

C'était souvent en ce langage que Chénier tnfltait la politique; mais la Convention y était accoutumée, et il avait du succès.

Le désarmement que l’Assemblée avait ordonné devait s’appliquer seulement aux hommes complices des horreurs commises sous la tyrannie vaincue du 9 thermidor; Chénier craignait que cette mesure n’eût été étendue aux patriotes purs, courageux, qui n’étaient coupables que d’opinions hasardées ; il demandait que leurs réclamations fussent écoutées.

Malgré tant de rigueur contre tout ce qui n’aimait et n’approuvait point la Révolution telle que Chénier l’avait souhaitée et servie; malgré son penchant à l’indulgence pour les patriotes purs, il lui fallait pourtant reconnaître que le danger actuel et journalier de la Convention venait des anarchistes.

— « Ne nous endormons pas sur leurs projets et sur ce plan toujours suivi de révolte qu’on appelle insurrection. » — Mais le rapporteur ne renonçait point à mêler le royalisme aux émeutes du faubourg. — « Les cris d’anarchie et de royauté sont dans les mêmes bouches ; on y regrette à la fois Robespierre et Louis XVI ; on parle en même temps d’ouvrir le Temple et de rouvrir les Jacobins; l’anarchie n’est qu’un moyen du royalisme. »

Quelle que fût la haineuse crédulité de Chénier, il est difficile de penser qu’il parlât de bonne foi; croyait-il que Babœuf et les députés qu’il avait envoyés à Ham étaient des agents de Pitt et de l’éinigration?

Ainsi il ne voyait aucune autre conduite à suivre que de réprimer sévèrement le royalisme; l’état de

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l’opinion l’alarmait et l’irritait ; la liberté de la presse lui semblait insupportable.

— « Sous le prétexte de copier un journal étranger , on laisse éclater des regrets infâmes sur la mort du dernier roi; on fait un pompeux éloge de ses vertus; on appelle monstres ceux rpii ont provoqué son châtiment. Si le comité de sûreté générale décerne un mandat d’arrêt contre un royaliste effronté, vingt journaux se réunissent pour diffamer ce comité circonspect et même timide. Des écrivains qui étaient à genoux devant Robespierre et applaudissaient à sa censure, réclament aujourd'hui le droit d'afiielier ouvertement le royalisme. »

Les massacres récents de Lyon, le mandement d’un évêque émigré répandu dans son ancien diocèse, étaient produits en preuve des projets et des complots de l’émigration. Chénier y voyait aussi la main des monarchistes constitutionnels; il détestait de la même haine « la minorité comme la majorité de la noblesse dans l’Assemblée constituante. »

— « Oui, ils calculent tous nos malheurs, ils épient nuit et jour l'heure de la vengeance et de la royauté. Si, dans notre aveuglement, nous nous refusons à cette évidence, quittons cette enceinte où le peuple nous avait envoyés pour le sauver; descendons de cette tribune où Vergniaud et Guadet tonnaient pour la République; comme Brutus à la bataille de Philippes, mourons en invoquant le ciel, afin qu’il punisse les auteurs du mal, puisque nous ne savons pas nousmêmes les reconnaître et les punir. »

Le décret que proposait Chénier prescrivait une exécution sévère des lois contre les émigrés, c’està-dire la peine de mort contre ceux qui seraient trouvés sur le territoire de la République.

LIBERTÉ DES CELTES

(f Un mois était accordé aux prêtres déportés qui étaient rentrés , pour quitter le territoire; après ce délai , ils seraient puuis comme les émigrés.

« Une révision du décret qui avait' ordonné le désarmement des patriotes était ordonnée.

« Il était enjoint au comité de sûreté générale de faire traduire devant les tribunaux les individus qui , par discours ou écrits séditieux , auraient provoqué l’avilissement de la Convention et le retour de la royauté.

« La peine était le bannissement perpétuel, ou la mort si la provocation avait eu lieu dans un rassemblement. »

Le discours fut fort applaudi, surtout par la gauche dont il flattait les opinions; Cambon et la Montagne se refusèrent à laisser l’Assemblée prendre le temps d’examiner et de réfléchir; Chénier lui-même demandait l’impression et un délai de trois jours. 11 fut décidé qu’on délibérerait séance tenante, et les articles furent mis successivement aux voix.

Réveillère-Lépeaux voulait que les prêtres condamnés à la déportation qui s’étaient tenus cachés fussent traités comme émigrés rentrés, si, après le délai d’un mois, ils ne s 'étaient pas soumis à leur condamnation.

Toute disposition prise contre les prêtres trouvait toujours une grande faveur dans la Convention. L’article fut d’abord adopté ; il fallut que Berlier et Merlin de Douai, qui certes n’étaient pas suspects de fanatisme , mais hommes sensés et membres des comités de gouvernement, fissent remarquer comment cette rigueur était incompatible avec la pacification de la Vendée.

Un autre article proposé par la commission disparut aussi, grâce à une discussion raisonnable.

LIBERTÉ DES CULTES

Depuis le 9 thermidor, la Convention avait rendu deux lois qui, sauf la persécution des prêtres, étaient allées au delà de ce que le gouvernement révolutionnaire avait écrit dans ses décrets contre la liberté des cultes.

La première loi, du 18 septembre 1794, avait été proposée par Cambon au nom du comité des finances ; elle portait que « la République ne payerait plus les frais , ni les salaires d’aucun culte. »

Le rapporteur s’excusait de parler encore des prêtres , lorsque la nation avait si fortement et si universellement manifesté son opinion contre tous les préjugés religieux. Mais la législation avait été, disait-il, mal interprétée et détournée de son sens réel. Selon lui, la Convention avait, par des lois précédentes, converti en pensions ou en secours le traitement accordé aux ecclésiastiques, mais n’avait pas voulu salarier leurs fonctions. Elle y avait été déterminée par une considération de justice, et surtout n’avait pas voulu laisser dans la détresse les prêtres qui avaient abdiqué leurs fonctions ou renié leur ancienne croyance. Quant à ceux qui y étaient restés fidèles, il leur était impossible d’exercer aucune fonction religieuse, puisque a les églises, grâce au progrès de la saine raison, avaient été partout fermées et dépouillées de chapes, chasubles, croix, bénitiers et autres ustensiles. »

« Beaucoup d’édifices avaient été soit démolis , soit destinés à des services publics ou à des réunions qui devaient former l’esprit du peuple.

