‹ Histoire de la Convention nationale. T. 5Chapitre 133 sur 168 · GUERRE DE LA VENDÉE · texte numérisé non relu

GUERRE DE LA VENDÉE

dépôt d'artillerie ; ils firent un millier de prisonniers, qui ne furent pas épargnés. D’Elbée, qui avait été général de la grande armée vendéenne et blessé avant le passage de la Loire, était à Noirmou tiers depuis trois mois entre la vie et la mort. Avant de le fusiller, on lui fit subir un long interrogatoire, où il montra beaucoup de calme, des opinions très-modérées, et le courage de la résignation. Il déplora la guerre civile et, sans demander grâce, il s'offrit à pacifier les districts de Chollet et de Montaigu ; mais il regardait comme indispensable une amnistie générale et la tolérance pour les prêtres réfractaires.

DElbée fut apporté dans un fauteuil pour être fusillé : avec lui périrent sa femme et plusieurs autres officiers, blessés comme lui, et qui s’étaient réfugiés à Noirmoutiers. La plus grande partie des prisonniers fut massacrée sans forme de jugement.

Les chefs et les officiers qui tombaient aux mains des colonnes envoyées à la poursuite des Vendéens apres Savenay, étaient de même envoyés au supplice. Le prince de Talmont fut pris avec M. Bougon, procureur syndic du département du Calvados, qui était venu sejoindre aux insurgés. Le conventionnel Esnue- Lavallée chercha à rendre plus cruelle la mort du prince de Talmont. On le promena de ville en ville, de prison en prison; on raconte qu’il répondit à ses juges : — « Faites votre métier : j’ai fait mon devoir. » L'échafaud fut dressé devant son château de Laval et sa tête resta exposée sur une des pointes de la grille.

M. de Donnissan, beau-père de M. de Lescure, et quelques autres officiers, rassemblèrent environ deux cents Vendéens et tentèrent de passer la Loire à Ance-

LE C.ÉNÉRAL TERREAU.

nis. Ils soutinrent un combat inégal en nombre, avec un courage acharné. Presque tous furent blessés, pris, conduits à Angers et fusillés.

Ainsi finirent un grand nombre de Vendéens : chefs ou soldats, connus ou ignorés, pris isolément ou en troupe les armes à la main, ils étaient aussitôt envoyés au supplice. 11 semblait donc à peu près impossible de reformer une nouvelle insurrection. En Anjou, les paysans n’avaient plus ni confiance, ni ardeur. Les capitaines de paroisse, gentilshommes, bourgeois ou paysans, avaient presque tous péri de l’autre côté de la Loire ou étaient allés se mêler aux Chouans.

Ainsi M. de Larochejaquelein et Stofllet n’avaient pas trouvé les ressources nécessaires pour recommencer la guerre; ils se retirèrent dans la forêt de Vézins et de là faisaient de temps en temps des excursions, surprenaient des postes ou enlevaient des convois. Tout concert avec Charette était impossible; chacun ne pouvait espérer de succès, ni même de salut qu’en restant dans le territoire où il avait de l’influence et connaissait les lieux et les hommes. Telle était la situation, au moment où le général Turrcau prit la direction de cette guerre et repoussa tous les projets qui auraient pu la terminer.

Toutefois avant de commencer l’horrible extermination, il aurait voulu dégager sa responsabilité. 11 demanda aux représentants en mission de venir conférer avec lui. Ils ne lui firent aucune réponse et n’acceptèrent pas ce rendez-vous. Turreau leur écrivit de nouveau. — « J’aurais voulu que vous déterminassiez d’une manière précise la conduite que je dois tenir dans la Vendée, à l’égard des personnes et des pro-

LE GÉNÉRAL Tl URE Vf.

priétés. Mon intention est bien de tout incendier, en ne réservant que les points nécessaires pour établir les cantonnements propres à l'anéantissement des rebelles. Mais c'est vous qui devez prescrire cette grande mesure. Je ne suis que l’agent passif des volontés du corps législatif représenté par vous. Vous devez également prononcer d’avance sur le sort des femmes et des enfants. S'il faut les passer au fil de l’épée, je ne puis exécuter une pareille mesure sans un arrêté qui mette à couvert ma responsabilité. Ma promenade dans la Vendée est retardée par les mouvements inutiles qu’on a fait faire aux troupes, sans ma participation. »

Ces mouvements avaient été ordonnés par les représentants, afin d exécuter l’attaque de Noirmoutiers que Kléber avait conseillée.

