MARAT PORTÉ AU PANTHÉON
La Convention était encore si peu disposée à prononcer formellement anatlième contre le régime de la Terreur, que, faisant droit à une pétition des Jacobins, elle ordonna que la fête nationale de la cinquième sans-culottide (21 septembre 1794) serait solennisée par la translation des cendres de Marat au Panthéon. Un décret lui avait décerné cette apothéose, Le 14 novembre de l’année précédente. En même temps les cendres de Mirabeau devaient être chassées de cette sépulture nationale. Ce décret était resté dix mois sans exécution , tant le culte rendu à la mémoire de Marat avait peu de réalité. Mais la Convention, telle qu’elle était alors, ne pouvait refuser cette satisfaction aux Jacobins. On était encore loin de désavouer le 31 mai.
La fête avait un autre motif qui devait exercer plus d’action sur les esprits. Ce jour était indiqué pour proclamer que les armées avaient bien mérité de la patrie. Assurément le moment était bien choisi, puisque de tous côtés elles étaient victorieuses et s’avancaient au delà des frontières. Quatorze drapeaux ornés de lauriers furent portés par des soldats de chaque armée qui avaient reçu de glorieuses blessures; des hymnes de victoire étaient chantés. Mais il ne faut pas juger des impressions qu’une telle gloire exoitait dans le public par l’effet que plus tard produisirent les triomphes qui donnèrent à la France tant de joie et d’orgueil. Alors les tristesses du régime de la Terreur, les discordes des partis, la préoccupation d’un avenir incertain, la misère et la disette amortissaient le sentiment national ; à peine pouvait-il pour un instant dissiper les, impressions pénibles qui pesaient sur toutes les âmes.
TROUBLES A MARSEILLE
Quant à Marat , il eut pour tout hommage le discours d'un orateur qui parla au nom de la société des Cordeliers.
La Convention se rendit à la cérémonie beaucoup plus tard que le programme ne l’avait réglé. Au moment où les représentants allaient se mettre en marche, les huissiers les avertirent de remonter dans la salle des séances. Treilhard, au nom du comité de salut public, commença par lire une dépêche que venait d’apporter un courrier extraordinaire arrivantde Marseille : elle était écrite par Serres et Auguis, représentants en mission, et commençait par de graves paroles : — « Nous avons de terribles vérités à vous dire.
« Vous verrez dans les pièces que vient de nous remettre un courrier extraordinaire quels sont l’esprit et les projets des scélérats du midi; heureusement ce n'est point la masse du peuple qui est gangrenée, ce sont les prétendus patriotes par excellence. »
Une lettre écrite par un nommé Reynier, instituteur primaire et secrétaire de la commission populaire de Marseille, avait été interceptée, et l’on avait ainsi découvert qu’un complot était sur le point d’éclater. Cet homme disait.-' — « Je croyais que le patriotisme allait triompher à Marseille et que l’aristocratie serait écrasée, lorsque tout à coup la foudre du modérantisme partant de cette Convention qui nous donne des lois contre-révolutionnaires, a mis en liberté deux cents scélérats et répandu la joie parmi les ennemis de la Révolution. Mais les patriotes de Marseille se sont épurés et, dès ce moment, ne forment qu’un faisceau avec les corps constitués; ils n’attendent qu’un signal pour consolider la République et faire disparaître
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par un 2 septembre tout ce qu’il y a d’impur dans Marseille. Telle est la situation politique de cette commune. Je me croirais donc coupable d'abandonner les frères républicains, quand nous sommes à la veille de frapper de grands coups. Ce moment d’attente ne sera pas bien long. »
Les représentants avaient fait arrêter Reynier et l’avaient expédié au comité de sûreté générale. L’escorte avait été attaquée en route par une troupe de cent cinquante hommes qui avaient enlevé le prisonnier.
Un détachement de mille hommes avait été envoyé de Toulon; leur arrivée avait exaspéré plus que découragé les jacobins de Marseille. Les représentants s’étant rendus à la société populaire furent témoins de l’accueil que reçut une adresse séditieuse envoyée par une société affiliée. — « Les applaudissements étaient frénétiques, il semblait que ce fut l’explosion d une conjuration. Noli , jamais vos oreilles n’ont été frappées de telles vociférations.
