‹ Histoire de la Convention nationale. T. 5Chapitre 116 sur 168 · AUTRES DÉCRETS D'ARRESTATION · texte numérisé non relu

AUTRES DÉCRETS D'ARRESTATION

Prieur de la Côte-d’Or ne fut point placé sur la liste; il était l’ami de Carnot et associé à ses travaux.

Louis du Bas-Rhin fut aussi excepté; il passait néanmoins pour un des membres les plus féroces du comité de sûreté générale, mais les représentants de l’Alsace attestaient que, pendant sa mission , il s’était conduit avec humanité.

Saint- André fut moins heureux; il avait été presque toujours en mission; ainsi l’accusation pouvait difficilement porter sur sa complicité avec l’ancien comité de salut public. Sa conduite à Brest était dénoncée par une pétition signée d’un grand nombre des habitants de cette ville; on rapportait une proclamation par laquelle, en montant à bord sur l’escadre, il avait recommandé au tribunal révolutionnaire le maintien de l’ordre et de la tranquillité dans la ville; du moins n’était-ce pas lui qui l’avait institué; au contraire, il s’était vivement opposé à sa création et s'en était expliqué avec courage devant le comité de salut public même, à la tribune de la Convention.

L’arrestation de Saint-André n'en fut pas moins décrétée.Jl était un de ces hommes qu’exaltaient les préjugés et les passions révolutionnaires, mais dont l’âme était honnête et sincère. Lorsque l’ordre public fut rétabli, lorsque la société fut rendue à ses conditions régulières, lorsqu’il eut à servir un gouvernement raisonnable et fort, Saint-André se montra pendant beaucoup d’années administrateur éclairé, juste et consciencieux; il était guéri, mais non repentant de la folie révolutionnaire.

La liste se composa de Robert Lindet, Voulland ,

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Saint-André, Jagot, Élie Lacoste, La Vicomterie, David, Dubarran et Bernard de Saintes.

Cette ardeur à raviver tous les cruels souvenirs du passé ne supposait pas dans la majorité le désir de se venger en faisant couler le sang : les uns servaient la Réaction par peur, comme par peur ils avaient servi la Terreur; les autres voulaient flétrir les hommes du parti terroriste, les écarter à jamais de toute participation aux affaires publiques et condamner, au nom du pays, les opinions désastreuses où ils s’obstinaient. Les hommes considérables du parti modéré avaient môme un amour de la justice et de l’humanité d’autant plus sincère qu’ils avaient été victimes ou témoins des horreurs d’un despotisme sanguinaire.

Lesage d’Eure-et-Loir demanda que les représentants, qu’un décret avait envoyés devant la commission militaire, fussent jugés par le tribunal du département de la Seine, selon le droit commun. Il réclama vivement l’ordre légal des juridictions.

— o Je sais que ce n’est point là le langage qu’on appelle révolutionnaire ; je sais encore que si les traîtres avaient réussi, nos têtes auraient tombé le jour même; mais les voies des conspirateurs doivent-elles être suivies par les gens de bien? Etre juste, toujours juste, tel est le seul moyen d’assurer le succès d’une révolution. Ils auraient détruit la République par le crime, vous la fonderez par la justice; ils voulaient rétablir un gouvernement sanguinaire, vous exercerez un gouvernement doux et sage. Ils voulaient vous livrer au fer des assassins, vous les conduirez devant les tribunaux et toutes les formes protectrices de l’innocence seront strictement observées ; la vérité constatée de leur crime décidera seule do leur sort. »

Lanjuinais, Legendre, Fréron, Louvet, Thibaudeau parlèrent dans le même sens que Lesage.

Itovère, Clauzel, Larivière, Bourdon de l’Oise, insistèrent vivement pour la juridiction militaire; la proposition de Lesage fut repoussée par la question préalable.

Le lendemain Porcher, au nom du comité de législation , proposa la suppression du tribunal révolutionnaire : le décret fut voté sans nulle contradiction.