« Ainsi, tous les prêtres se trouvaient, quant à l’exercice du culte, placés dans la même catégorie.

« Depuis què le fanatisme a chancelé, ils n’ont pu exercer leurs fonctions , on ne doit donc pas leur con-

LIBERTÉ DES CULTES

server un traitement qui, d’ailleurs , est plus élevé que la pension où ils ont droit, autrement des prêtres fanatiques qui n'ont pas voulu abdiquer leur état, seraient payés plus cher que ceux qui se sont rangés du colt? de la raison et de la Révolution. »

Cambon était l’organe d’une opinion révolutionnaire plus obstinée encore que les haines politiques ou le fanatisme de l’égalité. Le 9 thermidor avait à peine modifié l’ardeur intolérante et le désir de persécution contre le clergé et la religion catholique.

— ■ « A la paix, disaient les uns, il faudra déporter les ministres de tous les cultes, et ne jamais souffrir qu’aucun ministre d’une religion s’introduise dans la République.

— « Écrasons l’infâme, « disaient les autres en répétant Voltaire.

Quelques-uns, plus doux dans leur intolérance, répétaient • — « Il faut laisser éteindre les ministres des cultes , et le combat finira faute de combattants. »

La proclamation de l’Être suprême avait été un des principaux motifs de leur hostilité contre Robespierre. — « Ce maudit homme nous a reculés de dix ans. Nous allions bien; personne n’y pensait plus : c’est lui qui a tout gâté. »

Ce n’était pas seulement les Montagnards et les Jacobins qui avaient le désir et l’espérance d’abolir la religion. L’esprit philosophique, hormis qu’il était opposé aux violences, s’associait volontiers à la pensée de supprimer tout culte public.

— « Que chacun ait son fétiche chez soi, à la bonne heure, mais plus de cérémonies publiques, ni de rassemblements religieux; nous ne voulons pas en souffrir. »

LIBERTÉ DES CULTES

C’est en ce sens qu'un homme d’un caractère honorable, d'opinions modérées, de sentiments moraux, Boissy d’Anglas avait proposé au mois de février 1795 une loi sur l’exercice des cultes. — « Les pratiques religieuses ne doivent pas être considérées comme des délits envers la société. L’empire do l’opinion est assez vaste pour que chacun puisse y habiter en paix; mais pour échapper à la pénalité, il faut que le culte se renferme dans la liberté individuelle, qu’il soit une pratique domestique et rien de plus. » — Ainsi le projet sur la liberté des cultes classait au rang des délits publics tout ce qui tendrait au rétablissement d’une corporation religieuse, d’une hiérarchie avouée. Aucun édifice destiné au culte, aucun temple, aucun revenu public, aucune dotation n’étaient permis.

— « La religion est une opinion privée; vous ignorerez ses dogmes ; vous regarderez ses erreurs en pitié. Les édifices publics, les monuments sont les domaines de l’État; vous ne souffrirez pas qu’ils soient le théâtre d’aucun acte religieux; vous ne souffrirez pas que vos routes, (pie vos places publiques soient embarrassées par des processions et des pompes funèbres. » — Les édifices communaux étaient positivement interdits à l’exercice du culte; c’était dire que les églises seraient fermées ou serviraient à de tout autres destinations. Jamais aucune loi n’avait renfermé encore de plus minutieuses précautions contre la profession publique de la religion.

— « Notre position nous permet d’appliquer la philosophie à un système de gouvernement regardé, il y a quelques années, comme impossible à réaliser. Bientôt la religion de Socrate, de Marc Aurèle et (le Cicéron sera la religion du monde et vous aurez la gloire d’a-

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voir pris l’initiative de la sagesse. » — Telles étaient les illusions de l’esprit philosophique, lors même qu’il croyait ne pas être révolutionnaire.

Un représentant alors peu connu et que la modestie, et non le manque de courage, empêchait de lutter contre cet entraînement de la Convention, publia après la discussion un écrit intitulé du Fanatisme et des cultes. On s’étonne de trouver à cette époque tant de sagesse, de raison et d’impartiale observation. Baudin des Ardennes, en véritable ami de la liberté, en interprète sincère de la volonté populaire , avait compris qu’il était absurde de refuser un caractère public à la religion de l’immense majorité des Français; de n’y voir rien de plus qu’une habitude domestique ; de dénier aux citoyens d’une nation le droit de mettre en commun le premier de tous les intérêts moraux; de rompre le lien qui les réunit dans une même croyance et une même adoration ; d’abolir la consécration religieuse de la loi générale du devoir.

Baudin, non -seulement contestait le principe de cette interdiction du culte public , mais soutenait que l’opinion nationale n’était point telle que le disaient les révolutionnaires et les philososophes.

— « Je ne crains point de connaître la volonté générale; mon devoir comme législateur est de l’exprimer et de m’y soumettre; et cette volonté, il m’est impossible d’en douter, d’après les preuves de toute espèce que j’en ai recueillies. »

Il rappela que la procession de la Fête-Dieu avait été, en 1792, à Paris même, célébrée par le peuple qui n’avait pas voulu fléchir sous la tyrannie irréligieuse de Manuel. Lorsque ce même Manuel était, un an après, conduit à l’échafaud, Baudin avait entendu des femmes

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dire, dans la rue : — « c’est bien fait; c’est lui qui a voulu nous empêcher d’aller à la messe. »

— « Les écrits de Voltaire et de Rousseau ont été la lecture habituelle des classes qui ont do l’aisance et du loisir. Là s’est formée cette opinion irréligieuse qui, le plus souvent, n’a point approfondi les preuves d’une croyance dont elle s’affranchit sur parole; les cultivateurs, les artisans, les journaliers n’ont point lu ces livres. Ce sont eux, c’est-à-dire la très-grande majorité de la nation qui réclame la liberté des cultes. »

Il citait son collègue Mercier, homme plus impartial que religieux, qui écrivait dans son Tableau de Paris : u II n’y a plus que les garçons perruquiers qui se moquent de ceux qui vont à la messe. »

