SLCCÈS DE L’ARMÉE DES PYRÉNÉES OCCIDENTALES
armées et de la marche générale que le comité avait adoptée pour la conduite de la guerre. Ce document, dont l'importance était grande, ne se trouva point; on fouilla en vain les cartons et les tiroirs; mais le lendemain on le découvrit dans l'antichambre sur la table d'un garçon de bureau. Le général Bonaparte en conclut facilement que les cabinets étrangers avaient à Paris des agents qui achetaient les papiers du comité de salut public. Entre autres indications données aux généraux, il remarqua que, relativement à la guerre d’Espagne, on avait raisonné dans l’hypothèse que l’armée des Pyrénées orientales était destinée à frapper les plus grands coups et à se porter en avant. 11 en déduisit que les Espagnols prenaient toutes leurs mesures en conséquence, qu’ils portaient leurs forces de ce côté, et avaient dû négliger la défense des Pyrénées occidentales. 11 proposa donc de changer, par les nouvelles instructions, tout le plan de campagne et de donner le rôle principal et actif à l’armée du général Moncey. Par d’autres motifs que le comité de salut public, il avait hâte de voir la paix conclue avec l’Espagne. Lorsqu’elle allait être signée, l’armée des Pyrénées, devenant disponible, serait réunie à l’armée des Alpes, qui alors deviendrait assez forte pour exécuter le plan que proposait le général Bonaparte. Ce plan n’était pas moins que la première campagne d’Italie, telle qu’il l’accomplit dès qu’il fut général en chef.
Après quelques affaires partielles et des attaques heureuses contre plusieurs postes espagnols, le général Moncey écrivait le G juillet 1795 : «L’exécution du plan de campagne a eu un succès complet. L’ennemi,
PA I X CONCLUE AVEC L’ESPAGNE. .r>73
étonné de nos marches rapides et hardies, a fui avec précipitation, cherchant à se rallier à notre droite dans les positions qui couvrent Mondragon, et à notre gauche <jans celles qui défendent Pampelune. La journée du 28 juin a été brillante; la rivière Deva a été passée, la gauche de l’ennemi forcée; nos troupes ont continué leur inarche triomphante pour cerner l’ennemi dans son quartier-général à Bergara. Intimidés par notre audace de la veille, les Espagnols se sont retirés sur les hauteurs de .Mondragon. Le 1" juillet, nous avons continué notre mouvement; l’ennemi ne nous a pas attendus et a abandonné sa seconde ligne de camps retranchés. »
Une nouvelle dépêche du 1" juillet était datée de Tolosa. L’armée française, après un combat assez vif, s’était ouvert la grande route qui conduit de Pampelune à Vittoria; le passage des montagnes était effectué. « Je vais voir s'il est possible de profiter de la victoire, » écrivait le général Moncey
Le 8 juillet, il était entré à Vittoria. L’armée espagnole avait été coupée; les divisions de sa gauche se retiraient vers Bilbao pour s’y renfermer ou pour embarquer.
Aussitôt après la lecture de cette nouvelle , Treilhard monta à la tribune. — « Ce n’est pas seulement un triomphe , disait-il , que la République doit au courage de ses armées; elle lui doit le prix le plus doux des victoires, la paix. La République compte un ennemi de moins et un allié de plus. Nous venons de recevoir à l'instant le traité conclu à Bâle avec l’Espagne. »
Des applaudissements s’élevèrent de toutes parts; la voix de l’orateur fut couverte par les cris de :
« Vive la République. » L’enthousiasme se manifesta par des acclamations prolongées.