Le mouvement d’opinion suscité par le 1" prairial et surtout par le meurtre de Féraud, la volonté d’écraser le parti jacobin n’avaient pas encore entière satisfaction; l’Assemblée avait ordonné qu’un rapport serait fait sur les dénonciations qui lui avaient été adressées contre plusieurs représentants, et principalement contre ceux qui, pendant leurs missions, avaient versé le sang ou commis des exactions. Durand Maillane présenta ce travail. Alors recommença, avec une sorte de régularité, la triste enquête qui, depuis le 9 thermidor, révélait les horreurs dont les proconsuls avaient épouvanté les provinces. L’Assemblée se fit lire les pièces.

Dartigoyte, dans le département du Gers, était habituellement dans un état d’ivresse; il répondait aux femmes, qui venaient le solliciter, par d’obscènes paroles; il les forçait à conduire leurs filles à la société populaire, pour y entendre les discours les plus indécents et les plus immoraux; il s’était un soir montré tout nu sur le théâtre; il avait fait murer les fenêtres de la maison de détention, ne laissant pour chaque chambre qu’un soupirail de six pouces; il avait forcé

les détenus à prendre leur nourriture dans un râtelier; il avait toléré des spoliations dont il avait profité. Une adresse proposée par lui à la société populaire avait demandé que tous les membres de la Convention qui siégeaient à droite fussent mis à mort. A une séance de cette société , au moment où Dartigoyte prononçait un infâme discours , une pierre lui avait été jetée. 11 appela ce fait un assassinat, établit une commission militaire et, sans autre jugement, neuf citoyens furent le lendemain condamnés à mort; dix autres furent envoyés au tribunal révolutionnaire à Paris.

Une proclamation de lui disait : « Guillotine, déportation , réclusion, confiscation : tel est l’ordre du jour. »

Aucun représentant ne prit la parole pour la défense de Dartigoyte; il était présent et ne démentit rien; l’arrestation fut prononcée.

Cavaignac avait été son collègue dans cette mission: quelques voix proposèrent de le comprendre dans le même décret. Mais de vives réclamations s’élevèrent de toutes parts. Cavaignac était estimé; il avait, par un acte public, blâmé le 31 mai ; dans la Vendée, il avait toujours été opposé aux mesures sanguinaires et contraire à Rossignol et à Ronsin ; chacun savait quel courage et quelle activité il avait montrés au 9 thermidor et récemment au 1,r prairial. Aucune suite ne fut donnée à une proposition qui n’eut même rien de formel.

Sergent avait signé la circulaire du 2 septembre; les pièces constataient que des montres et autres objets précieux avaient été détournés par lui et qu’il avait été forcé à les rendre. Personne n’ignorait que

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depuis lors il était connu par le surnom de Sergent Agathe. Le décret fut voté.

A cette occasion, il fut demandé que le décret par lequel la Convention avait ordonné la poursuite des assassins de septembre fût remis en exécution.

Maure fut défendu par Legendre et par Clauzel; on chargea le comité de législation d’examiner de nouveau les faits. Le lendemain arriva une adresse de la ville d’Auxerre, qui dénonçait le despotisme atroce que Maure y avait exercé pendant le régime de la Terreur; il avait envoyé de nombreuses victimes au tribunal révolutionnaire; il avait fait célébrer une fête de la Terreur, où la guillotine avait été pompeusement promenée; depuis le 9 thermidor, il avait soutenu l’espérance et suscité le zèle des Jacobins. Mais cette nouvelle pièce ne pouvait plus donner lieu à discussion. Maure, en apprenant qu’elle était présentée à la Convention, s’était donné la mort : il avait écrit ces paroles;— « Je n’étais pas un méchant homme; j’ai été égaré. »