Mercier se trompait, les philosophes de ce temps-là étaient plus intolérants que les garçons perruquiers. Voici en quels termes les auteurs de la Décade philosophique annonçaient à l’article « spectacles » que plusieurs églises de Paris avaient été rendues à l’exercice du culte : « Le 1 8 et le 25 de ce mois, on a donné dans plusieurs endroits de Paris une comédie, dont le personnage principal, revêtu d’habillements grotesques, exécute plusieurs extravagances devant les spectatenrs qui n’en rient point. N’étant pas dans l’usage de parler des pièces remises au théâtre lorsqu’elles n’offrent rien d’utile ou d'intéressant à connaître, nous ne dirons rien de celle-là. »

Baudin aurait pu rappeler aussi comment, peu de semaines auparavant, Léonard Bourdon, faisant une visite aux Invalides, avait trouvé, à sa grande indignation, les chambres de ces vieux soldats ornées du crucifix et de l’image de la sainte Vierge. — « Robespierre luimême avait aperçu quelle était la vraie disposition

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des esprits et s’en était inquiété pour son pouvoir. Cette crainte lui avait inspiré la pensée de reconnaître l'Etre suprême par une loi. Il y avait des bonnes gens, dans le peuple de Paris, qui avaient compris que Robespierre voulait changer le nom du bon Dieu, comme on changeait les noms des rues et des églises. »

Mais la plus puissante preuve, à laquelle il fallait bien céder, c’était la Vendée. — « Vous voulez, disait Baudin, en tirer un argument contre la liberté des cultes; j’y trouve, moi, la preuve démonstrative des maux incalculables que produit la persécution des cultes. *

Enfin, il produisait en témoignage les plaintes chagrines et l’intolérante méfiance qu’avaient témoignées quelques représentants revenant de leurs missions. — >< Les paysans regrettent leur curé, mais ils n’osent se plaindre. Qu’on ne s’y trompe pas : laissez dire la messe et vous verrez combien de sens v courront encore. »

Boissy d’Anglas et la Convention, qui avait volé la loi d’abolition du culte public, étaient donc loin de reconnaître l’état de l’opinion , et n’avaient pas des idées justes sur ce qui était praticable. Le décret du 3 ventôse ' avait été regardé comme non avenu; tout était resté dans un désordre assez paisible, sans que les autorités locales intervinssent ni dans la protection , ni dans la persécution.

L’article proposé par Chénier était destiné à procurer une exécution plus réelle à ce système de prohibitive indifférence.

* Toute infraction à la loi du 3 ventôse, relative à la liberté des cultes, sera punie de six mois de détention. »

Quoi qu’en eût dit Cbénier, les partisans de ce projet

* St février 4795.

LIBERTÉ DES CELTES

semblaient ainsi avoir regret, sinon à la pacification de la Vendée, du moins aux conditions qui l’avaient rendue possible.

Thibaudeau, qui vraisemblablement était aussi bon philosophe que Chénier, mais qui était représentant d’un département de l’ouest, prit lu parole. — « Voulezvous donc exciter une Vendée dans toute la République? Ne savez-vous pas que les habitants des campagnes ont repris leurs églises? Voulez-vous faire emprisonner toute une commune pour six mois? Pour que vos lois soient exécutables, elles doivent être fondées sur la justice et la raison. Il ne faut pas heurter violemment toutes les habitudes anciennes. Que voulez-vous faire des églises ? est-ce un bien national ? alors mettez-le en vente. »

L’article fut renvoyé à la commission , et trois semaines après, sur le rapport de Lanjuinais, l'usage des églises non vendues fut accordé aux citoyens des communes pour le libre exercice de leur culte.

Un décret spécial régularisa ce qui se faisait déjà à Paris, et affecta les quinze églises principales aux cérémonies des cultes; car on n’osait pas dire la religion catholique.

Tallien parla de la manière la plus vive contre l’article du projet de Chénier qui menaçait la liberté de la presse; il la voyait exposée à l’arbitraire de la police; c’était à ses yeux un retour vers le régime de la Terreur.

Louvet défendit l'article avec tout autant de chaleur, ou plutôt il fit contre les royalistes un violent réquisitoire. Il n’y avait rien , y comprit la Terreur, qu’il ne leur imputât dans le passé; rien qu’il ne craignît de leur triomphe dans l’avenir. Le danger lui paraissait tel qu’il s'écriait : — « Je vous en conjure, quelles qu'aient

été nos opinions ou nos erreurs , quels qu’aient été nos dissentiments , faisons cause commune contre nos communs ennemis, réunissons-nous, il est temps, réunissons-nous pour la République , et malheur à nos ennemis. « L’article fut adopté avec faveur.

Chénier et Louvet furent ainsi les premiers qui, dans la Convention, déclarèrent une guerre passionnée à l’opinion qu’ils appelaient royaliste. 11 n’était point vrai qu’elle menaçât les vraies libertés demandées et acquises par la France de 1789; peut-être même n’avait-elle pas à ce moment une aversion très-décidée de la forme républicaine. Ce qui était certain , c’est qu’elle n’avait ni sympathie, ni estime pour les révolutionnaires; elle souhaitait et attendait le moment ou l’occasion qui les écarterait du pouvoir.

Quoiqu’il en fût, la Convention ne pouvait compter, pour la défendre contre les entreprises imminentes des Jacobins, que sur celte jeunesse de Paris dont elle craignait les excès et la turbulence. Les principaux membres des comités s’exagéraient ce danger; ils supposaient des projets et des conspirations, quand il n’y avait encore qu’une exaltation et une activité mal dirigées. Ces tapages dans les théâtres , ces imprudences de langage , ces rassemblements dans les cafés n’avaient aucune ressemblance avec les compagnies de Jésus. Les jeunes gens n'étaient pas animés par des souvenirs de guerre civile ; ils ne se trouvaient pas, comme à Lyon, à Toulon ou à Marseille, en présence des assassins, des dénonciateurs ou des juges qui avaient massacré leurs parents. Les haines et les désirs de vengeance étaient en province bien plus personnels et plus rapprochés des individus souillés de crimes révolutionnaires. A voir

JOURNÉE DU \n PRAIRIAL. 381

les choses de sang-froid, la réaction de Paris représentait alors l'opinion et les sentiments des classes moyennes.

