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LES COMITÉS RÉVOLUTIONNAIRES

et d’autre on s’effrayait de toute élection. Les assemblées primaires pouvaient recevoir l’influence et voter sous les menaces des autorités de la Terreur et des sociétés populaires; ou bien elles seraient inspirées par l’esprit de réaction qui commençait à se manifester: nul suffrage n était aussi dénué d'indépendance que le suffrage universel. Les classes éclairées et intéressées au maintien de l’ordre social, auraient pu, si elles avaient été appelées exclusivement à voter, se déterminer par opinion , sous l’influence plus ou moins forte de l’esprit de parti. Les classes qui manquent de lumières et qui ne savent pas ce qui peut servir ou nuire au bien public, obéissent à une impulsion aveugle, à l’action d une cabale organisée ou à la volonté des employés de l’administration. A toute époque de nos révolutions, les élections ainsi faites étaient d’avance un motif d’alarme pour le gouvernement, lorsqu’elles avaient quelque indépendance ; lorsqu’elles n’en avaient point, elles effrayaient les amis de la liberté.

Ainsi les comités révolutionnaires devaient être renouvelés par les représentants en mission ou à leur défaut par le comité de sûreté générale.

On se hâta aussi d’abolir le fatal décret émané de Danton : l’indemnité de deux francs par jour, allouée à chaque citoyen de Paris qui assistait à l’assemblée de sa section, fut supprimée. A cette occasion Cambon raconta à la Convention comment les employés de la municipalité de Paris bénéficiaient sur cette indemnité, dont la distribution leur était confiée. Us justifiaient du payement par de fausses listes de présence; telle section où se rendaient habituellement trois cents citoyens était toujours portée pour douze cents.

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C’était, disait Cambon, la liste civile des intrigants de la commune.

Les décrets réglementaires du régime de la Terreur furent d’abord abrogés ou modifiés sans qu’une vive opposition troublât les séances de l’Assemblée ; mais l’inquiétude de la Montagne ne tarda point à se déclarer, dès qu’elle crut voir que la marche du gouvernement allait décidément prendre un caractère de modération et d’indulgence. Les révolutionnaires passionnés s’étaient révoltés contre la dictature de Robespierre, mais uniquement parce qu’elle pesait sur eux; hormis ce point, l’emploi qu’il faisait de son autorité despotique avait eu toute leur approbation. Après le 9 thermidor ils parlèrent moins des échafauds et du glaive de la loi , mais la législation des suspects et l’innombrable population de détenus qui remplissaient les prisons, devaient être maintenues; à les entendre, le sort de la République en dépendait.

Dès le lendemain de la victoire de la Convention, lorsque de nouveaux représentants furent entrés dans les comités, l’espoir avait pénétré dans les prisons; les sollicitations affluèrent; les femmes, les mères essayaient de parvenir jusqu’aux conventionnels qui avaient vaincu le tyran et décimé le tribunal révolutionnaire. Chacun avait ses protégés, et bientôt des mises en liberté furent prononcées par le comité de sûreté générale.

Les Jacobins et les Montagnards s’indignèrent, les thermidoriens eux-mêmes n’étaient pas encore décidés à renier leurs précédentes opinions et leurs actes. Au nom du comité de salut public, Barère se chargea de rassurer les inquiétudes des patriotes. — « Les

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comités ne cessent de réparer des erreurs , des injustices particulières, ou des vengeances personnelles; nous rendons justice à l'impatience si naturelle des familles, aux sollicitudes des mères et des épouses, mais il ne faut pas retarder la marche de la justice nationale par des sollicitations injurieuses aux législateurs.

