NÉGOCIATIONS AVEC I. ESPAGNE. Ü
Cependant l’armée française avançait en Catalogne. Après un mois de siège, la place de Roses avait capitulé; rien n’empêchait maintenant d’arriver jusqu’à Barcelone. Les représentants Delbrel et Goupilleau, rendant compte de ce nouveau succès, ajoutaient : — « C'est sur les remparts de Roses et en présence de 1 escadre espagnole que nous avons célébré la fêle anniversaire de la juste punition du dernier Capet. » Telle était la bizarre position du gouvernement révolutionnaire : prêt à traiter avec un roi de la maison de Bourbon , il célébrait en face de ses drapeaux le supplice du chef de sa race et l’abolition sanglante de la royauté. Le comité de salut public pouvait bien , grâce aux victoires de nos armées, imposer la soumission, mais non pas conclure une paix véritable. Les nations et leurs souverains ne faisaient réellement avec le vainqueur qui les dépouillait et les outrageait qu’une trêve avec réserve de l’avenir.
Le gouvernement espagnol ne se résignait donc qu’avec peine. Ocariz et Bourgoing continuaient leur correspondance, sans* qu'aucune négociation pût commencer; les représentants, plus encore que le comité de salut public, persistaient à se montrer intraitables et à laisser entrevoir que la France proposerait de dures conditions et ne s’en départirait pas. Vers la fin d’avril, une note de M. Ocariz, écrite avec une intention conciliante, produisit un effet contraire : c’est qu’elle touchait au point le plus irritable de la passion révolutionnaire.
« M. d’Ocariz est prêt d’obtenir de son gouvernement la permission de se rendre aux conférences, si le citoyen Bourgoing peut lui présenter des probabilités de succès pour la négociation. La tendre sollicitude de la cour d’Espagne est en ce moment
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concentrée sur les enfants de Louis XVI. Le gouvernement français ne saurait témoigner d une manière plus sensible les égards qu’il aurait pour l’Espagne qu’en confiant à Sa Majesté catholique ces enfants qui ne servent à rien en France. Sa Majesté catholique recevrait une grande consolation de cette condescendance, et dès lors elle concourrait de la meilleure volonté à un rapprochement avec la France. »
Le correspondant de M. Bourgoing était sans doute mal informé des dispositions du gouvernement conventionnel sur tout ce qui se rapportait au souvenir de Louis XVI. La haine de la royauté; la crainte qu’il ne restât encore en France quelque sentiment de respect et d’affection pour la famille royale; une colère enflammée dès que la réaction manifestait le moindre regret pour de nobles victimes ou le moindre intérêt pour les malheureux enfants gardés dans la prison du Temple : telles étaient les passions qui fermentaient parmi les juges du 21 janvier. Sur ce chapitre, ils étaient au même point que pendant le règne de la Terreur.
Au mois dé décembre 1 794 , un journal , le Courrier universel , rédigé par MM. Bertin l aîné et Henry Nicolle, qui plus d’une fois avaient donné des preuves de courage, renfermait l’article suivant : — « Le liis de Louis XVI profitera aussi de la révolution du 9 thermidor. On sait que cet enfant avait été abandonné aux soins du cordonnier Simon , digne acolyte de Robespierre dont il a partagé le supplice. Le comité de sûreté générale, persuadé que pour être lils d’un roi on ne doit pas être dégradé au-dessous de l’humanité , vient de nommer des hommes probes et éclairés pour
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remplacer le défunt Simon ; deux sont chargés de l’éducation de cet orphelin, le troisième veillera à ce qu’il ne manque pas du nécessaire comme par 'e passé. »
Le comité de sûreté générale se trouva calomnié et offensé par ce récit royaliste. Comment avait-on osé le présenter « comme ayant donné des instituteurs aux enfants de Capet, comine ayant pris des soins presque paternels pour assurer leur existence et leur éducation? » — « Le comité et la Convention savent comment on fait tomber la tête des rois; mais ils ignorent comment on élève leurs enfants. » Ainsi disait le rapporteur.