La Convention n’était ni disposée, ni peut-être en possibilité de diriger cette opinion , de donner à son activité un emploi régulier et d’y chercher la force nécessaire pour maintenir l’ordre public. Deux institutions avaient pu, en 1792 et 1793, faire du peuple de Paris une formidable puissance; la commune, avec son nombreux conseil général émané de toutes les sections , avec son corps administratif, son procureur général , formait une république indépendante; le désordre avait pris ainsi une sorte de régularité et de discipline; les ordres transmis de la municipalité trouvaient les sections toutes prêtes; les députations nombreuses portaient, quand on le voulait, leurs menaçantes adresses ; au jour donné l’insurrection se mettait en marche comme une armée.

La garde nationale était un moyen plus efficace encore, et qui pouvait être manœuvré avec plus d’ensemble; mais il fallait pour cela un chef qui eût sur elle de l’autorité, qui donnât à sa bonne volonté un caractère d’obéissance et qui obtînt de ces soldats citoyens le sentiment du devoir et l’obéissance à la consigne.

La Convention n’avait garde de renouveler la commune de Danton et de Chaumette , ni la garde nationale de Santerre et d’Henriot. Elle n’aurait pas voulu davantage donner à l’opinion réactionnaire une force d’organisation ; elle savait que son concours réel et sincère n’aurait été accordé qu’au prix de concessions dont les révolutionnaires de toute nuance et de toute origine ne voulaient pas entendre parler. Néanmoins , un projet pour la formation de la garde nationale fut adopté. On avait tenté de la composer et de l’encadrer aussi mili-

JOURNÉE DU 1er PRAIRIAL.

tairement que possible et de la mettre sous l’autorité directe du comité militaire de la Convention ; mais comme on ne lui donnait pas un état-major et un chef à elle appartenant, on renonçait à exercer sur elle une véritable influence.

Cet essai n’eut point de résultat Plus d’une fois, à la tribune de la Convention, des plaintes furent portées contre l’indifférence et la paresse de la population parisienne; on s’étonnait de la trouver si imprévoyante contre le désordre. C’est que la jeunesse dorée, tout en criant sans cesse : « Vive la Convention ! » n’avait ni affection , ni respect pour cette assemblée. Elle se dévouait pour la sauver des Jacobins, non parce que les représentants étaient ses amis, mais parce que les Jacobins étaient ses ennemis. Elle combattait comme volontaire, mais non point comme garde de la Convention.

Ainsi les comités laissaient le sort de l’Assemblée et de la France au hasard d’une émeute, à la chance plus ou moins probable de voir arriver à temps les bataillons des sections, dont on implorerait le secours après les avoir, la veille, traités de royalistes.

Le 19 mai au soir, la fermentation qui était déjà apparente, se manifesta plus ouvertement; les clubs, que le comité de sûreté générale ménageait depuis quelques jours avec plus d’indulgence au point d’en laisser un s 'établir dans une salle du Louvre, retentissaient d'appels à la révolte; des groupes se formaient dans la rue; des femmes se joignaient en foule à ces rassemblements, où se faisaient entendre les propos séditieux, les plaintes amères, les menaces atroces. On annonçait hautement une insurrection pour le lendemain : on disait que la Convention faisait mourir le peuple de faim , qu’elle avait renversé Robespierre pour rétablir

une tyrannie nouvelle; on distribuait un imprimé qui contenait le plan de l’insurrection et les résolutions qu’on devait prendre : les femmes devaient entrer les premières; l'Assemblée ne voudrait pas faire tirer sur elles, puis les hommes viendraient pour accomplir les volontés du peuple.

Le 1" prairial (20 mai 1795), dès cinq heures du matin, le tocsin fut sonné dans les faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau. Ce fut seulement trois heures après que le comité de sûreté générale fit battre le rappel dans les sections fidèles à l’ordre public.

A onze heures la Convention entra en séance. Les membres des comités n’étaient pas tous présents. Isabeau, au nom du comité de sûreté générale, donna lecture de l’imprimé répandu la veille avec profusion dans tout Paris. 11 était intitulé : Insurrection du peuple pour obtenir du pain et reconc/uérir ses droits.

« Le peuple, considérant que le gouvernement le fait mourir inhumainement de faim, que les promesses qu’il ne cesse de répéter sont trompeuses et mensongères ;

« Que chaque citoyen se trouve réduit à envier le sort infortuné de ceux que la famine entasse journellement dans les tombeaux ;

« Que le peuple se rend coupable envers lui-même, envers la génération future, s’il ne se hâte d’assurer sa subsistance et de ressaisir ses droits;

« Que le gouvernement est usurpateur, injuste et tyrannique, quand il fait arrêter arbitrairement, transférer de cacbot en cachot, de commune en commune, et massacrer dans les prisons ceux qui ont assez de courage et de vertu pour réclamer du |>ain et les droits communs ;

JOURNÉE DU 1,r PRAIRIAL.

« Qu’un gouvernement usurpateur et tyrannique ne fonde ses espérances criminelles et sa force que sur la faiblesse , l’ignorance et la misère du peuple ;

« Qu’un gouvernement aussi atroce ne peut subsister qu'autant qu’on a la faiblesse de le craindre et de lui obéir;

« Que la cavalerie que le gouvernement a tirée de nos armées pour les affaiblir, n’a pas voulu prêter serment de fidélité à la tyrannie, mais au peuple qu’elle a juré de défendre;

« Que les républicains des départements et des armées ont les yeux fixés sur Paris, qui deviendrait devant eux responsable de tout retard ;

« Que l’insurrection est pour tout un peuple et pour chaque portion d’un peuple opprimé le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs , un besoin de première nécessité ;

« Qu’il appartient à la portion du peuple la plus voisine des oppresseurs de les rappeler à leurs devoirs, en ce que, par sa position, elle connaît mieux la source du mal.

« Le peuple arrête ce qui suit ;

« Aujourd'hui, sans plus tarder, les citoyens et les citoyennes de Paris se porteront en masse à la Convention nationale pour lui demander :

« i° Du pain.

« 2° L’abolition du gouvernement révolutionnaire, dont chaque faction abuse tour à tour pour ruiner, pour affamer et pour asservir le peuple.

« 3° La proclamation et l'établissement sur-le-champ de la constitution démocratique de Î793.

« 4° La destitution du gouvernement actuel, son remplacement instantané par d’autres membres pris

JOCRKÉE DI' 1" PRAIRIAL.

dans le sein de la Convention, et l’arrestation de chacun des membres qui composent actuellement les comités de gouvernement , comme coupables du crime de lèse-nalion et de tyrannie envers le peuple.