M .d’Yriarte était arrivé à Bâle dans les premiers jours de mai, et le traité avait été signé seulement le 22 juillet; les négociations avaient été longues; elles étaient rendues difficiles et leur succès restait douteux, tant que le comité de salut public se refusait à la délivrance du royal enfant, prisonnier au Temple. — « La mort de Louis XVI a été la cause de la guerre entre les deux nations; la liberté de son fils doit être le gage de leur réconciliation, » disait le plénipotentiaire espagnol. 11 ne voulait comprendre aucun des raisonnements par lesquels Barthélemy cherchait à lui montrer comment le gouvernement républicain ne pouvait remettre entre les mains des puissances étrangères un prétendant au trône de France. — «Ce sont, répondait M. d’Yriarte, des intérêts de famille et des motifs d’honneur qui obligent la cour de Madrid à ne point consentir à traiter avec la France avant d’avoir obtenu cette satisfaction. «
Le plénipotentiaire était à peu près autorisé à promettre , s’il le fallait absolument, la délivrance des enfants de Louis XVI pour l’époque d’une paix générale; mais sachant qu’immédiatement après cette concession, l’Espagne demanderait une pension ou un domaine territorial pour la branche déchue, il n’accordait rien. Le comité lui écrivait : — « 11 serait extraordinairement difficile de réunir sur ce point les opinions des républicains, lors même qu’ils sont unanimes sur tout le reste. Tâchez donc d’en parler le moins possible, si l’on veut avancer la négociation. »
C’est ce qui était impossible; M. d’Yriarte devenait
chaque jour plus pressant. — «Je l’avoue, disait-il, c’est le motif principal qui nous fait désirer la paix; c’est pour nous un devoir, une religion, un fanatisme si vous le voulez. Les questions de territoire sont moins importantes pour nous. Ainsi attendezvous à nous entendre sans relâche parler des prisonniers du Temple. Nous ne réclamons ni pensions, ni apanages, mais nous ne pouvons croire que le peuple français veuille remettre à l'Espagne ces enfants tout nus. » — Puis il rappelait que même, dans la Convention, parmi les républicains les plus exaltés, plusieurs avaient demandé que les prisonniers du Temple fussent renvoyés du territoire français.
Cette insistance du ministre espagnol, au moment où elle se renouvelait avec le plus de vivacité, n’avait déjà plus de motif. Le 9 juin, Seveste, rapporteur du comité de sûreté générale, parut à la tribune et lut le rapport suivant :
« Citoyens, depuis quelque temps, le fils de Capet était incommodé par une enflure au genou et au coude; le 4 mai, les douleurs augmentèrent; le malade perdit l’appétit et la fièvre survint. Le fameux Desault fut appelé pour le voir et le traiter. Ses talents et sa probité nous répondaient que rien ne manquerait dux soins qui sont dus à l’humanité.
« Cependant la maladie prenait des caractères trèsgraves. Le 1er de ce mois, Desault mourut. Le comité nomma pour le remplacer le citoyen Pelletan, officier de santé très-connu, et le citoyen Dumangin, premier médecin de l'hospice de Santé, lui fut adjoint. Leur bulletin d'hier à onze heures du matin, annonçait des symptômes inquiétants pour la vie du malade, et
à deux heures un quart après-midi, nous avons reçu la nouvelle de la mort du fils de Gapet. Le comité de sûreté générale m’a chargé de vous en informer; tout est constaté : je dépose ici les procès-verbaux. »
Ce rapport fut entendu par l’Assemblée avec le même sentiment de froideur qui l’avait dicté; pas une réflexion , pas une interjection ne suivit cette lecture; l’indifférence semblait d’autant plus complète qu’elle était affectée; on eût dit que, par un signe, soit de pitié des uns , soit de haineuse satisfaction des autres, la Convention craignait de reconnaître le caractère royal de la victime.
