SUITE DES NÉGOCIATIONS* J)G
ce qu elle en veut faire , mais elle le redemande encore ; c’est toujours la même arrière-pensée. Pour sortir de cette intrigue , il faut rompre toute correspondance. »
Les sages représentations de M. Bourgoing ne calmèrent pas le zèle républicain des représentants; sans en référer au comité de salut public, ils rompirent toute négociation, etM. Bourgoing retourna à la campagne en Nivernais. Le comité, mécontent de la précipitation de Goupilleau et de Delbrel , n’osa point les blâmer, et résolut d’envoyer le même plénipotentiaire à Bayonne, pour négocier d’une manière plus indépendante.
Mais le duc de LaAlcudia avait choisi, pour traiter de la paix, un autre que M. d’Ocariz. M. Yriarte, à qui Bourgoing avait aussi écrit , n’était pas alors en Espagne; il remplissait une mission en Pologne. La lettre qui lui avait été adressée et les instructions de M. de La Alcudia lui parvinrent tardivement; le courrier qui les portait ne savait pas bien où il le trouverait. Ce fut à Venise qu’il les reçut. Elles prouvaient une grande confiance et un réel désir d’arriver à la conclusion de la paix. Il était autorisé à traiter avec l'agent français le plus voisin , et avec lequel il croirait pouvoir se mettre en meilleurs rapports. La République avait alors des ministres ou des chargés d’affaires à Venise , à Gènes et à Genève. Mais M. Barthélemy , qui était à Bâle , qui négociait déjà avec la Prusse, que M. Yriarte connaissait depuis longtemps, et qui jouissait d’une tout autre considération que les agents nouvellement issus de la Révolution, méritait évidemment la préférence.
Barthélemy n’avait encore aucune instruction. Le
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comité avait ignoré la marche que le duc de LaAlcudia voulait donner à la négociation, et quel plénipotentiaire il avait choisi. Des pouvoirs furent aussitôt envoyés à Bâle, et, pour ne pas être livré aux lenteurs de la diplomatie espagnole, le comité chargea le négociateur français de signifier que si le traité n’était pas signé dans un mois, les fortifications de Figuières, de Rose, de Saint-Sébastien et du port du Passage, occupées par les armées de la République , seraient démolies.
Le cabinet de Madrid était aussi disposé que le comité de salut public à prêsser les négociations. Pendant que le courrier envoyé à M. Yriarte allait et venait sur les routes d’Allemagne pour le trouver, le duc de LaAlcudia, dans son impatience, avait adressé aussi des pouvoirs à M. d’Ocariz ; mais il avait des idées si peu justes sur l’état de l’opinion régnante en France, et sur les conditions que le gouvernement conventionnel pouvait consentir, qu’il posait encore comme questions préalables avant de présenter un projet de traité : — Quel sera le sort de Louis XVII ? — Quelles pensions seront assignées aux princes émigrés? — Que deviendra la religion en France?
Le comité écarta complètement ces questions comme attentatoires à la souveraineté nationale; mais il se montra moins absolu sur les questions de limites, d'indemnités, de neutralité ou d’alliance. Sur tous ces points, le négociateur pouvait admettre le plus ou le moins.
Mais quel serait ce négociateur? Confierait-on encore cette importante mission à M. Barthélemy? Déjà il venait de conclure et de signer le traité avec la Prusse. Toutes les relations extérieures de la Répu-
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blique seraient-elles réunies aux mains d’un agent qui n’était aucunement d’origine révolutionnaire, qui appartenait aux mœurs et aux traditions de l'ancien régime? Se résoudre à un tel choix était un grand déplaisir pour les hommes politiques de la Convention; d’autant qu’ou ne pouvait le plaeer sous la direction d’un représentant, comme on avait fait pour M. Bourgoing, placé sur la frontière d’Espagne, et au milieu d une armée française.