« 5° La mise en liberté, à l’instant, des citoyens détenus pour avoir demandé du pain et émis leur opinion avec franchise.

« 6° La convocation des assemblées primaires au 25 prairial prochain , pour le renouvellement de toutes les autorités qui jusqu’à cette époque seront tenues de se comporter et d’agir constitutionnellement.

« 7° La convocation au 25 messidor prochain de l’assemblée législative qui remplacera la Convention.

« Pour l’exécution du précédent article et de^ suivants, il sera conservé envers la représentation nationale le respect dû à la majesté du peuple français; il sera pris des mesures nécessaires pour que la malveillance ne puisse enlever, outrager ou engager dans de fausses démarches les représentants du peuple. En conséquence les barrières seront à l’instant fermées à cet effet. Les personnes et les propriétés sont mises sous la sauvegarde du peuple.

« Ceux des représentants qui se trouveraient entraînés hors de leur poste, soit en costume, soit de toute autre manière, seront sur-le-champ remis au sein de l’Assemblée et mis sous la sauvegarde du peuple.

« Le peuple s’emparera des barrières, de la rivière, du télégraphe, du canon d’alarme, des cloches destinées pour le tocsin et des tambours de la garde nationale, afin qu’il ne puisse en être fait aucun usage. Les citoyens chargés de l’approvisionnement de Paris auront seuls la permission de sortir de Paris et d’y rentrer, tant que durera l'insurrection ; des certificats leur sev. 25

JOURNÉE DU 1*r PRAIRIAL.

ront délivrés par un comité formé de commissaires nommés par chaque section. Tout approvisionneur externe se fera reconnaître aux barrières, en entrant et en sortant. Les courriers entreront mais ils ne sortiront pas jusqu’à nouvel ordre.

« Les canonniers , la gendarmerie, les troupes à pied et à cheval qui sont dans Paris ou aux environs sont invités à se ranger sous les drapeaux du peuple, et à s'unir avec lui par les liens de la fraternité pour reconquérir les droits communs.

« Tout agent du gouvernement, tout fonctionnaire civil ou militaire qui tenterait de s’opposer aux mesures indiquées dans le présent arrêté sera regardé comme ennemi du peuple et puni comme tel. Tout pouvoir non émané du peuple est suspendu. Tout agent ou fonctionnaire du gouvernement qui n’abdiquera pas sur-lechamp ses fonctions sera considéré comme participant à la tyrannie et puni comme tyran.

« Quiconque proposerait de marcher contre le peuple, de l’outrager d’une manière quelconque, soit en masse, soit dans un seul de ses membres, sera regardé comme ennemi de la liberté et traité comme tel.

« Les citoyens et les citoyennes de toutes les sections indistinctement partiront de tous points dans un désordre fraternel , et sans attendre le mouvement dos sections voisines qu’elles feront marcher avec elles, aûn que le gouvernement astucieux et perfide ne puisse plus emmuseler le peuple comme à l’ordinaire et le fuire conduire comme un troupeau par des chefs qui lui sont vendus et qui nous trompent.

« Le peuple ne se rassoira point qu’il n’ait assuré la subsistance, le bonheur, le repos et la liberté de tous les Français.

JOURNÉE DU 1*r PRAIRIAL.

« Le mot de ralliement est : « Du pain et la constitu- « tion démocratique de 1 703. » Quiconque , durant l’insurrection, ne portera point ce mot de ralliement écrit à la craie sur son chapeau sera regardé comme affameur public et comme ennemi de la liberté. Tout drapeau, guidüh ou enseigne qui paraîtra devra porter également le même mot de ralliement.

« II sera fait une adresse à nos frères des départements et des armées pour les instruire des motifs et du succès de la Révolution ainsi que des moyens pris pour assurer le bonheur national.

« On ne doute pas que le gouvernement n’essaye d’empêcher l’effet des mesures ci-dessus ; mais il ne le pourra pas ; il ne viendra pas à bout d’arrêter l’indignation du peuple et son juste châtiment, quand même il ferait sortir de ses magasins les subsistances qu’il y tient renfermées et qu’il réserve pour ses infâmes projets. »

Les meneurs de l’émeute s’étaient d’avance assurés do quelques-unes des tribunes publiques; elles accueillirent ce programme par de bruyants applaudissements.

Un représentant se leva et s’écria : « — La Convention saura mourir à son postp! » — Toute l'Assemblée répéta solennellement le même serment. Les autres tribunes applaudirent à leur tour.

Auguis, organe du comité de sûreté générale, annonça que plusieurs sections se mettaient déjà en mouvement pour défendre la Convention ; il conjura ses collègues de rester à leur poste.

— « C’est notre devoir, » répondait-on.

La Convention savait en quel danger elle se trouvait; le manifeste populaire ne lui laissait rien ignorer

de ce qui allait advenir. En même temps elle ne se voyait ni défendue, ni secourue. Le comité de sûreté générale ne lui promettait même pas l’arrivée prochaine des sections.

Clauzel, découvrant sa poitrine, s’adressait aux Jacobins des tribunes publiques : — « Ceux qui nous remplaceront en marchant sur nos cadavres aurontils plus de zèle pour le peuple que nous? Citoyens, songez-y , les chefs de la révolte seront punis , le soleil ne se couchera point sur leurs forfaits. » — Rovère et Lehardy disaient que les véritables chefs étaient dans l’Assemblée ou s’étaient dérobés au décret qui avait ordonné leur arrestation. Bourdon de l’Oise ne voulait voir dans ce désordre que la rage des royalistes et des prêtres insermentés.

Merlin de Douai insinuait que l’Angleterre, après avoir fait de vains efforts pour empêcher le traité de paix avec la Prusse, redoublait d’intrigues et de complots , afin de traverser les autres négociations dont le succès était prochain.

Les comités présentèrent un décret qui rendait la commune de Paris responsable envers la République entière de toute atteinte portée à la représentation nationale. — « Tous les citoyens étaient requis de se rendre en armes à leur section ; les chefs d’attroupements étaient mis hors la loi ; les autorités civiles et militaires devaient se conformer ponctuellement à la loi de grande police, récemment rendue; la Convention se déclarait en permanence. »

Comme l’autorité de la Convention était absolument nulle, puisqu’elle ne disposait d’aucune force, ces vains discours , ces décrets impuissants , excitaient dans les tribunes de la gauche les railleries et les risées. Une

proclamation de la Convention aux citoyens de Paris fut encore votée: autre moyen puéril.