« Cependant la société en masse serait excellente 6ans une quinzaine de meneurs. »
Les commissaires de la Convention avaient destitué le commandant militaire de Marseille. La société populaire demandait, ou plutôt exigeait, qu’il fût rétabli dans ses fonctions. Les autorités installées pendant le régime de la Terreur et les clubs correspondants des Jacobins protestaient contre les décrets récents, envoyaient des adresses et des députations pour en réclamer l’annulation, et s’opposaient à leur exécution. — « Tout est entravé, ils ne reconnaissent la Convention que pour l’insulter. Ce que nous vous écrivons est fort, mais pas encore assez. — Cette
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organisation infernale est formée depuis longtemps, elle a de grandes racines, il faut les arracher. »
Serres et Auguis regardaient le danger comme si menaçant, qu’ils terminaient leur dépêche en disant : « Que les deux comités se concertent; prenez des mesures vigoureuses pour préserver la liberté et l égalité des monstres qui les trahissent; nous saurons mourir, pourvu que la République soit sauvée. »
Le comité de salut public proposait de mettre Reynier hors la loi , de faire arrêter le général Voulland , commandant à Marseille, de traduire les prévenus devant le tribunal révolutionnaire, d’apposer les scellés sur les papiers de la société populaire, d épurer et de renouveler les autorités constituées.
Peu d’objections s’élevèrent contre ce projet. Le sort de la Montagne et des représentants jacobins était de sé trouver entraînés par une faction qu’ils ne gouvernaient pas, qu’ils n’osaient pas désavouer, et qu'il leur était difficile de défendre.
Merlin de Thionville profita de l’occasion pour renouveler ses attaques contre le parti terroriste. — « Vous venez, dit-il, de couper la trame d’une conspiration contre la République et la Convention ; vous aurez le courage de rechercher quelles étaient les ramifications de ce projet si souvent conçu. »
« Si vous doutez qu’il se rattache ici, lisez la correspondance des Jacobins, vous y trouverez une lettre de la société de Marseille : — « A la voix des Jacobins, « dit-elle , un bataillon est venu së joindre aux Pari- « siens, le 10 -août, pour renverser le trône. Jaco- « bins, parlez, et nous arriverons encore. «
« Jusques à quand souffrirez-vous à côté de vous une puissance que le peuple ne veut pas, qui demande
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et reçoit des promesses de renfort, qui a des bataillons à sa disposition? N’oserez-vous pas vous prononcer avec le peuple? Il connaît vos ennemis et le3 siens, il ne veut pas d’autre autorité que la représentation nationale. Les assassins de mon pays, les conspirateurs du 9 thermidor, existent encore près de vous, et vous ne les avez pas frappés. Ayez une volonté ferme, et leur règne est détruit.
— Merlin montre le bout de l’oreille, interrompit un Montagnard, il veut détruire les sociétés populaires.
— Je montre l’oreille tout entière. Ai-je donc attendu ce moment pour dire mon opinion? Je veux la ûn des crimes que des scélérats appellent encore politiques. Je périrai, ou le système des égorgeurs ne prévaudra point; le peuple jouira enfin du fruit de ses travaux , de son sang et de ses six années d’orages.
« Non, je ne veux pas détruire les sociétés populaires, qui respectent les lois, mais je veux qu’on punisse les criminels, les assassins de la liberté, les conspirateurs, quel que soit leur refuge. Il m’est démontré qu’ils trouvent asile et protection dans la société que j’accuse. Là se trouvent les mêmes bacchantes, les mêmes agents qui assaillirent Collot d’IIerbois le 9 thermidor au soir. Puisqu’elle correspond avec Marseille , puisqu'elle rend nécessaires les mesures que vous venez de prendre, je demande que la Convention fasse mettre les scellés sur le comité de correspondance des Jacobins de Paris, et qu’elle ordonne l’épuration de la société, comme pour Marseille. »
Cette proposition n’eut pas de suite, mais elle était v. 6