Toutefois la négociation était déjà entamée à Bâle et il était impossible de ne pas reconnaître qu’elle avait là de meilleures chances pour réussir. Le comité se décida. Maintenant il fallait attendre ce que le cabinet de Madrid répliquerait aux réponses faites aux questions préliminaires qu'il avait posées.
Le gouvernement français avait constamment refusé un armistice et la guerre continuait; malgré les grands et glorieux succès obteuus par l'armée des Pyrénées orientales, elle ne faisait pas de rapides progrès en Catalogne ; ses forces n’étaient pas suffisantes pour s’avancer dans l’intérieur du pays ennemi.
L’armée des Pyrénées occidentales était dans une position à peu près semblable. Elle avait aussi , pendant la campagne de 1794, repoussé les Espagnols du territoire français, et constamment remporté l’avantage dans toutes les occasions. Fontarabie, le port du Passage et Saint-Sébastien étaient en son pouvoir; elle occupait le Guipuscoa; ses avant-postes portés jusqu’en Biscaye étaient à vingt lieues en avant de la frontière; mais elle avait devant elle un pays de montagnes facile à défendre.
Ce n’était pas sur ses efforts que le gouvernement comptait pour entrer au cœur de l’Espagne , pour la v. *
menacer d’une ruine complète et lui imposer la paix. Bien que Carnot fût sorti du comité de salut public, la correspondance avec les généraux, la politique de la guerre, et la direction des grandes opérations militaires ne pouvaient cesser d’ôtre une des plus importantes occupations du gouvernement conventionnel. Un des membres du comité était spécialement chargé de rendre compte des dépêches et des rapports des généraux et de rédiger les instructions qui, après délibération, leur étaient adressées. Des hommes capables, des officiers expérimentés formaient le bureau militaire : là était le véritable ministère de la guerre.
En ce temps-là un général, encore peu connu, avait, parses sollicitations et la justice qu’il réclamait, de fréquents rapports avec la plupart des membres du comité. Napoléon Bonaparte, après la haute idée qu’il avait donnée de son talent et de son courage, avait été fait général de brigade d’artillerie.
11 fut d’abord chargé de présenter un projet des travaux de fortification nécessaires pour la défense de Marseille. Avant 1789, le fort Saint-Nicolas, un des ouvrages construits sous le règne de Louis XIV, était très -rapproché de la ville. Les révolutionnaires de Marseille voulant, après le 14 juillet, se signaler aussi par la destruction d’une bastille du despotisme, démolirent ce fort. Le général Bonaparte proposait de le rétablir. C’en fut assez pour qu’il devînt l’objet d’une dénonciation des Jacobins et du représentant Maignet. Comme on avait, par crainte de les offenser, repoussé ce projet dès qu’il avait été en question , la Convention ne donna aucune suite à cette accusation.
Le général Bonaparte fut ensuite placé dans l'armée
des Alpes maritimes, sous le vieux général Dumerbiou qui lui accordait une grande confiance et avait souvent suivi ses conseils. Les représentants du peuple reconnaissaient aussi son mérite et la fermeté de son caractère. Ce fut au point que Robespierre le jeune, connaissant toute l’incapacité et le peu de courage d’Henriot, voulait proposer à son frère de le remplacer par le général Ronaparte, qui refusa cette terrible faveur. Il était républicain pour défendre la République contre l’étranger, mais il avait en aversion et en mépris le désordre et l’ineptie de la Terreur ; ainsi il 8e félicita du 9. thermidor. Précisément à cette époque une mission lui avait été confiée par le général en chef et par un des représentants : sans consulter les autres commissaires de la Convention, ils le char* gèrent de se rendre à Gènes pour conférer avec le gouvernement de cette république et pour se procurer des informations utiles. Les autres représentants, qui n’avaient pas été consultés, déclarèrent que le général Bonaparte avait perdu leur confiance ; le regardant comme suspect d’intelligence avec les étrangers, ils le suspendirent de ses fonctions et le firent arrêter. Cette rigueur dura peu de jours : ils reconnurent, après l’avoir entendu et s’être enquis de la vérité, que rien ne justifiait leurs soupçons, et que « les connaissances militaires et locales dudit Bonaparte pouvaient être utiles. »
Quelques mois après, le comité de salut public fit un grand travail sur le personnel de l’état-major de l’armée; on y fit rentrer un assez grand nombre d’officiers généraux qui avaient été destitués; de sorte que le nombre des généraux d'artillerie excédant le cadre de cette arme, on en retrancha Napoléon Bona-
parte, sauf à l’y réintégrer, lorsqu’il y aurait des vacances.