Douze représentants furent chargés de se rendre dans les sections pour éclairer le peuple.

A ce moment commença l’exécution du programme de l’insurrection. Des femmes s’étaient introduites en foule dans les tribunes publiques ; elles montaient sur les bancs, criant : « Du pain! » Le président se couvrit; elles se moquaient de lui et du trouble de l’Assemblée. Quelques-unes montraient les poings et proféraient de grossières menaces.

La grande majorité de l’Assemblée demanda avec indignation que celle qui avait parjé avec le plus d'insolence fût arrêtée et qu’on fît évacuer la tribune.

Le président Vernier était un honorable vieillard dont les forces ne suffisaient pas à lutter contre un tel tumulte; les femmes continuaient à crier; tous les représentants se levaient et parlaient à la fois. Parmi ceux qui étaient le plus animés, Féraud se faisait remarquer : il était jeune; habituellement il avait été aux armées; au 9 thermidor il avait montré beaucoup d’activité et d’énergie. Les femmes le distinguèrent et lui criaient des injures; elles demandèrent son nom : — « Féraud, » leur dit-on. Elles entendirent: « Fréron, » et leur fureur en devint plus vive.

André Dumont remplaça d’abord Vernier au fauteuil ; il répéta à haute voix l’ordre de faire évacuer les tribunes.

Siéyès, prédécesseur du président actuel, aurait eu à le remplacer s’il eût été présent, mais il était en mission. Boissy d’Anglas, l’avant-dernier président, fut ainsi appelé au fauteuil.

Le tapage avait redoublé. 11 n’y avait nul moyen de

se faire écouter de cette foule, qui devenait de moment en moment plus tumultueuse. Un militaire en uniforme de général de brigade se trouvait dans la salle; il s’était employé de bonne volonté pour faire taire ces femmes. Le président le lit appeler.

Les autres tribunes avaient été envahies de force par ces mégères. Le président donna l’ordre formel de • faire évacuer les tribunes. — « Nous ne nous en irons pas, » — vociféraient les femmes. Il y en eut une qui se trompa de constitution et demanda la constitution de 1789. Ce fut une grande indignation; beaucoup de conventionnels y virent la preuve que l’insurrection était royaliste.

On réussit à faire évacuer une tribune; mais au même moment, un grand bruit fut entendu à une des portes; on frappait à coups redoublés; évidemment une foule se pressait pour l’ouvrir; les panneaux craquaient déjà.

Le président s’adressa au général inconnu et lui dit : — « Citoyen, je te nomme commandant provisoire de la force année, et je t’ordonne de t’employer pour faire respecter la Convention. » — Il jura de mourir à son poste en la défendant.

Ce général s’appelait Fox : c’était un Écossais qui avait servi en France, puis joué un rôle subalterne dans les troubles de Hollande et de Brabant. M. de La Fayette l’avait un peu protégé : son nom ne se trouve pas dans le Moniteur. Comme il n’avait point de force armée, il ne put se rendre utile et resta aussi ignoré après le 1" prairial qu 'auparavant. Le seul exploit qu’il lui fut donné d'accomplir, consista à chasser d’une des tribunes à coups de fouet les femmes qui s’en étaient emparées.

La Convention ne se trouvait pas en grande sûreté.

car au même instant la porte dont on faisait le siège tomba avec fracas. La foule fit invasion dans la salle. Des gardes nationaux et des gendarmes marchèrent le sabre nu ou la baïonnette en avant et repoussèrent la populace. Il y élit là une lutte prolongée pour se disputer ce passage. Auguis, Cavaignac et d’autres représentants, le sabre à la main, étaient au premier rang des défenseurs de la Convention. Tout armé qu’on était, on se poussait plutôt qu’on ne combattait; tous voulaient qu’il n’y eût pas de sang répandu. Enfin arriva la section de la Fontaine de Grenelle, c’était la première qui portait secours à la Convention; elle fut accueillie avec joie et reconnaissance: on décréta qu’elle avait bien mérité de la patrie.

Le comité de sûreté générale proposa de confier la direction de toute la force armée à Delmas.

Bientôt le tumulte prit un caractère plus menaçant. La section de Grenelle avait fait évacuer la grande salle qui communiquait avec le lieu des séances par cette porte brisée , dont le passage avait été disputé si vive-' ment. Maintenant une autre foule composée d’homincs armés, avait repris cette salle et voulait pénétrer dans l’enceinte de la Convention. Les baïonnettes se croisaient et les insurgés tiraient des coups de fusil dans l’intérieur où on les empêchait de pénétrer.

Enfin ils l’emportèrent; la garde était trop inférieure en nombre; le passage fut forcé. Féraud , au désespoir, leur disait: — « Tuez -moi, puisque vous voulez du sang. » — 11 fut jeté par terre , et ils passèrent sur son corps, le foulant aux pieds. On le releva, il était presque évanoui. 11 était alors trois heures et demie; la salle des séances était entièrement au pouvoir des séditieux; ils brandissaient leurs sabres, vociférant : —

« Du pain et la constitution de 1793, •> comme il était écrit sur leurs chapeaux. Ils prenaient possession des bancs, d’où ils chassaient les représentants; d’autres remplissaient le parquet; l’un d’eux se posa en face du président le chapeau sur la tête. Un jeune homme, fils du représentant Mailly, venait de combattre vaillamment; la foule se précipita sur lui; il voulut se réfugier à la tribune. Pendant qu’il y montait, une balle l’atteignit, il tomba. Les séditieux allaient l'achever à coups de sabre; on l’emporta tout sanglant.

Déjà les fusils se dirigeaient sur le président; Féraud s’élança pour le couvrir de son corps. Un des bandits le retenait pour l’empècber de monter les marches ; un officier vint à son secours et repoussa rudement l’émeutier; il tira un coup de pistolet à bout portant sur Féraud , qui tomba au pied de la tribune. Mortellement atteint, il vivait encore et faisait quelques efforts pour se relever. La foule le prenait toujours pour Fréron. Une fdle des rues , enfermée comme folle quelques années auparavant et remise en liberté sans être guérie, était ce jour-là, comme dans toutes les séditions, à la tête des furies de guillotine, ivre d’eau-de-vie et de fureur ainsi que les femmes qui la suivaient. Elle s'élança sur Féraud, lui brisa la tête à coups de talon et l’acheva avec un couteau dont elle blessa le représentant Camboulas qui voulait la retenir. Le cadavre de Féraud fut traîné hors de la salle par les séditieux, qui lui coupèrent la tête.