Nonobstant cette absence de toute manifestation, la mort de Louis XVII était un événement d’une haute importance; elle changeait la disposition des esprits dans la Convention ; elle déroutait l’opinion publique et la jetait dans l’incertitude. Tant que l’héritier de la couronne de Louis XVI avait vécu , les projets, et les espérances de terminer la Révolution se rattachaient à lui. Il était pour les uns le souverain légitime; pour les autres il avait l'immense avantage d’être le prisonnier de la Révolution, de pouvoir être replacé, sur le trône sans nul entourage de l’ancien régime, et sans aucun pouvoir réel à cause de son enfance. Ainsi le retour des émigrés, la restauration du clergé, l’avénement du pouvoir absolu n’auraient pas été à craindre. On eût ainsi non pas rétabli une ancienne monarchie; mais on eût établi une monarchie nouvelle, sans souvenirs, sans appui, sans entourage, sans prestige. A l’époque du 31 mai, Danton, Robespierre et Marat, auraient pu former le conseil de régence. Depuis le 9 thermidor, et grâce à la Réaction, un très-petit nombre de eonvention-
MOUT DE LOl'IS XVII.
nels, et cette vaste opinion publique qui détestait ou méprisait toutes les conséquences du 10 août et du 21 janvier, désiraient de grand cœur que Louis XVII devînt un roi constitutionnel. On savait bien que l’œuvre de 1791 était imparfaite et ne promettait point de stabilité; mais on l’aurait modifiée. Ce n’était pas pour son mérite qu’elle était ainsi souhaitée, mais comme l’opposé de l'ancien régime et des prétentions aristocratiques de l'émigration. Mais rien n’était projeté, ni dans la Convention, ni par les hommes sans importance et sans pouvoir de la réaction; personne ne s’occupait d’arriver à ce but désiré; seulement les uns en parlaient, les autres s’en laissaient parler.
Parmi les agents des princes et les correspondants des émigrés, ceux qui, par une rare exception, voyaient juste et jugeaient sainement des hommes et des opinions, reconnaissaient que telle était la tendance générale des esprits. Mais ils ne pouvaient réussir à se mettre en rapport avec les hommes qui avaient une véritable influence à la Convention. Les représentants qui laissaient entrevoir leurs pensées royalistes, raisonnaient de l’avénement de Louis XVII comme d’une hypothèse ou d'un rêve; ils craignaient tant de se compromettre qu’ils laissaient s’achever le lent assassinat du royal enfant et discutaient une constitution républicaine.
Les espérances que sa mort dissipait, étaient donc plus ou moins chimériques. Lorsqu’elle fut connue de Mallet du Pan , le plus raisonnable et le moins écouté des conseillers de l’émigration, il vit aussitôt que l’essai d’une république allait cire la conséquence nécessaire de ce funeste événement.
Le public n’entrevoyait pas les chances incertaines et obscures qui auraient pu se rattacher à la vie de Louis XVII, et n’avait placé nul espoir sur sa délivrance et sa restauration. Mais la mort de ce malheureux enfant nourri dans les pompes royales, au milieu des soins qui entourent l’héritier de la couronne, puis plongé dans une prison dont il ne devait jamais sortir, devenant orphelin par l’échafaud, conduit graduellement à la mort par une lente torture, répandit une impression générale de tristesse et de religieuse pitié. On avait une telle idée des hommes qui avaient exercé ou supporté servilement la Terreur; l’imagination était tellement remplie de leurs crimes, qu’on voulut croire que le jeune prince avait été empoisonné.
Les révolutionnaires n’avaient pas employé ce moyen pour le tuer, mais ils n’en étaient pas moins coupables de sa mort, et sans doute avec préméditation. Depuis la visite d’Harmand et de ses collègues, on n’avait pas même envoyé au Temple le médecin dont les commissaires eux -mêmes avaient réclamé le secours. L’enfant avait donc continué à s’affaiblir par degrés; lui-même se sentait mourir; mais cet instinct, si rare dans cet âge, ne lui donnait pas le besoin ou le courage de se plaindre; seulement, prenant confiance en son gardien, il lui montra un jour la porte, faisant signe avec une expression suppliante que, si elle était ouverte, il irait voir sa sœur. La consigne était formelle et sévère. — « Vous savez bien que cela ne se peut pas, » lui dit le brave Gomin. — « Je veux la voir, la voir encore une fois, la voir avant de mourir. » — La bonté de son gardien lui avait donné l'espérance d’obtenir celle
grâce. Ce cruel mécompte l’accabla; il tomba presque sans connaissance sur son lit, et ne revint à lui que pour sangloter de douleur.