Il entrait alors dans le détail des précautions qui avaient été prises « pour compléter et assurer la détention des enfants du tyran. » Aux gardiens permanents venait chaque jour s'adjoindre un commissaire choisi à tour de rôle, par le comité d’une des sections de Paris. — « Vous voyez que nous avons été occupés seulement du matériel de la surveillance et que nous sommes étrangers à toute idée d’améliorer la captivité des enfants de Capet. »
Quelques jours après, à la suite d'une séance où la Convention s’était montrée unanimement indignée contre l’auteur d’un livre qui semblait favorable à la monarchie, Lequinio, représentant très-jacobin, proposa l’expulsion du dernier rejeton de la race impure des tyrans : — « Je demande, disait-il, que vos comités vous présentent les moyens de purger le sol de la liberté du seul vestige de royalisme qui y reste. »
Cambacérès, rapporteur des comités, balança les avantages et les inconvénients des deux déterminations entre lesquelles il fallait choisir : «ou rejeter hors du territoire de la République les individus de la famille
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Capet actuellement en France , ou les y retenir en captivité. » Le ton de son discours n’avait rien de passionné; c’était un froid examen de l’intérêt de la République.
a En les retenant, vous pouvez craindre qu’ils ne soient une source intarissable de désordre et d’agitation : leur présence peut servir de prétexte aux malveillants pour calomnier la Convention , pour tenter de diviser le peuple par des imputations de royalisme; mais le peuple veut la République, ainsi que ses représentants qui l’ont fondée, qui l’ont soutenue et qui la soutiendront encore contre les efforts des conspirateurs. » — Ici l’Assemblée se leva tout entière en criant: « Vive la République! »
— « Au contraire, si ces individus sont bannis, n’est-ce pas mettre entre les mains de nos ennemis un dépôt funeste; un sujet éternel de guerre et de vengeance ? n’est-ce pas donner un centre et un point de ralliement aux lâches déserteurs de la patrie? n’est-ce pas leur offrir l’occasion de renouveler avec plus de fureur leurs tentatives criminelles? Si le dernier des rois eût pu voir ses desseins accomplis, s’il eût pu porter ses espérances sur une terre ennemie , et si le hasard des événements eût mis entre vos mains son fils et son héritier, qu’auriez-vous fait de ce rejeton d’une race proscrite? l’auriez-vous rendu? non, sans doute. Un ennemi est moins dangereux lorsqu’il est en notre puissance que lorsqu’il passe aux mains de ceux qui soutiennent sa cause. »
Le rapporteur ne dissimulait pas quel était en ce moment l’état de l’opinion : — «Lorsqu’on examine d’où provient cette inquiétude, cette sorte de malaise dont tout le monde se plaint, on est forcé d’en attri-
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buer la cause à ceux qui cherchent à persuader au peuple que le gouvernement républicain ne peut durer longtemps. Le royalisme résulte plutôt d’un sentiment que d’une opinion. Le moyen de le détruire n'est point de s’occuper des rejetons des rois, mais de fortifier le gouvernement qui les a proscrits. Suivez donc la seule route que vous prescrivent la sagesse et l’énergie. Hier, 21 janvier, vous avez renouvelé votre serment contre la royauté et pour la République; la France confirme votre serment par les siens. Dites à vos concitoyens que la révolution du 9 thermidor a été faite pour affermir la République en l’établissant sur la base de toutes les vertus.
« L’expulsion des tyrans a presque toujours préparé leur rétablissement; si Rome eût retenu les Tarquins, elle n’aurait pas eu à les combattre. La liberté du peuple n’est assurée que par l’exercice de sa souveraineté. Là où la souveraineté du peuple existe, il n’y a plus de retour pour la royauté, ni pour aucune autre tyrannie. »
Était-ce sincèrement et avec illusion que Cambacérès parlait le seul langage qui pût alors être entendu à la tribune de la Convention, ou prévoyait-il que l’avenir démentirait, bientôt et souvent, les sophismes et les phrases révolutionnaires? C’est ce qu’il ne démêlait peut-être pas bien lui-même. A ce moment, une sorte de confusion et d’incertitude troublait non-seulement le sens des conventionnels et des révolutionnaires, mais l’opinion publique. On ne désavouait pas, on répétait même sans cesse des phrases républicaines ; et pourtant les uns commençaient à s’inquiéter pour la République, les autres à espérer sa fin : toujours est-il que, selon Cambacérès,
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la Convention ne pouvait éviter des interprétations calomnieuses : soit qu’elle livrât aux ennemis de la République, soit qu’elle conservât en France le rejeton des rois, il lui serait reproché de songer à rétablir la royauté.