Javogues ne pouvait trouver de défenseurs; nul conventionnel n’avait montré une pareille férocité. Le département de l’Ain, Lyon, Feurs où il avait établi un tribunal qui immola beaucoup de victimes, avaient depuis longtemps porté témoignage contre lui; Couthon l’avait fait rappeler, disant qu’il exerçait sa mission « avec la cruauté de Néron. » Une adresse du département du Puy-de-Dôme racontait de lui d'affreux détails. Un de ses propos habituels était : « Je ne reconnais pour vrais patriotes que ceux qui, comme moi, seraient capables de boire un verre de sang. »

Puis vint le tour de Mallarmé : il était auteur de proclamations sanguinaires; il avait fait périr un grand

nombre d’innocents; c’était lui qui avait envoyé les femmes de Verdun au tribunal révolutionnaire; il faisait arracher aux femmes de la campagne les croix d’or ou d’argent qu’elles portaient, disant que c’étaient des signes de fanatisme ; il avait créé des tribunaux composés d'assassins; il avait dit dans un club que la majorité du peuple était mauvaise; il requérait sans payer tout ce qui était nécessaire à sa table et à son service. 11 fut décrété d’arrestation sans qu’une voix s’élevât pour l’excuser.

Malgré d’infâmes lettres qu’ils avaient écrites pendant leur mission en Alsace, Milhaud et Guyardin ne furent point compris dans le décret. Leur conduite avait été plus modérée que leur langage : c’est ce que d’autres proconsuls pouvaient aussi alléguer pour leur défense.

Lacoste et Baudot rappelèrent vainement leurs querelles avec Saint-Just, et les dénonciations qu’ils avaient portées contre lui; ils racontèrent quelquesunes de ses atrocités qui n’avaient pas oncore été révélées; mais il demeura pour constant, que c’étaient eux qui d’abord avaient conféré des pouvoirs à Schneider et qu’ils vivaient en une sorte d’intimité avec lui, participant à ses orgies. On donna lecture d’une lettre qu’ils ne pouvaient démentir. — « Quant aux aristocrates et à ces coquins d’Alsaciens, nous vous promettons d’en avoir soin. Sans la loi sur le tribunal révolutionnaire, nous en aurions déjà fait une jolie fricassée. Mais ils ne perdront rien pour-attendre. Nous espérons que la Convention nous donnera des pouvoirs extraordinaires pour franciser ces coquins. » — Baudot avait eu aussi une mission à Montauban. Voici le discours qu’il avait tenu dans une solennité patrio-

tique : — « Peuple, tu as renversé la noblesse et le clergé, mais il te reste encore bien des ennemis : ce sont les riches, les suspects, les fédéralistes, en un mot tout ce qui n’est pas sans-culotte. 11 faut exterminer tout cela ; il faut que le riche devienne pauvre et que le pauvre devienne riche. 11 faut tout renverser sens dessus dessous. »

L’arrestation de Monestier ne donna lieu à aucun débat. Il était accusé d’avoir pris part aux malversations d’un agent des fourrages. Constamment il s’était montré un jacobin fougueux , après comme avant le 9 thermidor. C’était un ancien prêtre fort décrié : il avait été en mission près de l’armée des Pyrénées , et de concert avec son collègue Pinet, ils avaient institué une commission militaire qui avait versé beaucoup de sang.

Pinet avait déjà été décrété d’arrestation ; mais cette recherche sur la conduite des commissaires de la Convention couvrit son nom d’encore plus d’horreur et d’infamie. Il avait commis tant de pillages et d’atrocités dans le Guipuscoa, occupé alors par l’armée française, qu’après le 9 thermidor, le gouvernement espagnol s’était plaint d’une telle violation du droit des gens et des usages de la guerre entre nations civilisées. Le comité de salut public avait reconnu la justice de cette réclamation. Tallien , après avoir raconté tout ce qui s’était passé dans cette malheureuse province, s’exprimait ainsi : — « Des faits qui ont souillé la gloire du nom français n’ont pas semblé suffisamment expiés par l'intervention du comité; il a pensé que c’était à la Convention nationale tout entière qu’il convenait de les désavouer et d’en ordonner la réparation. » — 11 proposait de faire une pro-

clamation pour exposer les sentiments et les principes du peuple français; de mettre immédiatement en liberté les sujets espagnols, qui étaient encore arbitrairement détenus; de traduire devant les tribunaux les oppresseurs de la Biscaye. Enfin il ajoutait : — « Un représentant du peuple se trouve inculpé. Nous chercherons des preuves et nous vous ferons un nouveau rapport. »