Boissy d’Anglas restait calme et impassible aux injures, aux menaces, aux fusils dirigés sur lui. Plusieurs citoyens l’entouraient pour le défendre contre ceux qui venaient l’insulter de près. On enleva sur sa table le sceau de la présidence; il se le fit rendre.

Cependant le tocsin sonnait; le jardin et la cour s’étalent successivement remplis de gardes nationaux et d'artillerie; ils étaient sans ordre et sans direction.

Aucun empêchement n’avait été opposé au passage de toutes les bandes du faubourg : maintenant la salle était comble d’hommes armés qui criaient : « Du pain ! » ils voulaient faire des discours; ils adressaient des apostrophes injurieuses à la Convention. Ils se firent relire le programme de leur insurrection. Quand le président voulait leur imposer silence : — » « Du pain , coquin ! qu’as-tu fait de notre argent? » disaient-ils.

Ces Montagnards avaient jusqu’à ce moment gardé un complet silence. Ils furent bientôt en intelligence et en conversation avec les gens de l’émeute; ils essayaient de mettre un terme au tumulte et de commencer une séance, où ils seraient les maîtres d’accomplir leurs volontés et leurs projets. Mais leurs elTors tardaient à réussir. — « Allez-vous-en tous , leur disaient quelques orateurs de l'émeute, nous allons former la Convention nous-mêmes. »

Rulh, ni Duroy ne parvinrent point à se faire écouter; Homme pas davantage.

Après un tumulte confus de plus d’une demi-heure, les séditieux recommencèrent à crier : — « En bas le président! » — et à le coucher en joue. Alors un homme entra dans la salle, portant au haut d’ulie pique la tête du malheureux Féraud; il la présenta au président, à la grande joie de cette populace. Boissy d’Anglas, avec gravité et respect, écarta de la main cette tète sanglante. 11 voulut profiler d’un instant de calme pour remontrer aux séditieux que ce désordre empêchait la Convention de s’occuper des subsistances.

— « Depuis trois mois ou nous endort, nous voulons du pain dans la minute. — Faites l’appel nominal pour que nous sachions quels députés nous devons arrêter.

— La permanence des sections ! — L’arrestation de tous les émigrés ! — La mise en liberté de tous les patriotes !

— Le rétablissement de la commune de Paris. — Vive la Montagne! — La rentrée des députés montagnards!

— Les autres hors la loi ! — L’arrestation de ces coquins et de, ces lâches ! » Tels étaient les cris qui retentissaient confusément.

Un orateur des faubourgs parvint à tenir un discours plus suivi : — « Le peuple veut que vous décrétiez l’arrestation des membres du gouvernement et que vous les remplaciez par des hommes purs; il veut la liberté des patriotes. L’insurrection est le plus sacré des devoirs, mais nous n’en abuserons pas; nous vous fe-, rons un rempart. Le peuple va quitter cette salle, mais il en gardera les*portes, tant que vous n’aurez pas décrété ses propositions.... On a commis des crimes â Lyon et à Arles.... Français et républicains, que ceci ne vous porte pas à des actes de vengeance. Liberté des opinions; respect aux lois et à la Convention, car elle est composée des délégués du peuple Parlant tou-

jours au nom du peuple, je termine en disant qu’il demande le député Soubrany pour général de l’armée parisienne. »

Les meneurs s'efforcaient d’établir l’ordre de faire évacuer la salle pour qu’il devînt possible à leurs amis de la Montagne d’entrer en délibération et de voter des décrets. Le 31 mai était toujours le modèle d’insurrection qu’on s’efforcait d’imiter.

Mais les femmes n’étaient point disposées à obéir aux consignes : elles montaient à la tribune; elles voulaient

JOURNÉE DU 1w PRAIRIAL. 395

parler aussi. Enfin on réussit à faire vider le parquet. Les Montagnards vinrent s’asseoir sur les bancs inférieurs; les gens de l’émeute allèrent prendre leurs places dans le haut de la salle.

Boissy d'Anglas quitta le fauteuil et ne voulut point présider une telle séance. Vernier reprit son poste, et les Montagnards commencèrent à délibérer. Homme sembla 8e charger de conduire cette scène : il proposa la liberté des patriotes, la restitution des armes qui leur avaient été retirées, la suspension des procédures commencées contre les détenus. Duroy appuyait et faisait des amendements. Pas un membre de la majorité ne prenait part à ce semblant de délibération. Vernier présidait a\ec une sorte de docilité mécanique : il mettait aux voix; les Montagnards agitaient leurs chapeaux en l’air et criaient : « Oui ! »

Puis Homme , après quelques paroles contre les riches, qui vivaient dans l’abondance et laissaient les indigents mourir de faim , proposa qu’il fût interdit de cuire des brioches et des pâtés, et ordonna de faire des visites domiciliaires pour fechercher les farines.

La permanence des sections et l’élection populaire de leurs comités furent encore votées, chapeaux levés.

Goujon était de tous les Montagnards celui qui semblait avoir pris le plus de part aux projets de l’insurrection '. Il dit que, pour l’exécution île ces mesures patriotiques , on ne pouvait compter sur la bonne volonté des comités du gouvernement , et il proposa de nommer une commission extraordinaire.

Duroy demanda que les comités fussent sommés de rendre compte de leur conduite.

* Levasseur.

396 JOURNÉE MJ 1" PRAIRIAL.

Vernier siégeait seul au bureau ; il n’y avait pas de secrétaire; rien ne constatait la délibération et le vote de tous les décrets qui se succédaient. Un Montagnard, Thirion , prit place au bureau.

Bourbotte avait eu , comme Goujon , un rôle dans la conspiration ; après une vive diatribe contre les journalistes, il demanda vengeance au nom des patriotes et l’arrestation des folliculaires qui avaient empoisonné l’esprit public.