Peut-être était-ce dans celte méfiance que Lequinio avait fait la proposition, dont le comité demandait le rejet. Brival, Montagnard comme lui, reproduisit son opinion, mais il parut d’abord indiquer un autre moyen d’écarter les dangers dont le fils de Louis XVI pouvait menacer la République. Lorsqu’on l’entendit proférer : — « Au milieu de tant de crimes inutiles, commis avant le 9 thermidor, je m’étonne qu’on ait épargné les restes d’une race impure , » — les murmures éclatèrent de toutes parts : ce fut comme une sorte de soulèvement unanime. Bourdon de l’Oise s’écria: — « 11 n’y a point de crimes utiles, » — et fut vivement applaudi. On demandait le rappel à l’ordre de Brival; il était fort troublé et avait peut-être dit autre chose que ce qu’il voulait dire; il se soumit en disant : — « Je m’y rappelle moi-même. » — Le désordre de son esprit. était tel, qu’il ajouta : « La guerre de la Vendée se fait au nom de Louis XVII. — C’est pour cela que vous voulez l’y envoyer, » lui disait-on.
Le décret présenté par Cambacérès fut voté sans autre contradiction, à la date du 22 janvier.
Il est difficile de ne point croire qu’au moment où la. Convention se déterminait à continuer indéfiniment la captivité du fils de Louis XVI , les comités de gouvernement savaient que c’était prononcer l’arrêt de mort du royal enfant.
Lorsque le 3 juillet 1793, il avait été impitoyable-
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ment arraché des bras maternels, les municipaux qui s’étaient chargés de cette exécution , l'emmenèrent dans la chambre où le roi avait été prisonnier, et le remirent aux mains d’un de leurs collègues, dont la famille royale avait souvent enduré l’injurieuse grossièreté. C’était un cordonnier nommé Simon, connu depuis longtemps de Marat comme son voisin dans la rue des Cordeliers, et encore plus comme son admirateur assidu au club. D’accord avec Robespierre, il le proposa pour instituteur du « petit Capet. » Soit par brutalité de caractère et par habitude d’une vie ignoble, soit qu il eût d’avance le projet de réduire le fils de tant de rois à être un enfant sans instruction , sans morale, sans pudeur, il témoigna dès le premier jour la volonté de transformer l’héritier du trône en un vagabond de la rue. C’était un affreux combat à livrer contre les bons et nobles sentiments, les instincts de majesté, les habitudes de convenance et de distinction qu’avaient développés en ce noble enfant les premières impressions et l’atmosphère où il était né, où il avait vécu jusqu’alors.
Il commença par montrer quelque résistance; ses larmes étaient de colère autant que de désespoir; il demandait de quel droit on le séparait de sa mère.
Simon s’irrita de ces façons aristocratiques, et bientôt commencèrent les mauvais traitements; il passait sans cesse des paroles injurieuses et menaçantes aux brutalités de fait; son amour d’égalité jouissait à insulter et à frapper le fils du roi. Plus il aurait dû le respecter, plus il se plaisait à l’écraser.
II vit cependant qu’en traitant ainsi l’enfant confié à sa garde, il arriverait à le tuer pour l’abrutir. Il consulta sur ce point le comité de sûreté générale.
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« Le louveteau est appris à être insolent : je saurai le mater; mais s’il crève, je n’en réponds pas. Voulezvous le tuer? — Non. — L’empoisonner? — Non. — Le déporter? — Non. — Vous en défaire? » — Cette fois on ne répondit pas à Simon.