« 11 ne s’agit ici ni d'amnistie ni d’indulgence ; l’heureuse révolution du 9 thermidor ne fut jamais destinée à servir ni à relever les espérances coupables des incorrigibles aristocrates; nous n’avons pour eux que les fers ou la mort. Cette ridicule aristocratie voudrait s’emparer du mouvement civique et exciter les citoyens contre les institutions révolutionnaires. La Convention prévient les bons citoyens que les comités. ont pris des mesures pour hâter la délivrance des détenus emprisonnés injustement. Cet avertissement arrêtera une inutile affluence de sollicitations. »

Tallien parla dans le même sens. — « On a cherché, dit-il , à isoler quelques membres de cette assemblée, des journaux leur ont dit qu’ils avaient des mânes à venger. Oui, sans doute, nous avons des mânes à venger : ce sont ceux des patriotes égorgés par l'aristocratie et les factions. Nous arracherons le masque hypocrite dont se couvrent les aristocrates, car il n’y a pas aujourd'hui dans les prisons un seul détenu qui ne se présente comme un patriote persécuté par Robespierre. »

De jour en jour les Montagnards témoignaient une colère plus vive, en voyant se relâcher le système de tyrannie et de persécution. Lorsque des pétitionnaires, enhardis maintenant à donner libre cours à leurs plaintes, venaient raconter quelque acte de violence ou de pillage , les hommes de la Montagne disaient : v. 2

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jk Admettre des plaintes contre les autorités révolutionnaires, c’est introduire dans le gouvernement une flexibilité qui porterait préjudice à sou énergie. »

« L’aristocratie se glisse dans les sections de Paris , » disait Taillefer.

Vadier s’associait aux inquiétudes des révolutionnaires et protestait que le comité de sûreté générale saurait distinguer les sollicitations des aristocrates et les repousser, eu admettant seulement les justes réclamations des patriotes opprimés. 11 s’excusait d'avoir mis en liberté le citoyen Guy, laboureur à Aumont, qui, sous ce nom, n’était autre que le duc d’Aumont; car alors personne ne se disait propriétaire, on était cultivateur ou laboureur. Le duc de Valeutinois avait aussi été délivré par, quelque, malentendu de ce genre ; peut-être aussi était-ce à prix d’argent. Le comité de sûreté générale passait pour être habitué ù ce trafic. Vadier promettait de faire renfermer de nouveau les aristocrates, mis par erreur en liberté. LaConvention pour prévenir de semblables abus ordonna que la liste des détenus libérés serait imprimée avec le nom des solliciteurs , qui avaient réclamé pour eux.

Une autre libération scandalisa encore plus la Montagne. Un brave général, nommé Kilmaine1, avait été dénoncé par les représentants en mission près de l’armée du Nord. A leurs yeux tout revers, "ou même tout manque de succès était l’effet de la trahison. Lorsque le camp de César avait été levé au mois de mai 1793, le général Kilmaine fut mis en état d’arrestation et envoyé à Paris; détenu depuis quinze

1 Le Moniteur dit par erreur Kellermann.

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mois , il avait miraculeusement échappé au tribunal révolutionnaire. Le comité de salut public avait consenti à sa mise en liberté. Carnot fut accusé de cet acte de justice; il n’osa point le soutenir contre les clameurs de Duliem, de Lesage Senault et surtout de Levasseur ennemi acharné de tous les généraux, depuis qu'il se croyait un homme de guerre. Carnot répondit qu’il avait été décidé à relâcher Kilmaine par le témoignage de Goupilleau. Celui-ci ne le désavoua point, et renouvela même son attestation : — « 11 avait servi sous les ordres de Kilmaine et le connaissait pour un vrai sans-culotte, plein de courage. » — D’autres représentants se joignirent à Goupilleau. On passa à l’ordre du jour, en déclarant que le tribunal révolutionnaire en jugerait; dans l’état présent des choses l’acquittement était certain.

La discussion avait été vive : pour la première fois, depuis le 9 thermidor, on avait vu deux opinions tranchées s’exprimer avec le ton de la menace et de l’insulte, auparavant si habituel dans la Convention dès que deux partis se heurtaient. Les thermidoriens commençaient à se séparer des Montagnards. Thuriot avait dit ironiquement : — « Je demande qu’il soit permis à Duliem de faire l’oraison funèbre de Robespierre. » — Dans ce temps-là, c’était la plus grosse injure qui pouvait être adressée à qui que ce fût.