Il quitta l’armée et vint à Paris affligé et irrité de se voir éloigné d’une carrière où il avait la conviction d’acquérir promptement la gloire et la grandeur.
Ses plaintes ne furent pas accueillies, à peine parvint-il à les faire écouter. Le travail que le comité avait adopté avait été préparé par Aubry, un des représèntants détenus pendant la Terreur, et qui se montrait un des plus ardents à la réaction. Les services rendus au siège de Toulon , les promotions qui dataient de cette époque n’étaient pas auprès de lui des titres de faveur’. D’ailleurs il était lui-même officier d’artillerie et se trouvait plus de droits à l’avancement qu'à Napoléon Bonaparte.
Repoussé ainsi et méconnu , sans argent et sans protection, il assiégeait les membres du comité, et tous les hommes importants qui pouvaient lui être utiles. 11 exposait ses plans pour les armées, et spécialement pour la guerre d’Italie, dont pendant une année il venait d’étudier le théâtre; il s’animait en expliquant ses idées et les produisait avec un ton d'autorité et de certitude. La plupart de ceux qui l’écoutaient, voyant ce jeune homme de peu de mine et d’une tournure étrange, qui pensait en savoir plus que tous les généraux, qui rêvait des victoires et des conquêtes, étaient fort tentés de lui croire l’esprit un peu troublé et de le prendre pour un de ces faiseurs de projets qui les racontent à tout venant.
Les hommes d’esprit , qui savaient l’ccouler, en jugeaient autrement, et, sans deviner un si grand génie, ils trouvaient que cet officier disgracié disait des
choses très -remarquables, avait un grand jugement et pourrait bien être un habile général.
11 avait fait connaissance avec Volney, dont il avait lu avec intérêt le voyage en Égypte, et se sentant compris et apprécié, il avait pris grande confiance en lui. Dans son découragement, voyant qu’en France on le repoussait, il eut la pensée qu'en Turquie il pourrait faire de grandes choses et remuer un peuple barbare et énergique. Il songea même à s’y faire envoyer par le gouvernement. Volney l’en dissuada facilement et lui montra que c’était encore en France et avec des armées françaises qu’un homme de talent pouvait le plus facilement arriver à une grande position et acquérir une belle renommée. Il eut encore un moment la [tensée du service de Russie; mais son savant ami lui répétait que dans un pays en pleine révolution comme la France, on devait à vingt-cinq ans prendre patience et qu’il n’avait peut-être pas longtemps à attendre.
Une circonstance inattendue vint sans doute lui rendre l’espoir. Un des membres du. comité de salut public, M. de Pontécoulant, était un de ceux qui étaient restés frappés des conversations du général Bonaparte. Son tour étant venu de tenir la correspondance de la guerre, il n’eut point la présomption de se croire capable et suffisant pour bien s’acquitter de cet office; il se promit de ne rien proposer, et de ne rien écrire sans avoir pris les avis du jeune officier d’artillerie. Napoléon fut touché de cette confiance, dont il a toujours été reconnaissant.
Dès le premier jour le travail se fit ainsi en commun. 11 fallait d’abord prendre connaissance des dernières instructions envoyées aux commandants des