Un autre fait donnait au nom de Pinet une affreuse notoriété. Il avait, sous prétexte de conspiration , ordonné de nombreuses arrestations et institué une commission extraordinaire pour juger les prévenus. Un ancien officier de gendarmerie était traduit devant ce tribunal de mort. Sa fille alla se jeter aux genoux du représentant; il refusa, puis exigea de cette malheureuse jeune personne le sacrifice de son honneur, en lui promettant la vie de son père. Il avait déjà été exécuté.

Lejeune était accusé par les habitants de Besançon, d’avoir envoyé à l’échafaud un grand nombre de patriotes pendant son séjour dans cette ville; il avait fait fabriquer une petite guillotine avec laquelle il se divertissait à abattre la tête des poulets. Souvent elle était apportée sur sa table et il s’en serv ait pour couper des fruits, faisant admirer cette mécanique aux convives. Ce jouet du commissaire de la Convention avait été envoyé au comité. Lejeune fut ajouté à la liste.

Un représentant peu connu, Allard, instrument des haines de Vadier dans l’Ârriége, fut le dernier dont l’Assemblée prononça l’arrestation.

Ainsi fut terminée, sauf à être reprise plus tard, cette procédure irrégulière, sorte de satisfaction donnée à la conscience publique , désaveu par lequel

la Convention s’efforçait d’éloigner d’elle la responsabilité de la sanglante anarchie favorisée par son inertie et son silence. L’opinion de Paris ne voulait point, comme la réaction de Lyon et du Midi, que le sang fût vengé par le sang; mais elle se plaisait à voir les hommes de la Terreur marqués des stigmates de l’infamie. Quant à l’Assemblée, les continuelles scènes d’accusations et de récriminations, l'excuse sans cesse proposée qui rejetait tant d’horreurs sur ses décrets, sur ses votes , sur son obéissance passive à Robespierre, ne pouvaient relever sa considération et son autorité morale. Sous ce point de vue, les hommes politiques ne se trompaient point en regrettant de n’avoir pu arrêter ni le cours de la Réaction , ni les fureurs insensées des Jacobins.

Un acte de rigueur, un inévitable châtiment allait clore le drame du 1" prairial. Aussitôt après leur arrestation, Duroy, Duquesnoy, Bourbotte, Romme, Soubrany , Goujon , Peyssard et Forestier avaient été envoyés au fort du Taureau sur les côtes de Bretagne. La lutte n’était pas encore terminée et l’on avait craint les efforts que les révoltés feraient sans doute pour les délivrer. Prieur de la Marne et Albitte n’avaient pas été saisis. Rulh s’était tué, lorsqu’il avait été découvert dans son asile.

Dès que l'ordre public eut été assuré à Paris et lorsque la Convention eut décrété que les représentants accusés seraient jugés par la commission militaire, ils furent ramenés, et leur procès commença. La Convention transmit au tribunal le procès-verbal de la séance où elle avait décrété l’accusation, après avoir entendu le rapport où étaient établis les faits qui la motivaient.

Les accusés demandèrent à faire entendre, comme témoins à décharge, un assez grand nombre de représentants. L'Assemblée décida que nulle autorisation n’était nécessaire, que les accusés avaient le droit d’invoquer les témoignages qui semblaient utiles à leur défense et que la commission devait accueillir tous les moyens de reconnaître la vérité.