Encouragé par ce silence, l’instituteur donné par la République à Louis XVII continua le même système d’éducation. 11 avait voulu lui faire quitter ses habits de deuil. Marat périt, et il les lui laissa. — « Je veux faire porter au fils de Capet le deuil de Marat, » — lui disait-il. Quelques jours après, il le vêtit d’une carmagnole, fit couper ses beaux cheveux blonds et le coiffa d’un bonnet rouge.
On vient de recueillir avec un soin religieux et une scrupuleuse exactitude' tous les tristes souvenirs du Temple, tous les détails de ce long supplice., où chaque jour était marqué par une nouvelle atrocité*. C’est une lecture qui serre le cœur et pénètre d’indignation.
Simon chercha un autre moyen pour dégrader le malheureux enfant; il lui faisait boire du vin et de l'eau-de-vie, il l’enivrait, et alors il lui faisait répéter de grossiers jurements et des chansons obscènes. Il y eut par hasard un membre du conseil de la commune qui blâma celte indignité, il fut dénoncé et arrêté « pour avoir trouvé mauvais qu’on élevât le fils de Capet comme un sans-culotte. »
C’est en usant de ce moyen qu’Hébert et Simon firent signer au jeune prince un interrogatoire qu’en réalité il n’avait point subi, où son témoignage imputait à la reine sa mère les infamies qu’elle repoussa
1 Louis XVII, par M. do Beauchêne.
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avec tant de dignité. L’accusateur public n’osa pas même produire cette pièce informe et si manifestement mensongère. On lui fit signer aussi un procèsverbal de confrontation avec Madame Royale, tandis que Chaumette avait refusé de les laisser tous deux dans la même chambre, et avait à peine permis à la sœur d'embrasser le frère. A voir la signature, on peut croire que la main de l’enfant a été conduite par une autre main.
La captivité de Louis XVII continua ainsi sous la conduite de Simon dans des alternatives de violence sauvage, ou de laisser aller qui n’était ni de la bonté ni de la pitié. Le pauvre petit martyr devenait de plus en plus absorbé et silencieux. Il ne répondait plus; lorsque quelque commissaire de la commune, ou un médecin appelé pour le soigner lui montrait un peu do compassion, lui parlait avec douceur, il restait d’abord méfiant, et ne se montrait reconnaissant et touché qu’après s’être bien assuré de leur .bienveillance. Parfois la barbarie de Simon mit sa vie en danger. Un jour qu’il se refusait à chanter d’obscènes couplets, Simon le souleva par les cheveux. — « J’ai envie, disait-il, d’écraser la petite vipère contre le mur. » — 11 fallut que le médecin tirât l’enfant de ses mains. Une autre fois, comme il disait sa prière à genoux sur son lit, Simon se mit en fureur : — « Ah! je vais t’apprendre à dire tes patenôtres, » — et il versa sur lui une cruche d’eau froide. Il lui faisait nettoyer les souliers de sa femme et le força un jour .à essuyer ses pieds qu’il venait de tremper dans un bain.
Aussi Chaumette disait : — « Ce Simon est un homme admirable , toujours inflexible , toujours égal. » — Toutefois, après sept mois il se lassa peut-
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être de l’infâme métier dont il s'acquittait si bien, et devint juré du tribunal révolutionnaire.
Le malheureux orphelin était déjà à moitié détruit. Muet, abattu, tremblant, vivant sous la menace et dans l’effroi, sa situation allait encore empirer. Les comités de la Convention décidèrent que Simon n’aurait point de successeur, et que l’autorité municipale aurait toute la responsabilité de la garde du prisonnier.
Hébert et Cliaumette ne pensèrent pas même à lui donner un geôlier particulier. La chambre où Cléry avait habité pendant qu’il était auprès du roi, fut disposée en cachot. La porte fut coupée à hauteur d’appui ; au devant était une grille de fer qui descendait du haut en bas. Une seconde grille fermait l’espèce de guichet laissé au-dessus de la demi-porte , qui fut scellée par des vis; les abat-jour de la fenêtre furent exhaussés. La chambre était chauffée par un tuyau de poêle qui la traversait. L’enfant fut enfermé dans cette prison dont il ne devait pas sortir. On y avait mis un lit; on lui passait de l'eau et du pain; personne n’entrait dans la chambre. Ce fut là que Louis XVII fut installé le 21 janvier 1794, jour anniversaire de la mort du roi son père.