Les commissaires et les deux gardiens ne pouvaient se faire illusion : il n’y en avait pas pour longtemps. Laurent demanda à se retirer; on nomma à sa place Lasne, un ancien soldat aux gardes; il montra encore plus de dévouement et de zèle à soigner le jeune prince, qu’il se souvenait d’avoir vu jouer aux Tuileries, lorsqu’il s’y trouvait comme capitaine de la garde nationale. 11 gagna sa confiance; il en obtint quelques paroles; il savait le distraire, l’amuser un peu. Mais les progrès du mal devenaient plus rapides; les gardiens écrivaient chaque jour dans leur rapport : — « Le petit Capet est dangereusement malade. » Le comité de sûreté générale ne s’en émouvait point.
Ce fut le 6 mai 1795, plus de deux mois après la visite des conventionnels, que Desault fut pour la première fois appelé au Temple. 11 examina le malade avec une scrupuleuse attention, mais ne put obtenir une réponse aux questions qu’il lui adressa.
M. Desault déclara au comité qu’on l’envoyait trop tard au secours du prisonnier. Il avait reconnu le principe scrofuleux dont le premier dauphin était mort en 1789; mais ce n’étaient point les symptômes de ce genre de maladie qui menaçaient le jeune prince d’une lin prochaine : il mourait d’épuisement et de marasme. Desault ne montra nul espoir de le sauver, et demanda qu’il fût transporté à la campagne pour essayer les bons effets que pourrait produire un air libre et salubre.
MORT DE LOllS XVII.
Le comité ne tint nul compte de la prescription du médecin.
L’enfant se refusa d'abord à boire la tisane ordonnée par Desault, puis se résigna à obéir. Il ne marchait plus; on ne pouvait même le transporter dans le jardin; tout mouvement était une douleur. Cependant on parvint à lui faire respirer l’air sur la plateforme de la tour. Les soins de M. Desault le touchaient; il prenait confiance en lui; il lui adressait quelques paroles de reconnaissance.
Le pronostic ne changeait point. — «C’est un enfant perdu ! » disait un commissaire de section. — « Je le crains, répondit Desault; d’autres l’espèrent peutêtre. »
Le 31 mai, M. Desault mourut presque soudainement d'une fièvre ataxique. Cette subite mort donna lieu à de sinistres soupçons et contribua aux bruits qui se répandirent sur la mort de Louis XVII.
Le comité passa cinq jours sans envoyer un autre médecin au Temple. Ce fut le 5 juin au soir que M. Pelletan se rendit auprès du royal enfant. 11 le trouva dans un état si déplorable qu’il demanda qu’un autre médecin lui fût adjoint. Ce fut M. Dumangin , chirurgien , qui avait aussi beaucoup de réputation.
Ils exigèrent que le malade fût transporté dans une chambre dont la fenêtre n’était pas obstruée par un abat-jour. L’air lui fit du bien. Ils obtinrent aussi qu'une garde-malade serait admise dans la prison. 11 ne fallut pas moins qu’un arrêté du comité de sûreté générale pour lever la sévérité de la consigne.
Le matin du 8 juin, les symptômes devinrent effrayants. 11 dit à Gomin, qui le plaignait de tant souf-
frir : — «Je ne souffrirai pas toujours. » — Le gardien ne mit à genoux et en prière auprès de son lit; l’enfant tenait sa main. Bientôt ses idées se troublèrent : il croyait entendre une belle musique venant d’en haut; puis il lui semblait distinguer la voix de sa mère; il parlait aussi de sa sœur. L’autre gardien était venu remplacer Gomin. L'air de la fenêtre paraissait le ranimer; mais c’était une agonie, agonie calme et sans douleur : il s’éteignait. Sa tête se pencha sur la poitrine de son gardien. — « J’ai une chose à te dire, » — ce fut sa dernière parole. Il cessa de respirer; le cœur ne battait plus; son martyre était consommé.