La procédure dura cinq jours; les accusés furent interrogés et entendus dans leurs déclarations et défenses ; les témoins qu’ils avaient cités firent leur déposition. Devant ce tribunal d’exception, il n’y avait point de défenseurs, point de jurés; les garanties que le droit commun donne aux accusés 11e subsistaient pas. C’était une juridiction aussi révolutionnaire dans ses formes que les tribunaux et les commissions, qui avaient excité tant de malédictions ; mais les juges avaient des sentiments de justice et montraient des égards aux accusés. Les faits ne pouvaient pas être niés.

Romme réclama contre l’exactitude du procès-verbal ; on rapportait, disait-il , comme expresses et positives des motions qui n’avaient été que des paroles jetées vaguement au milieu du trouble d’une sédition; mais il insista peu sur ce moyen de défense. 11 était pâle, défait et s’efforcait de ne point paraître troublé.

Duroy ne niait rien , mais cherchait des excuses dans toute sa conduite politique, assurant qu’il s’était montré modéré et humain pendant les missions dont il avait été chargé.

Duquesnoy était malade et souffrant. Ainsi que Romme, il taxait d’inexactitude le compte rendu de la séance.

Bourbotte montrait un courage facile et presque enjoué; il niait quelques-unes des paroles que le

430 CONDAMNATION DES ACCUSÉS DU 1er PRAUUAL.

procès-verbal lui attribuait, et convenait des autres, avouant du reste qu’il avait la tête échauffée par quelques verres de vin.

Goujon était de saDg-froid. Sa physionomie avait une expression morne et farouche; il discutait les témoignages, contredisait injurieusement les témoins, mettait en doute leur véracité; il semblait convaincu que sa défense était parfaitement inutile, mais ne montrait pas le moindre abattement.

Soubrany, sans avoir la contenance dédaigneuse qu’il montrait souvent à la Convention, en écoutant ses adversaires d’opinion, conservait son air de gentilhomme et se défendait avec franchise et dégagement. 11 réclama pour son compte des propos qu’on attribuait à Duquesnoy. Ainsi que Goujon , il disait qu’en demandant l’établissement d’une commission extraordinaire , ils avaient voulu suppléer à l’inaction des comités de gouvernement dont l’Assemblée n’entendait point parler depuis plusieurs heures.

Tous rappelaient qu’ils avaient engagé le peuple à se retirer, et que leurs instances avaient contribué à la délivrance de l'Assemblée.

Le 17 juin 1795 leur jugement fut prononcé. Peyssard fut condamné à la déportation, Forestier à la détention; Duquesnoy, Duroy, Bourbotte, Goujon, Romme et Soubrany à la peine de mort.

Ils entendirent leur sentence avec fermeté.

Goujon demanda seulement qu’un portrait qu’il remit sur le bureau fût rendu à sa femme.

Duquesnoy donna aussi une lettre d’adieu pour sa femme et ses amis : — « Je désire, ajouta-t-il, que mon sang soit le dernier sang innocent qui soit versé. Puisse-t-il consolider la République ! » Bourbotte di-

sait : — « Ce sont les ennemis de la liberté qui ont demandé mon sang : mon dernier vœu, mon dernier soupir est pour la patrie. »

On les ramena en prison : pendant qu’ils descendaient l escalier qui conduisait du tribunal à la Conciergerie, leur escorte les vit fléchir et tomber; ils s’étaient percés avec deux mauvais couteaux et une paire de ciseaux qu’ils se passèrent les uns aux autres. Romme, Goujon et Duquesnoy furent ramassés comme morts. Duroy, Soubrany etUourbolte vivaient encore. Bientôt après on les lit monter sur la charrette et on les conduisit au supplice. Duroy était exaspéré. — « Que je suis malheureux de m'être manqué ! disait-il ; ces mains-là étaient-elles faites pour être liées. Messieurs les aristocrates, jouissez de votre ouvrage ! »

Bourbotte était moins agité : Soubrany expirant ne pouvait se soutenir. — « Donnez-moi la mort! » disait-il.