Les Mémoires du Temple écrits par son auguste sœur, dont on le tenait rigoureusement séparé, mais qui sut comment on le traitait, racontent quelles souffrances il endurait dans ce cachot.
« 11 n’avait d'autre secours qu’une mauvaise sonnette qu’il ne tirait jamais, tant il avait frayeur des gens qu’il aurait appelés, aimant mieux manquer de tout que de demander la moindre chose à ses persécuteurs. 11 était dans un lit qu’on ne remua pas pendant plus de six mois, et qu’il n'avait plus la force de
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faire. Les puces et les punaises le couvraient ; son linge et sa personne en étaient pleins; on ne l’a pas changé de chemise et de bas pendant plus d'un an. Ses ordures restaient dans sa chambre; personne ne venait les emporter. Sa fenêtre , fermée au cadenas, n’était jamais ouverte. On ne pouvait tenir dans cette chambre infecte; il aurait pu se laver, puisqu'on lui mettait une cruche d’eau, mais ce malheureux enfant mourait de peur. 11 ne demandait rien , tant ses gardiens le faisaient trembler. Il passait les journées sans rien faire. On ne lui donnait pas de lumière ; on ne peut pas s’étonner qu’il soit tombé dans un marasme effrayant. Avoir résisté si longtemps à tant de cruautés prouve qu’il avait une bonne constitution. »
Sans doute en soumettant le malheureux enfant à celte captivité cellulaire on avait voulu hâter sa mort; il n’y était pas même préservé des mauvais traitements. La solitude où on le tenait plongé, ce régime que le- code pénal craint d’appliquer à d’énergiques criminels, était non-seulement aggravé par le manque d’occupation, mais par la brutalité des surveillants. Chaque jour , à tour de rôle, un commissaire de la commune était chargé de vérifier la présence du prisonnier dans son cachot. La plupart apportaient, dans cette commission, le zèle barbare, la verve de cruauté des révolutionnaires de bas étage. Le changement de commissaire se faisait vers le soir. Quelquefois le survenant s’approchait du guichet , et, soit qu’il n’aperçût pas l’enfant dans l’obscurité du cachot, soit qu’il voulût se donner le plaisir de le torturer, il criait d’une voix menaçante : — « Capet, dors-tu ? Où es-tu, race de vipère? Allons, lève-toi. « — d’enfant, réveillé en sursaut, descendait demi-nu de son lit, et, grelot-
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tant de froid, se traînait vers le guichet. — ■ «Me voilà, citoyen, disait-il. n — « Approche, que je te voie. C’est bon, va te coucher, marche, »
Cette phase du supplice dura six. mois. Le 10 thermidor, Barras, après la victoire de la Convention, vint au Temple, s’informa de l’ordre qui y régnait et recommanda de continuer une surveillance exacte. La redoutable commune était vaincue, dissoute et décimée par l’échafaud; il fallut changer le mode suivi jusqu’alors pour la garde des prisonniers.
Un nommé Laurent, membre du comité révolutionnaire de la section du Temple, fut choisi dès le lendemain, par les comités, pour être « chargé de la garde des enfants du tyran , détenus au Temple. » Ce nouveau geôlier, tout jacobin qu’il était, se trouva capable d’humanité et de compassion; d’ailleurs le vent révolutionnaire n’était plus à la cruauté. 11 appela d’abord son prisonnier par le guichet; aucune réponse ne put être obtenue du malheureux enfant : on enfonça la porte, et alors Laurent put voir le plus hideux et le plus déplorable spectacle. Dans une chambre sombre, fétide, remplie d’ordures, sur un lit défait et sale gisait un enfant à peine vêtu d’une chemise crasseuse et d’un pantalon en guenilles; nn visage amaigri, des lèvres décolorées, de grands yeux éteints, une pâleur blafarde, une physionomie apathique, une expression non plus même de souffrance mais d’insensibilité, tel apparut l’héritier de la couronne de France aux regards de son gardien. Son corps était couvert de plaies, les articulations étaient gonflées; il était rongé de vermine et comme enduit d'une saleté invétérée. En vain lui adressa-t-on la parole, il ne voulait pas répondre et promenait
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vaguement ses yeux sur ceux qui étaient entrés dans sa chambre. Un d eux lui ayant parlé avec un accent de douseur et de pitié, il lui dit tranquillement : — « Non, je veux mourir. »
Laurent avait demandé que des membres du comité de sûreté générale assistassent avec lui à cette triste visite; il voulait constater en quel déplorable état la pauvre victime lui était remise, et obtenir la permission d’exercer son emploi autrement que comme un bourreau.