Gomin se rendit au comité de sûreté générale. L’Assemblée avait levé sa séance. On recommanda au gardien de tenir cette nouvelle secrète. Le lendemain, quatre membres du comité vinrent au Temple constater le décès. Ils affectèrent une complète indifférence; c’était le mot d’ordre de la Convention. Ils répétèrent plusieurs fois:— •«L’événement est sans importance; le commissaire de police viendra recevoir la déclaration du décès et procédera à l’inhumation sans cérémonie. >:
Toutefois ils n’omirent pas une précaution qui leur semblait importante. Ils ne pouvaient ignorer quels soupçons s’élevaient de toute par^pt ce qu’on penserait de cette mort. Ils ordonnèWnt l’autopsie : le procès-verbal constata que ce n’était pas le poison qui avait fait périr le fils de Louis XVI. Le préjugé populaire n’en a pas moins persisté.
On lit dans les Mémoires de Madame royale : « Je ne crois pas qu’il ait été empoisonné, comme on l’a dit, et comme on le dit encore. Le seul poison qui ait
abrégé ses jours, c’est la malpropreté jointe aux horribles traitements, à la cruauté et aux duretés sans exemple qu’on a exercés sur lui. »
Tout le parti révolutionnaire se sentit rassuré et satisfait; il était délivré d’une inquiétude, dont au reste il était préoccupé plutôt pour l’avenir que pour le présent. Le comité de salut public était surtout embarrassé de cacher sa joie; dans sa correspondance avec Bâle, il n'avait jamais parlé de la maladie du jeune prince, dont il prévoyait et attendait la triste issue. Contre toutes les convenances, il ne fit pas même annoncer officiellement sa mort au plénipotentiaire d'Espagne, qui réclamait sa délivrance. Avec une ostentation de dureté révolutionnaire, on se borna à placer au bas d’une dépêche adressée à M. Barthélemy, pour une négociation avec la Prusse, le post-scriptum suivant : — « On a annoncé ce matin à la Convention nationale la nouvelle de la mort du fils de Capet, qui a été entendue avec indifférence, et de la capitulation de Luxembourg, qui a été entendue avec les plus vifs transports. »
Mais le comité n’était pas encore délivré de tout embarras; le Temple n’avait pas été le tombeau de la famille entière de Louis XVI. Sa fille, Madame royale, y restait encore. L’Espagne avait demandé qu’elle fût tirée ™ prison, et le ministre de Toscane, envoyé d’un prince de la maison d’Autriche, avait aussi tenté une démarche en faveur de la fille de Marie-Antoinette, de la petite-fille de Marie- Thérèse.
La Toscane venait de signer un traité avec la France; sa neutralité y était reconnue. Le comité crut
pouvoir répondre « que la République s’étant fait la loi de ne s immiscer en rien dans les affaires intérieures des neutres, elle comptait, à cet égard, sur la réciprocité des puissances. »
Mais le plénipotentiaire espagnol à Bâle avait continué à demander la remise de la fille de Louis XVI; le comité espéra trouver moins d’exigence dans une négociation ouverte au quartier général de l’armée des Pyrénées occidentales. Ce fut à ce moment que lui vint à la pensée de donner suite à la proposition que le duc de La Alcudia avait faite lorsque, ne comptant plus sur M. 'd Yriarte, il avait voulu confier des pouvoirs à M. d’Ocariz; mais, au lieu de M. Bourgoing, le comité avait choisi pour négociateur le général Servan.