Les représentants ne répondirent pas plus à la seconde qu’à la première lettre : ils savaient quel était le projet de Turreau , originairement conçu d’accord avec Ronsin; mais ils étaient trop timides contre les fureurs révolutionnaires pour risquer de s’y opposer. Rien ne les assurait de l’appui du comité de salut public; les instructions vagues qu’ils avaient reçues les exposaient à être désavoués.

Tous les maîtres de la Convention, ainsi que leurs commissaires, semblaient craindre la responsabilité explicite d’un si grand crime; d’ailleurs, le comité n’était pas unanime; Carnot aurait voulu que la guerre de la Vendée fût conduite avec humanité; il trouvait que c'était une tactique plus raisonnable. Robespierre, Billaud, Couthon, Barère la livraient volontiers à la férocité de Turreau. De sorte que les représentants en mission recevaient des lettres où aucune volonté positive n’était exprimée et qui contenaient seulement les

LE CÉNÉRAL TUKREAU.

phrases et les lieux communs du moment. — « Vous avez été envoyés pour déblayer l’aire de la liberté, pour ouvrir un large passage à la Révolution. Ce n’est pas assez d'avoir imprimé le mouvement; il doit être uniforme; il ne doit être ni laissé en arrière, ni dépassé. N’oubliez pas les véritables motifs de votre mission; tout ce qui serait au delà comme en deçà, neutraliserait le développement de l’ordre déterminé. Précision, célérité et mouvement révolutionnaire, c’est à cela que doivent se mesurer toutes vos opérations.»

Telles étaient les instructions, qui avaient été envoyées en apprenant la victoire de Savenay et la destruction de l’armée vendéenne. Le grand changement de la situation ne fit point comprendre au comité qu’il y avait une nouvelle conduite à tenir. Le gouvernement révolutionnaire venait d’être proclamé; l’esprit qui l’avait dicté devait tracer en toutes circonstances, disait encore cette lettre, la ligne qu’il fallait suivre.

Le général Turreau crut s’y conformer, en commençant l’exécution de son plan, encore qu’aucune approbation formelle ne l’y encourageât. 11 a écrit depuis dans des mémoires justificatifs. — « Je puisai mes instructions dans les décrets de la Convention, dans les arrêtés des comités du gouvernement ou des représentants en mission; je les aurais reçues de l'exemple de mes prédécesseurs qui avaient déjà porté l’incendie et la mort dans les pays révoltés. Le silence du gouvernement sur la proposition que je lui avais faite d’essayer les voies de douceur, en publiant une amnistie, et en faisant espérer le pardon aux rebelles qui se rendraient spontanément : celte mesure, qui aurait infailliblement réussi vis-à-vis des rebelles comprimés et

effrayés par plusieurs combats terribles, où les fuyards avaient été poursuivis et exterminés sans quartier ; le silence, dis-je, du gouvernement m’obligea de renoncer à tout système d’indulgence et ne me laissa plus de doute sur l’intention déjà prononcée de la Convention, d'arracher par le fer et le feu jusqu’aux dernières racines de la conspiration de l’Ouest. Aussi , quoiqu’on ne me donnât ni plan, ni conseils que je ne cessais de demander, le gouvernement sanctionna toutes mes mesures qui, d’ailleurs, avaient été approuvées par les représentants près l’armée. »

Cette sanction fut en effet accordée aux mesures de Turrcau , mais tacitement ; quand il eut à se justifier, il ne produisit ni une preuve de sa proposition d’amnistie, ni une approbation préalable de ses mesures. De même que tous les exécuteurs et agents du gouvernement de la Terreur, Turreau avait néanmoins raison en rejetant sur les représentants en mission , sur le comité de salut public, sur la Convention entière leur part de responsabilité. Tous avaient connu ses atroces projets, et il avait dépendu d’eux d’en prévenir l’exécution.

Vers la fin de janvier 1794, douze colonnes, dont Turreau avait réglé d’avance l’itinéraire, se mirent en marche. Elles n’avaient point à combattre des rassemblements armés, point de postes retranchés à emporter : ce n’était point la guerre qu’elles allaient faire. L’ordre du général en chef s’expliquait en ces termes :

« On emploiera tous les moyens de découvrir les rebelles ; tous seront passés au fil de la baïonnette ; les villages, métairies, bois, landes, genêts et générav. 30

lemcnt tout ce qui peut être brûlé, seront livrés aux flammes. Chaque colonne sera précédée de quarante ou cinquante pionniers qui feront les abattis nécessaires pour propager l’incendie. » — Treize petites villes ou bourgs étaient exceptés de l’incendie général, les plus considérables étaient Saint-Florent, Chollet, Bressuire, Fontenay, Machecoul et Montaigu. Plus tard, l’impossibilité d’y laisser des postes suffisants pour s’y maintenir, détermina les généraux à les brûler et les détruire. Fontenay seul, placé hors du théâtre de la guerre, fut préservé de cette ruine complète.