Dès lors on commença à soigner le pauvre orphelin; on le plaça dans une meilleure chambre, on lui fit prendre des bains, on lui donna du linge et des vêtements : un chirurgien vint panser ses plaies, une femme fut chargée de le servir.
Ces soins, l’intérêt qui lui était témoigné, la douceur avec laquelle on lui parlait l’étonnaient et le rassuraient à peine. — « Vous m’aimez donc, vous? » disait-il à son gardien.
On ne le tutoyait plus; on lui disait « Monsieur; on l’appelait Charles et non plus Capet. » Parfois on le menait prendre l’air sur la plate-forme de la tour. Peu à peu on le ramenait à la vie; mais il restait toujours faible et malade : il avait trop souffert pour ne pas être atteint profondément.
Un adjoint fut donné à Laurent; c’était un brave tapissier, du nom de Gomin, qui, dans son obscure situation, avait timidement sous les menaces de la Terreur conservé la religion de la royauté : il montra plus de dévouement, pins de respect que Laurent, et gagna encore mieux la confiance du jeune prince.
Selon les ordres du comité, deux commissaires des sections venaient chaque jour au Temple pour sur-
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veiller le service de la prison; les uns encourageaient les gardiens dans leur conduite humaine et douce; les autres, encore jacobins, se montraient mécontents des égards et des soins prodigués au fils du tyran; et il entendait encore de rudes paroles qui le replongeaient dans l’abattement et la crainte. Son silence avait continué à être habituel; à peine parlait-il à celui de ses gardiens qui savait mieux le rassurer. L’amélioration de sa santé ne faisait plus aucun progrès; bientôt on s’aperçut qu’au contraire les symptômes maladifs prenaient plus de gravité. 11 ne pouvait presque plus marcher; il était de plus en plus triste et inerte; immobile au coin du feu, il ne se réchauffait point. Les commissaires se décidèrent à rendre compte au comité de sûreté générale de l’état du prisonnier; ils vinrent en faire leur rapport le 26 février 1795, déclarant que l’enfant leur paraissait très-malade, que même sa vie était en danger, que les secours de la médecine étaient nécessaires, qu’il avait des grosseurs à toutes les articulations, surtout aux genoux et aux coudes; qu’il refusait tout secours et tout conseil; qu’il voulait rester toujours assis ou couché; qu’il ne répondait à aucune question et gardait un silence obstiné. Les commissaires ajoutèrent que ce silence datait de l’époque où Simon l’avait contraint à signer l'horrible mensonge qu’on avait produit au tribunal révolutionnaire.
Les membres du comité comprirent la gravité de l’événement que ce rapport leur faisait prévoir, l’émotion qui serait ressentie en France et en Europe, les soupçons qui pourraient être conçus, et comment, lors même que la voix publique n’accuserait pas le gouvernement révolutionnaire de meurtre ou d'em-
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poisonnement, cette fin déplorable serait justement imputée aux horribles traitements exercés sur le royal enfant. Trois d’entre eux se rendirent au Temple.
Depuis les adoucissements apportés à son affreuse captivité , le prince était enfermé dans une chambre assez propre. Lorsque les conventionnels entrèrent, il était assis près d’une petite table et jouait avec des cartes; il ne se dérangea point et sembla ne pas prendre garde à cette visite. Un des représentants, Harmandde la Meuse , s’approcha et lui dit que le gouvernement , informé trop tard du mauvais état de sa santé, les avait envoyés afin de s’en assurer ; il l’engagea à ne point persister dans ses refus , à recevoir la visite d’un médecin , et à accepter les soins ou les remèdes qui lui seraient prescrits.