Les incertitudes de l’un et de l’autre cabinet avaient ainsi retardé la conclusion du traité, même après que la principale difficulté n’existait plus. Le comité trouva un moyen d’écarter de la négociation la demande relative à Madame royale; il ne voulait pas que ce fût une condition exigée par une puissance étrangère; il lui importait surtout que la remise de la princesse n'eût point l’apparence d’une stipulation politique , et ne reçût pas l’authenticité d’un article consenti et ratifié solennellement par la Convention.
Le 30 juin , trois semaines après la mort de Louis XVll,Treilhard,au nom du comité de salut public, présenta cette grave question au vote de la Convention: — « La constance, les triomphes du peuple français, des traités de paix, l’espoir de tous les hommes éclairés, l’opinion du monde entier sanctionnent la République; elle va recevoir une organi-
sation définitive, sous les auspices de l’expérience, des lumières et du génie de la liberté : il serait insensé, il serait criminel de douter de son affermissement.
« Le moment est donc venu où il peut convenir de fixer vos regards sur la fille du dernier roi des Français et sur les autres membres de cette famille; un devoir impérieux prescrivit leur réclusion : la sûreté de l’État. Votre droit était dans ce devoir, et vous n’avez pas dû permettre que les gouvernements étrangers intervinssent dans une mesure qui tient au régime intérieur de la République, et que l’influence tantôt ouverte, tantôt secrète que nos ennemis ont toujours essayé d'usurper, n’avait rendue que trop nécessaire.
«Aujourd’hui, vous êtes trop forts pour que cette mesure de rigueur soit encore indispensable. Cependant, puisque le hasard a voulu que des considérations politiques fussent attachées à la famille des Capet; puisqu’il était dans l’ordre des choses qu’une longue jouissance d’injustes prérogatives et les chances d’une usurpation si longtemps prolongée exposassent les membres de cette famille à quelques chances d’adversité; puisqu’ils doivent aussi des sacrifices à l’État qui , après les avoir si longtemps comblés de ses bienfaits, a encore à se garantir du danger de leurs prétentions, vos comités vous proposent de faire servir un acte d’humanité à la réparation d’une grande injustice. »
Ce préambule manifestait le caractère du gouvernement conventionnel, tel qu’il était devenu par le cours successif des circonstances; ce nouveau langage n’était plus inspiré par une passion furieuse et in-
ARTICLKS DV TRAITÉ. 585
sensée , mais appartenait à la politique révolutionnaire.
Le projet proposé par le comité consistait à négocier avec l’Autriche l’échange de la fille de Louis XVI avec les ambassadeurs Semonville et Maret, et les commissaires de la Convention livrés par Dumouriez.
— « Sans doute, tout n’est pas égal ici ; en ordonnant la réclusion des membres de la famille de Capel, nous avons exercé un droit politique incontestable; nous avons obéi à la loi du peuple, et les citoyens que nous réclamons sont retenus par des actes de violence que rien ne peut légitimer.
« Il est encore vrai de dire qu’un caractère donné par le hasard, effacé par la volonté d’une nation entière, ne peut être comparé au caractère donné par le libre choix d’un peuple. Mais, dans cet échange, nous nous désistons d’un droit pour faire cesser une injustice qui pèse sur nos cœurs, n
Malgré le merveilleux orgueil qui plaçait les conventionnels élus au mois de septembre 1792 par un peuple qui certes n’était pas libre à ce moment, audessus d’une famille qui régnait sur la France depuis huit cents ans, le comité de salut public consentait à traiter de cet échange avec le gouvernement autrichien.
Mais le rapporteur ajoutait: — «Nous n’avons point pensé que ce dût être l’objet d’une négociation; il suffira que vous vous expliquiez, et les généraux français seront chargés de transmettre votre déclaration aux généraux des armées autrichiennes, qui en instruiront leur gouvernement. »
Cette proposition fut adoptée à l’unanimité. Les