‹ Histoire de la Convention nationale. T. 5Chapitre 22 sur 168 · DISCOURS DE MERLIN DE TH10NVILLE · texte numérisé non relu

DISCOURS DE MERLIN DE TH10NVILLE

malité. Ce comité avait ordonné à la force armée qui les conduisait, de les fusiller en chemin. Voilà quels èont ces hommes qu’on nous accuse de vouloir soustraire au glaive de la loi. Voilà d’où partent ces cris atroces contre le tribunal révolutionnaire actuel, qui, au dire de certaines gens, ne fait plus tomber assez de têtes. Les partisans du vieux système de terreur n’aiment pas les vieux amis du peuple , il leur faut des patriotes à la Robespierre , des chevaliers de la guillotine — Je le déclare, on me percera plutôt le sein que de les voir jamais opprimer le peuple. » Plus l’orateur s’animait, plus il était approuvé, encouragé, applaudi.

— « Voici encore une autre phrase : « Les cra- « pauds des ûiarais relèvent la tête, ils en seront « plus tôt anéantis. »

— «C’est Duhem qui a dit cela, » dirent plusieurs voix.

— « Un autre a proposé qu’une députation accompagnée du public de leurs tribunes vînt nous présenter une adresse dont voici le sens : « Il est temps que « la Convention dise si elle est déterminée à sauver le « peuple. »

— « Nous répondrons à l’insolent interrogateur que la Convention est déterminée, non pas à sauver le peuple, car il a prouvé qu’il savait bien se sauver luimême. Ce peuple généreux, qui abat les tyrans et donne des lois à l’Europe, n’ira point pour cela chercher le bras des assassins. 11 sait, le peuple, que son centre est ici. — Oui ! oui ! » s'écriaient à la fois l’Assemblée et les spectateurs des tribunes. — « Il sait que si on le sépare de ses fidèles représentants, on amène la guerre civile, et que dans le choc des

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passions enflammées, les aristocrates, les patriotes, les modérés, les anarchistes s’entr’égorgeront; le peuple veut que la justice dirige son bras. 11 ne veut pas intimider l’innocent, il ne menace que le coupable.

— « Considérez quels sont les hommes choisis pour rédiger cette adresse qui doit vous être apportée par la société en masse : c’est Carrier, c’est Royer, l’ancien substitut de Fouquier-Tinville, c’est Billaud- Varennes.

— « On a osé dire que le cri de « vive la Convention n était le mot de ralliement des aristocrates. Je crois en avoir dit assez pour déterminer la Convention, sinon à fermer la société des Jacobins, au moins à prescrire qu'aucun de ses membres ne puisse désormais assister à leurs séances. »

Duhem demandait la parole.

— « Si l’on nie les faits, si j'en ai imposé à la Convention, j’appelle sur ma tête toute la peine que je provoque sur la tète de ceux que je dénonce. » En effet, le procès-verbal imprimé de la séance des Jacobins était une preuve manifeste.

— « Et moi aussi , j’ai été Jacobin, etje disais alors : « Ce n’est pus avec des discours, c’est avec du canon « qu’il faut attaquer le palais des rois, et le peuple sera « libre. — Aujourd’hui, je dis : « Peuple, si tu veux « conserver ta liberté, ce n’est point par des discours « qu’il faut terrasser tes ennemis; arme-toi de ta puiser sance et, la loi à la main, fondons sur ce repaire » de brigands. »

Duhem fut accueilli avec une extrême malveillance; interrompu à chaque parole, il ne pouvait se faire

écouter; sans la protection de Barras, il n'aurait pas réussi à présenter sa défense personnelle et l’apologiç des Jacobins. It ne manqua ni de courage, ni d'énergie, mais il répondit sur le ton de la justification , expliquant les paroles qu'il avait prononcées dans la séance de son club, ’et niant toute provocation à l’insurrection ; il renouvelait cependant, en son nom et au nom des Jacobins, toutes les plaintes contre le modérantisme, la libération des détenus et la morgue insolente de l’aristocratie; il produisait à l’appui de ce grief, les nombreuses adresses des sociétés populaires des départements; en effet, elles affluaieht de jour en jour et s’exprimaient presque tontes dans un langage menaçant. Les clubs de province s’irritaient d’être aussi menacés de perdre la domination qu’ils exerçaient, depuis plus d’une année, dans leur circonscription locale.