Cette mort, ce courage de suicide, cette exaltation de sentiments jetèrent beaucoup d’intérêt sur ces victimes des discordes civiles. Duquesnoy, un des conventionnels les plus sanguinaires, l’ami et l’excitateur de Joseph Lebon; Bourbotte qui, dans la Vendée, avait associé son nom aux cruautés de Ronsin et de Rossignol ; Duroy, dont les missions avaient laissé de tristes souvenirs, trouvèrent une pitié qu’ils n’avaient jamais accordée à personne.

Romme était un homme instruit et studieux; il avait passé plusieurs années en Russie, comme instituteur du comte Stroganof et quitta cette position deux ans après le commencement de la Révolution. De retour dans sa province, il y acquit bientôt une grande influence sur le parti révolutionnaire. Il était un très-

honnête homme, désintéressé et ne semblait pas ambitieux, mais d’un fanatisme sombre et chimérique; passionnément envieux de toute supériorité et surtout de la supériorité du talent; car malgré ses travaux et ses connaissances acquises, il n’avait jamais pu parvenir à aucune facilité de parler ou d’écrire. Son ignoble laideur repoussait la bienveillance. 11 s’était donc placé parmi les Jacobins d’ordre inférieur; il affectait le cynisme et la malpropreté; il professait une intolérance injurieuse contre les opinions qui n’étaient pas les siennes et surtout une aversion exaltée de toute idée religieuse. Peu remarqué à l’Assemblée législative, à la Convention il trouva place dans le comité d’instruction publique et s’en occupa plus que des affaires politiques. Ce fut lui qui, avec Fabre d’Églantine, inventa le calendrier républicain. 11 n’eut aucune mission pendant le règne de la Terreur et jamais on ne lui imputa d’avoir fait du mal à personne.

Soubrany, son compatriote et son ami, était venu dans les rangs révolutionnaires par une route très-différente, et l’on pouvait s’étonner de l’y voir. Né d’une famille noble et riche, il était entré au service, dès les premières années de sa jeunesse. Son caractère aimable, ses manières élégantes le mêlèrent, comme camarade et presque comme égal, aux jeunes officiers de son âge qui appartenaient à la haute aristocratie ou à la noblesse de cour. Il jouit d’abord beaucoup de celte position ; après quelques années , il vit que ses amis de garnison recevaient un rapide avancement, qu’ils prenaient dans le monde la situation où ils étaient appelés par leur nom;. tandis que lui, sans protection, sans appui de parenté, devait rester longtemps dans les grades inférieurs et sans doute n’être

jamais plus que capitaine; il s'aperçut que si la familiarité subsistait encore, l’égalité avait disparu. Alors il se dégoûta du service, puis le quitta tout à fait et revint habiter sa province. H y vivait mécontent, ennuyé, chagrin, lorsque commença la Révolution. Il n’avait pris aucune part au mouvement d’opinion libérale qui, avant le 14 juillet, s’était manifesté parmi la noblesse.

Lorsqu’on forma la garde nationale, il fut élu commandant. Ses habitudes de politesse, son empressement à rendre service, le noble usage de sa fortune lui valurent bientôt une grande popularité; puis il fut maire de la ville, aussi par élection. La faveur et l’affection que lui témoignaient toutes les classes de la population étaient pour lui une grande jouissance. Pour ne la point perdre, il fallait, suivant le cours de la Révolution, s’attacher de plus en plus aux classes qu’on appelait le peuple, aux opinions qui pouvaient leur plaire. Ainsi Soubrany en arriva bientôt à rechercher les suffrages du club; ce fut là qu’il connut Romme qui y jouait le premier rôle. Il lui laissa prendre une grande influence sur son esprit. Nommé-député à l’Assemblée législative, puis à la Convention, il ne rechercha ni les succès de la tribune, ni l’importance politique. Son vote était fidèlement conforme à toutes les exagérations jacobines.