Ces colonnes eurent pour point de départ une ligne de vingt lieues depuis Saint-Maixent, jusqu’au pont de Cé, et elles marchèrent parallèlement de l’est à l’ouest, jusqu’au pays qui borde la côte. Les ordres de Turreau excédaient, en atrocité, le décret du 1" août 1793 qu’il prétendait exécuter. La Convention, malgré l’épouvante qui la troublait pendant l’époque des grands et premiers succès de la rébellion, avait recommandé alors d’épargner les femmes, les enfants et les vieillards. D’ailleurs , ce décret n’avait jamais reçu une exécution systématique et complète ; hormis les généraux de la faetion de ltonsin et de Vincent, personne, pas même les commissaires de la Convention, ne songeait à le mettre en vigueur, lorsque l’armée vendéenne était détruite, lorsque les populations ne demandaient qu’à se soumettre. Aucun général , aucun officier, aucun bataillon de la garnison de Mayence ne furent employés dans les colonnes incendiaires.

Turreau avait enjoint aux chefs qu’il avait placés en tête des colonnes, de lui rendre compte jour par jour de la marche et des opérations de chaque détachement. Cette correspondance existe; elle fait hor-

reur à lire, d’autant que les lettres sont presque toutes écrites avec une sorte de gaieté soldatesque , qui tourne en plaisanteries les massacres et les incendies.

— « Demain, je commencerai les feux de joie, en brûlant et passant à la baïonnette tout ce qui sera à portée de ma colonne. — Je m’arrangerai de manière à ne pas avoir froid avant de partir demain. 11 paraît pourtant que les habitants de cette commune sont d’honnêtes gens, mais — La municipalité m’a désigné des femmes dont les maris se sont réunis aux brigands. Comme elles me paraissent suspectes, je leur ferai donner demain leur déjeuner.

— a Maulcvrier et quelques villages à un quart de lieue l’un de l’autre composent plus de quinze cents maisons. Je ne veux pas qu’il en reste un vestige; le pays sera purgé par le fer et par le feu. Il ne m’échappera pas un brigand ; ce matin je fais fusiller quatorze femmes ou filles.

— « Les soldats cassent leurs armes en tuant des brigands à coup de baïonnette, ne vaudrait-il pas mieux les tuer à coups de fusil; ce serait plus tût fait.

— « Je viens de faire fusiller deux femmes; l’une était comtesse, je ne me rappelle plus son nom.

— « Je continue toujours à brûler et à tuer tous ceux qui ont porté les armes contre nous; cela va bien; nous en tuons plus de cent par jour, enfin, tous ceux que nous croyons nos ennemis. — On a arrêté une dizaine d’idolâtres qui n’ont jamais voulu prendre les armes ni pour les uns, ni pour les autres. Pour ne pas s’être décidés à un parti, ils iront rejoindre le quartier général.

— « Hier, j'ai fait brûler tous les moulins que j’ai vus. Les meuniers et les boulangers m’ont abandonné.

Aucun de ceux que je rencontrerai n’échappera à ma vengeance.... Je vais faire briller les trois quarts de la ville de Maulevrier; il ne faut pas tant de place pour un détachement de deux cents hommes. »

De pareilles expéditions ne pouvaient se répéter chaque jour, sans pervertir les soldats, sans abolir tout sentiment d’humanité, d’honneur et même de discipline. Le président du district de Chollet écrivait au général Turreau. — « Général, tes soldats, se disant républicains, se livrent à la débauche, à la dilapidation et à toutes les horreurs dont les cannibales eux-mêmes ne sont pas capables. Le porteur de cette lettre te donnera tous les renseignements que tu as droit d’attendre , pour réprimer cette fureur destructive et punir les coupables. »

L’incendie de Chollet fut la réponse à cette lettre.

Turreau commença par se féliciter du succès de son plan : il croyait parvenir promptement à la fin de la guerre. — «Si mes intentions sont bien secondées, écrivait-il au comité de salut public, il n’existera plus dans la Vendée, sous quinze jours, ni maisons, ni subsistances, ni armes, ni habitants que ceux qui, cachés dans le fond des forêts , ont échappé aux plus scrupuleuses perquisitions. Car je dois faire remarquer que je désespère d’incendier les forêts. Si vous n’adoplcz point la mesure indispensable que je vais vous proposer, elles serviront longtemps d’asile impénétrable à un grand nombre de coquins. »

Turreau proposait donc de vendre toutes les forêts du pays, sous la condition de les couper dans un court délai.

Le comité de salut public persistait à garder le silence sans approuver, ni blâmer cette façon de faire

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