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ÉTAT DE L’OPINION

chaque section et non plus à la mairie centrée; ce telle sorte qu’il ne restait pas trace de cette puissante fonction de maire, ni du redoutable conseil général.

Les assemblées de section non-seulement n’étaient plus auxiliaires des Jacobins , mais cet instrument révolutionnaire était retourné contre eux; les honnêtes gens y étaient assidus ; les salariés à quarante sous venaient d'être supprimés; les séances se passaient à entendre les récits que les détenus délivrés faisaient de leurs souffrances, ou les dénonciations contre les comités révolutionnaires. Aucun club n’était encore rouvert; celui qui s’était formé à l'archevêché sous . le nom de club électoral ayant essayé de se reformer, avait été supprimé par la Convention.

Une autre arme des révolutionnaires avait passé aux mains des suspects et des proscrits émancipés par le 9 thermidor.

La liberté de la presse désespérait les Jacobins. L’Orateur du peuple, journal de Fréron, rédigé par Dussault, était le précurseur de la réaction; un pamphlet intitulé la Queue de Robespierre, excita, surtout à ce moment, toute la colère des Montagnards; ils s’en plaignirent plus d’une fois à la Convention. Ils étaient destinés à subir de bien autres affronts.

Le grand moyen de terreur subsistait encore; mais il avait cessé de répandre l’épouvante. Le tribunal révolutionnaire, depuis sa nouvelle formation, avait changé de forme, de jurisprudence, de langage; il avait des égards pour les accusés; il admettait leurs excuses ou même les suggérait; on ne voyait plus les interminables listes de conspirations supposées. Les propos révolutionnaires, les correspondances suspectes étaient acquittés par la question intentionnelle.

De loin en loin, quelque condamnation à mort affligeait encore l'opinion modérée , sans satisfaire les Jacobins. Ils auraient eu pourtant occasion de se féliciter parfois de ce retour à la justice et à l’humanité : quarante-deux signataires du serment prêté à l’hôtel de ville le 9 thermidor par-devant la commune révoltée, furent amenés au tribunal : un seul fut condamné.

Mais dans plusieurs provinces, la terreur régnait encore, maintenue soit par des représentants en mission, soit par les autorités locales.

Les quatre places fortes que les Autrichiens avaient occupées en Flandre venaient successivement de capituler. Carnot exposa à la Convention le plan de campagne habilement conçu, suivi avec constance, accompli par des généraux habiles et de vaillantes armées. Les résultats que le comité en avait espérés étaient atteints. L’armée autrichienne attaquée et vaincue sur ses flancs, avait été contrainte à se retirer du territoire français laissant Condé, le Quesnoy, Landrecies et Valenciennes sans autre défense que leurs garnisons. Ces places furent investies plutôt qu’attaquées ; elles n’avaient aucun secours à espérer. Le comité pensa, non sans vraisemblance, qu’on pourrait y rentrer par capitulation, sans recourir aux longueurs et aux dépenses on hommes et en argent que causeraie'’* des «iê? s en règle. C’était aussi s’épargner le regret de reconquérir des villes françaises, lorsqu’elles seraient mises en ruines.

Ce fut pour Carnot une occasion de s’expliquer sur le terrible décret qui ordonnait de passer par le fil de l’épée les garnisons des villes françaises dont 1 en-

nemi s’était emparé. 11 le présenta comme un moyen comminatoire, qui, dans des mains impures ou maladroites, aurait pu avoir de cruels effets , mais qui « manié avec dextérité devait foudroyer les dernières espérances de l’ennemi. »

Tel n’était point l’avis des généraux, ni même du féroce Daquesnoy, commissaire de la Convention ; il avait demandé au comité s’il ne serait pas possible de revenir sur le décret du 16 messidor; le comité pensa que ce serait un signe de faiblesse, et, afin de ne pas engager sa responsabilité, il s’en était rapporté au discernement des généraux pour l’usage qu’ils feraient de cette menace. Elle était plus embarrassante qu’utile : les Mémoires du maréchal Jourdan contredisent formellement à cet égard le rapport do Carnot.

Toujours est-il que l’armée française n’exécuta jamais cet indigne décret. Dans la pensée de ceux qui l’avaient fait rendre, ce n’était pas, quoi qu’en pût dire Carnot, un moyen de terrifier les garnisons ennemies; lui-même raconta comment Robespierre, qui vivait encore lorsque arriva la nouvelle de la prise de Nieuport, demanda tout de suite : k A-t-on massacré la garnison? — On a tué, répondit-on, tous les émigrés, le reste est prisonnier ; on ne pouvait passer la garnison au fil de l’épée sans emporter la place d’assaut, ce qui nous aurait coûté six mille hommes.