Il passa plus de deux ans aux armées; bien différent de la plupart des autres commissaires de la Convention , il s’y conduisit de manière à gagner l’estime et l’affection de tous ceux qui avaient des rapports avec lui; les militaires louaient sa bravoure qui était brillante et modeste; il était adoré des v. 28

soldats et des habitants du pays, qui étaient assurés de trouver en lui beaucoup de justice et de bonté.

Revenu à la Convention, il reprit sa place parmi les Jacobins : du caractère dont il était, le sentiment qui les exaspérait contre la Réaction devait avoir beaucoup d’empire sur lui. Désavouer sa conduite passée, la voir blâmée et flétrie, se trouver proscrit ou même amnistié sous le règne du parti vainqueur : c’était une situation à laquelle il ne se résignait point. D’ailleurs Romme n’avait point cessé d’exercer sur lui une sorte d’autorité ; ce fut lui qui décida Soubrany à accepter le commandement des insurgés du 1" prairial : on ne l’arrêta pas en même temps que les autres représentants accusés de complicité de la révolte. Un de ses collègues le conjura de se dérober au décret d’arrestation; ce qui était facile. 11 demanda si Romme pouvait être sauvé; on lui répondit qu’il était déjà' saisi : — « Je ne puis séparer mon sort du sien ; » dit Soubrany, et il alla se livrer.

Ces détails donnés sur un conventionnel, dont le nom est aujourd’hui presque ignoré, ne semblent pas inutiles à l’histoire générale de la Révolution : il n’est pas sans intérêt de savoir par quelle pente des hommes honorables avaient été entraînés à des opinions excessives, à des actes coupables, en conservant encore des sentiments élevés et une âme généreuse. On peut remarquer comment leur point de départ ne fut point un amour véritable de la liberté, mais l’irritation contre un ordre social qui les avait personnellement blessés; comment aussi toute position, quelque heureuse ou élevée qu’elle fût, laissait prise à ce mécontentement de l’orgueil qui pouvait faire d’un aristocrate un jacobin.

Goujon est celui des condamnés dont la mémoire s’est le plus conservée. Lorsque après s'être frappé, il fut tombé, ses amis curent la permission d’emporter ce corps qu’on croyait sans vie; il n’était point mort et fut déposé chez un chirurgien où il mourut deux jours après. Cette circonstance donna lieu à un bruit qui fut alors répandu ; on disait qu’un des condamnés avait été sauvé : les uns parlaient de Romme, les autres de Goujon.

Il était, de tous les condamnés, le plus réellement complice de la conspiration du 1" prairial. Le mobile de sa conduite et de ses projets consistait bien moins en souvenirs révolutionnaires, qu’en impraticables idées sur la composition de la société ; il était ce que depuis on a appelé socialiste. Ce même esprit étranger à la réalité semblait avoir inspiré son plan d’insurrection; il n’exerça aucune autorité, sur son parti dans la Convention, ni sur les insurgés. Le meurtre de Féraud n’entrait sans doute pas dans son projet; mais pas plus que ses amis il n’en témoigna ni horreur ni regret; ce fut même après cet assassinat, après qu’on eut apporté cette tête sanglante, que les Montagnards essayèrent une délibération et. une prise de possession du pouvoir.

L’intérêt qui s’est porté particulièrement sur Goujon tient donc à cette ferveur d’opinion qu’on veut lui pardonner, parce qu’elle était chimérique. Serait-ce à dire que des hommes, dans l’illusion de leur orgueil, ont un droit de vie et de mort sur ceux qui ne sont pas de leur avis, et ne commettent-ils pas un crime en bouleversant la société pour la soumettre à leurs expériences? Appellera-t-on martyrs de la liberté ceux qui, pour conquérir le pouvoir et faire réussir

leur entreprise, n’ont aucun respect pour la vie humaine, ni pour les souffrances de leur patrie? C’est une foi humble dans son dévouement qui fait les vrais martyrs, et non pas la révolte des passions contre le devoir, la justice et l’humanité.

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