L’existence de la société des Jacobins parut mise en question. C’eût été un grand pas sur la route de la réaction. La plupart des Montagnards sans désavouer le ü thermidor, sans se déclarer contre le nouveau comité de salut public, croyaient à la nécessité du gouvernement révolutionnaire , voulaient que la persécution des nobles et des prêtres fût continuée et qu’on ne regardât point de trop près aux actes accomplis sous le régime de la Terreur. Ceux mêmes qui convenaient des torts de leur société , de l’exagération de ses orateurs, et qui avonaient qu’elle renfermait encore des partisans d’Hébert ou de Robespierre, témoignaient une sorte d’attachement religieux pour cette grande institution démocratique. « ÎN’avait-elle pas eu toujours, disaient-ils, la haute main de l’opinion publique? »

Dans la pensée de ces républicains de 1793, fermer les Jacobins n’eût pas été seulement la violation d’un droit de réunion naturel ou légal; la question n’était pas envisagée sous ce point de vue : c’était un attentat à la souveraineté du peuple ; c’était supprimer un des modes de manifester et d’exercer sa volonté, essentiellement et toujours supérieure à toute autorité constituée. Sous une autre forme, l’existence des sociétés populaires reproduisait la toute-puissance de l’insurrection et sc rattachait au même principe.

Personne, pas même Merlin de Thionville, n’osait proposer ce jour-là une pareille énormité. La Convention n’était pas encore arrivée à ce point. — « Aucun de nous n’a jamais eu cette idée, » disait Barras ; et de toutes parts on applaudissait à cette assurance.

Néanmoins il était facile de prévoir qu’on en viendrait bientôt à abolir les Jacobins. Durand Maillane disait : — u Vous avez aboli toutes les corporations, vous les avez jugées avec raison opposées par leur nature aux institutions républicaines; je ne veux rien dire contre la société des Jacobins, dont j’ai été un des fondateurs ; mais les sociétés populaires ne doivent pas prétendre à diriger l’opinion publique. Je demande si, dans les circonstances où nous sommes, il n’y a pas lieu de s'effrayer des troubles que peut produire l’affiliation de ces sociétés entre elles. Je demande qu’on examine si la liberté n’est pas mise en danger par l’existence de la corporation des Jacobins de Paris, avec quarante-quatre mille sociétés afliliéea, correspondant avec elle. » — « Mais, disait Levasseur, sans songer qu’il fournissait un argument à Durand Maillane, si vous tuez la mère, vous tuez les enfants. »

Comme preuve des désordres dont l’ordre public

était menacé, Durand Maillane racontait : — « U y a dans Paris une quantité innombrable de gens qui sont à la solde de je ne sais qui; pauvres et sans ressources dans leurs départements , ils vivent ici dans une sorte d’opulence, et se disent envoyés de quelque société populaire ou de quelque autorité constituée. J'appelle là-dessus la vigilance de la Convention. »

Sur la proposition de Rewbell, l’Assemblée ajourne cette discussion jusqu’au moment où devait être présenté un rapport sur la situation de la République.

Merlin de Thionville fut de cet avis, en ajoutant : — « Je demande que le rapport embrasse ces trois questions : D’où venons-nous? où sommes-nous? où allons-nous ? »

La situation n’était pas changée ; de part et d’autre , de vives paroles avaient été dites, mais la Convention était encore sans majorité, hormis pour s’opposer à toute détermination complète, pour résister à toute opinion excessive. Les Jacobins avaient été quelque peu intimidés, mais encore plus irrités. La discussion n’avait pas au dehors un autre effet que d’exciter l’opinion publique contre le parti terroriste ; elle était encouragée par les discours de Merlin et par la position que Tallien avait prise. Sa blessure n’était pas grave ; selon le rapport des médecins , la balle avait à peine déchiré la peau et laissé la marque d’une forte contusion. L’ Assemblée et le public n’eurent pas d’inquiétude à concevoir et ne se montrèrent pas trèsémus. Les Jacobins répandirent que cet assassinat était une pure invention ; peut-être avaient-ils été compromis par un fanatique, mais on ne découvrit aucun indice de complot; en définitive le fait resta douteux.

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