— Eh! qu’importe six mille hommes, répliqua Robespierre, lorsqu’il s’agit d’un principe ! la prise de Nieuport est un malheur. »

Après la prise de Valenciennes, Carnot disait encore à la Convention , comme il avait dit à Robespierre :

— « Les soldats autrichiens sont préservés par une

capitulation conforme au droit des gens. La loi a prononcé sur le sort des émigrés. »

11 y en avait onze cents à Valenciennes. L’exécution ponctuelle de la loi eût été un acte digne des plus cruels jours de la Terreur; l’esprit révolutionnaire était encore en une telle fureur, que pas une voix, peut-être pas une pensée, ne s’éleva en faveur des malheureux émigrés. Loin de là, vingt jours après le rapport de Carnot, Duhem se plaignit de ce qu’ils n’étaient pas encore jugés. « On sollicite pour quelques-uns, disaitil, des certificats de non-émigration. A la faveur d’une telle négligence, plusieurs pourront échapper. Les émigrés devraient être mis à mort dans les vingtquatre heures, et les généraux en rendraient compte. »

Merlin rassura Duhem. « Il y a trois classes, disaitil : Les émigrés pris les arme3 à la main , ils ont été livrés à la commission militaire et fusillés; — les émigrés simples sont renvoyés devant le tribunal du département; — la troisième classe se compose non point d’émigrés, mais de mauvais citoyens; ils seront traduits au tribunal révolutionnaire. » Puis il ajouta, pour faire cesser toutes les inquiétudes : — « Je propose d’ajouter une section nouvelle au tribunal du département du Nord, qui jugera sans délai. » Cette proposition devint aussitôt un décret.

Le tribunal de Douai acquitta, sur la question intentionnelle, tous ceux qui furent déférés à sajuridicti'on. Aucun prévenu ne fut envoyé au tribunal révolutionnaire.

Mais la commission militaire avait déjà condamné et fait périr soixante-sept personnes comme émigrés rentrés. Netif seulement furent accusées d’avoir porté les armes contre la France. Trente-sept prêtres ou

religieux furent envoyés à la mort; ils avaient d’abord cherché en Belgique un asile contre la persécution ; puis ils étaient rentrés dans leurs presbytères ou leurs couvents, lorsque les Autrichiens avaient occupé la ville. Tel était le crime que la loi révolutionnaire punissait de mort. Dix religieuses, qui avaient aussi passé la frontière pour se réfugier à Mons, étaient revenues se renfermer dans leur cloître. Leur supplice émut d’horreur et de pitié la population de la ville; elles allèrent à l’échafaud , disant des prières et chantant les litanies; les bourreaux mêmes étaient attendris jusqu’aux larmes. C’était deux mois après le 9 thermidor1.

Ainsi les réclamations des honnêtes gens encore opprimés, encore témoins de ces massacres juridiques, étaient souvent, non pas une demande de vengeance, mais une plainte douloureuse, une invocation à la justice et à l’humanité , contre un régime toujours subsistant. En même temps les sociétés populaires ou les comités révolutionnaires envoyaient des pétitions et des adresses pour qu’il fût maintenu; les Montagnards appuyaient à la Convention, et célébraient aux Jacobins les demandes de leurs frères et amis; ils s’associaient à leur colère contre la réaction , contre le système d’indulgence, contre la question intentionnelle, contre la liberté de la presse.

Toutefois, la Montagne, sans rien désavouer du règne de la Terreur, n’osait plus parler à haute voix des échafauds et des sanglantes proscriptions. Duhem et Carrier, à la tribune des Jacobins, se contentaient de

1 Archives historiques du nord de la France, septembre I8i2. — Onésime Leroy : Essai sur les Mystères et sur Gerson.

EXÉCUTION DES ÉMIGRÉS PRISONNIERS. Gl

proposer «la déportation des êtres grangrenés, qui détestaient et voulaient anéantir l’heureuse révolution; ces.lépreux, ces pestiférés, cette engeance destructive de nobles, de prêtres, de fanatiques. » Us rappelaient que cette disposition était déjà prescrite par un décret rendu sur le rapport de Saint-Just.

On objectait que le décret ajournait cette mesure à l’époque de la paix, et qu’elle avait maintenant des inconvénients.

Levasseur, plus furieux queDuhemet Carrier, vint à l’aide de ses amis. « 11 s’agit de rechercher les expédients les plus sûrs, les plus faciles et les plus prompts, pour vous débarrasser du lourd fardeau des aristocrates et autres ennemis du nouveau régime. Dès qu ils seront connus, il ne sera plus question que d’en délivrer le sol de la République. »

— « Non , certes non , nous ne devons pas garder parmi nous ces monstres acharnés contre la Révolution ; les nobles ne sauraient aimer la liberté et la République, qui leur ont enlevé les biens de leurs parents émigrés. Ces individus à passions dévorantes , nés pour les plaisirs, les délices et les sensualités de la vie, préféreront toujours le fastueux esclavage de la cour d’un tyran à la pauvreté fière du sage dans son humble réduit. »

La société décida qu’elle s’occuperait immédiatement de la proposition de Duhem, qu’elle prendrait la défense des patriotes opprimés, et qu’elle inviterait les sociétés affiliées à dénoncer les oppresseurs du peuple.

Ce qui allumait le plus les fureurs des Jacobins, c’était la mise en liberté des détenus ; il s’en fallait beaucoup que la mesure fût générale ; elle n’avait

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