L’enfant, sans se lever, tourna la tête, regarda fixement celui qui lui parlait, et ne répondit rien.
Le commissaire était ému de pitié , et peut-être de respect.
— « Monsieur, dit-il , je me suis sans doute mal expliqué. Désirez-vous quelques moyens de distraction ou d’amusement, un cheval, un chien, des oiseaux, des jouets? Voulez-vous que nous vous présentions un ou même plusieurs compagnons de votre âge ? Auriez-vous envie de descendre dans le jardin ou de monter sur la tour? »
Le prince gardait le silence, sa physionomie restait invariable, son regard immobile.
— « Monsieur, continua Harmand, cette obstination nous étonne; rien ne peut l’excuser. Nous venons ici pour apporter quelque adoucissement à votre situation. Comment voulez-vous qu’on vous soigne et que votre santé se rétablisse si vous refusez toujours de répon-
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dre? Vous convient-il que nos propositions vous soient présentées par une autre personne ou par écrit? nous nous conformerons à votre désir.
Le prince était encore impassible et muet.
— « Monsieur, si votre refus de parler ne compromettait que votre santé, nous attendrions, non sans peine, qu'il vous plût de rompre le silence, et nous pourrions supposer que votre situation vous déplaît moins que nous le pensions, puisque vous ne voulez pas en sortir. Mais vous compromettez ceux qui sont responsables de votre personne et de votre état , vous nous compromettriez nous-mêmes ; nous sommes envoyés par le gouvernement. Quelle réponse pourrionsnous lui apporter? Ayez la bonté de répondre, je vous en supplie , ou bien nous finirons par vous l’ordonner. »
La même expression d’indifférence et de résignation semblait dire : « Que m’importe ? aclievezmoi. »
— « Monsieur , reprit llarmand , ayez la complaisance de me donner la inain. »
Le prince tendit la main , et le commissaire put s’assurer qu’il y avait une tumeur au poignet et aussi au coude. On reconnut le même mal aux deux genoux.
— « Maintenant, monsieur, ayez la complaisance de marcher. »
Il fit quelques pas, puis revint s'asseoir.
— « Ce n’est point là prendre de l’exercice. Cest cette apathie, monsieur, qui est la cause de votre mal ; ayez la bonté de nous croire. Vous ne pouvez rétablir votre santé qu’en écoutant nos conseils. Nous vous enverrons un médecin , et nous espérons que
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tous voudrez bien lui répondre. Au moins, faites signe que cela ne vous déplaira point. »
Pas une parole , pas un signe ne témoigna que le prince eût écouté ce qu’on lui disait. Le commissaire le pria de se lever et de marcher encore ; il appuya ses coudes sur la table et ne bougea plus.
On apporta le dîner du prisonnier. Une écuelle de terre contenait un potage où flottaient des lentilles; un peu de viande sur un mauvais plat, et quelques châtaignes brûlées : tel était ce repas, servi avec un couvert d’étain.
Les commissaires, attendris et indignés de cette absence d'humanité, de cet oubli des égards dus à un enfant , enfermé seulement parce qu’il était né pour être roi , sortirent afin d’adresser de vifs reproches aux gardiens. Ceux-ci avaient obéi aux ordres de la municipalité. — « C’était bien pire avant nous, » répondaient-ils.
En rentrant , les conventionnels essayèrent encore d’obtenir une réponse du prince , ce fut impossible. On avait, par leur ordre, apporté des fruits, il en mangea sans témoigner aucun plaisir.
— « Monsieur, dit Harmand, nous avons peut-être eu le malheur de vous déplaire. Nous proposerons au gouvernement de vous envoyer des commissaires qui vous soient plus agréables. Voulez-vous que nous nous retirions ? »
« Pour l’honneur de la nation, qui l’ignorait, pour l’honneur de la Convention, qui n’aurait pas dû ignorer ce qui se passait au Temple; pour l’honneur de la coupable municipalité de Paris , qui savait tout et voulait tout, nous nous bornâmes à ordonner des mesures provisoires. Nous ne fîmes pas de rapport pu-