Une voix s’éleva des bancs de la gauche : — « Pour compléter cette journée, abolissons la peine de mort; nous prouverons ainsi que nous ne sommes point des buveurs de sang: mais il faut excepter les émigrés et les fabricateurs de faux assignats. »

Cependant cette parodie d’une séance,' cette inertie de l’insurrection laissaient aux comités le temps de prendre enfin des mesures, et l’on pouvait présager que la journée finirait comme le 12 germinal. Duquesnoy comprit qu’il était temps d’agir ; il demanda que le comité de sûreté générale fût suspendu , que quatre représentants fussent chargés de s’emparer de tous ses papiers , et en même temps chargés de pouvoirs extraordinaires.

, Duquesnoy, Prieur de la Marne, Bourbotte etDuroy furent aussitôt nommés pour former cette commission.

C’était une détermination tardive. Au moment où les commissaires remerciaient ce qu’ils appelaient encore la Convention de la difficile et honorable lâche qui leur était confiée, Boissy d’Anglas entrait dans la salle et remontait au fauteuil. Legendre et Delecloy se présentèrent au nom du comité de sûreté générale. Ils eurent quelque peine à pénétrer; ils étaient repoussés et maltraités. Legendre se fit pourtant entendre : il signifia

aux citoyens de quitter la salle , et invita les représentants il rester fermes à leur poste ; puis il sortit.

11 était minuit ; les quatre commissaires montagnards, encouragés par quelques vives paroles de Soubrany, quittèrent la salle; ils rencontrèrent à la porte un détachement peu nombreux de gardes nationaux qui avaient en tète Legendre, Auguis, Kervelegan, Chénier et Bergoeng.

RalTet commandait la garde nationale ; Prieur de la Marne lui demanda s’il avait l’ordre du président d’entrer dans la salle. — « Je ne te dois aucun compte, » répondit le commandant.

— «A moi les sans-culottes! » cria Prieur, en se tournant vers la foule. Le président lui enjoignit au nom de la loi de quitter la salle; il ne fut pas écouté; la lutte recommença. On se ruait les uns sur les autres; on se menaçait de la baïonnette; on se poussait, tantôt avançant, tantôt reculant. Il y eut un moment où les révoltés eurent le dessous et prirent la fuite; puis ils revinrent en force, et, à leur tour, ils firent reculer les gardes nationaux. — Victoire! victoire! » criaient Bourbotte, Gaston, Peyssard et les autres Montagnards. Le triomphe ne fut pas long. On entendit battre le pas de charge et le cri: — « A bas les Jacobins! vive la Convention ! »

La multitude commençait à regarder par où elle s’en irait. Lorsque la colonne déboucha dans la salle, ce fut un sauve qui peut général : les uns grimpaient aux tribunes, pour y trouver une issue; d’autres passaient par les fenêtres. La force armée eut bientôt occupé la salle entière. Les représentants reprirent leurs places; on s’assura des principaux Montagnards.

Soit hasard, soit habileté, les comités, dans leur

inaction, avaient rencontré le meilleur moyen de terminer une journée qui pouvait être sévèrement reprochée à leur imprévoyance, et ù leurs préventions exagérées contre les honnêtes gens. Malgré l’abominable meurtre de Féraud , qui rappelait les férocités révolutionnaires, il fut bientôt évident que les hommes de l’émeute n’avaient aucune envie d’une bataille; on leur avait appris à crier : « Du pain et la constitution de 1793! » mais nulle opinion réelle ne les animait; les Montagnards eux-mêmes manquaient d'audace et s’étaient mal concertés entre eux. Leurs discours et leurs décrets. Hormis ce qui pouvait se rapporter aux subsistances, n’excitaient aucun enthousiasme parmi la populace; elle ne comprenait pas bien ce qu’on voulait d'elle. Lorsque, vers onze heures du soir, elle vit qu’on la faisait assister à des votes et à des propositions, sans autre résultat, elle commença à s’écouler, même avant l’arrivée de la garde nationale.

Depuis plusieurs heures il y avait autour des Tuileries plus de baïonnettes qu’il n’en fallait pour forcer l’entrée de la salle. A diverses fois des têtes de colonnes s’étaient avancées jusqu'aux portes, ou s’étaient montrées dans les tribunes publiques; voyant la foule encore compacte et tumultueuse, entendant les cris quelle poussait, on n’avait pas voulu engager un vrai combat, ni s’exposer à recevoir et à tirer des coups de fusil. Il y eut pourtant un danger réel pour les représentants qui, pour rentrer ou sortir de la salle, s'engageaient à travers la foule entassée au passage des portes. Quelques-uns montrèrent un vrai courage; Kervelegan fut assez grièvement blessé. Mais l’honneur de la journée resta à Boissy d’Anglas. La ferme et

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décrets d’arrestation. 399

tranquille constance qu’il conserva pendant plusieurs heures sous la menace des fusils dirigés sur lui; son autorité de président persistante quoique méconnue; son noble maintien , lorsque lui fut présentée la tête de son malheureux collègue : tels sont les souvenirs que l’histoire a attachés à son nom et transmis à la dernière postérité.

Après avoir voté avec effusion de reconnaissance que la garde nationale avait bien mérité de la patrie, la Convention eut pour première pensée de faire justice des attentats de cette déplorable journée. Defermon parla des hommes qui avaient voulu renverser la République et massacrer la représentation nationale. — « Il faut les signaler et les frapper sans plus de ménagement. » —

Les membres des comités, occupés des mesures nécessaires pour arrêter l’insurrection et assurer le service des subsistances, n’avaient pas été témoins des horribles scènes qui s’étaient passées dans cette enceinte; ils en demandaient le récit à leurs collègues.

— « Lorsqu’un représentant a été égorgé dans le sein de l’Assemblée, lorsque le président a été forcé défaire voter....» Legendre, qui parlait ainsi, fut interrompu: — « Nous n’avons point voté, » s’écriaient les représentants.

L’orateur s’excusa et proposa de déclarer nul tout ce qui avait été décrété par les séditieux.

— « C’est faire injure à la Convention, dit Thibaudeau ; elle n’a point à rapporter des décrets qu’elle n’a jamais rendus. Quoi ! serait-ce lorsque les conspirateurs étaient dans cette enceinte, où ils sont encore? — Oui! oui! à bas les Jacobins! » s’écriait-on. — « Lorsqu’ils vous menaçaient de leurs poignards, lors-

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