Merlin de Thionville s’anima au point d’avouer hautement la délivrance des détenus. Il attaqua le décret qui avait ordonné l’impression d’une liste des prisonniers libérés et des solliciteurs. 11 dit que les remettre en prison serait la plus grande des injustices. — « 11 est temps, plus que temps, qu’aucune faction ne s’installe sur les marches du trône de Robespierre. »

DISCOURS DE TALLIEN

— A ces mots , la salle retentit d’applaudissements redoublés. — « On nous a placés dans le comité de sûreté générale pour être le parti de l’opposition contre les tyrans...; la Convention n’a encore rien fait qu’à demi. S’il existe des tyrans parmi nous, au moins devraient-ils se taire. » — On avait célébré quelques jours auparavant l’anniversaire du 10 août.

— h Si dans cette fête, ajouta l’orateur, vous avez remarqué que les citoyens ne témoignaient point de gaieté, c’est que quelques motions faites à l’Assemblée, avaient répandu la terreur dans tous les esprits. »

Merlin et ses amis commençaient à apercevoir à quelles conditions était la popularité dans la nation et même dans la majorité de l'Assemblée. Legendre parla dans le même sens.

Tallien prenait l'attitude d’un chef de parti ; ni son talent ni son caractère ne l’appelaient à jouer ce rôle. 11 résuma la discussion avec une sorte d’autorité , se montrant plus grave et plus mesuré que ses amis. — « Cette séance est la plus importante que nous ayons eue depuis la chute du tyran. Oui, il faut dire toute la vérité à la Convention. On cherche à opposer les individus aux individus, à ranimer les haines et les passions qui devraient être ensevelies dans la tombe de Robespierre; on veut détruire la Convention , qui fait trembler les tyrans. Montrons à l’Europe que nous n’écoutons aucune passion; nous sommes envoyés ici pour faire le bonheur du peuple, et non pas pqpr nous quereller. — Continuateurs de Robespierre, n’espérez aucun succès. La masse de la Convention est déterminée à périr ou à anéantir les tyrans, quel que soit le masque dont ils se couvrent.

DISCOURS DE TALLIEH.

On cherche à répandre que nous ne voulons pas le gouvernement révolutionnaire. La Convention veut un gouvernement juste, non point juste à la manière des aristocrates ou des Feuillants, mais juste à la manière du peuple. Nous voulons anéantir l’aristocratie et donner au peuple l’assurance de la liberté ; nous voulons que l’innocence ne soit plus opprimée et que le glaive de la justice ne soit plus un couteau à deux tranchants. Il est possible que le comité ait commis quelques erreurs. Si quelque représentant a connaissance qu’un aristocrate a été élargi, qu’il monte à la tribune et qu’il le dénonce. Mais prenons garde aux manœuvres de l’aristocratie, elle répand que la Convention est délivrée, et qu’insensiblement nous serons amenés à nous entr’égorger ; elle ajoute qu’on veut empêcher les patriotes d'être mis en liberté en intimidant ceux qui sollicitent leur élargissement. — Eh bien ! je fais cet aveu sincère. J’aimerais mieux voir en liberté vingt aristocrates qu’on reprendrait demain, que de voir un patriote rester dans les fers. Quoi , la République avec ses douze cent mille citoyens armés aurait peur de quelques aristocrates ! » « Si l’état où nous sommes dure encore quelques jours, si nous ne sommes pas unis entre nous, il ne nous reste qu’à nous engloutir ici. Mais non ; la liberté triomphera; la Convention déclarera à ceux qui veulent imiter lé tyran qu’elle est ici pour les frapper; qu’elle veut un gouvernement révolutionnaire juste, mais ferme; sévère, mais qui ne fasse pas trembler les citoyens. La terreur est l’arme de la tyrannie. Nous n’accorderons point l’impunité aux ennemis de la liberté; mais nous rassurerons le père de famille, il ne craindra plus qu’on vienne l’enlever sans motif; il

DISCUSSION scn LES détenus.

ne trouvera pas en rentrant chez lui un homme venu pour l’incarcérer. Savez-vous qu’il y avait beaucoup de mandats portant ces mots : « Le citoyen un tel et autres personnes qui se trouveront chez lui ? » — Je le répète : il faut que nous restions unis. Que ceux qui ont des soupçons les expliquent. Pour moi , je déclare que j’en agirai ainsi. Je demande que l’impartialité et la justice régnent ici. Si c’est là une idée modérée, je déclare que je suis modéré; toute la Convention l’est sans doute aussi. Je demande le rapport du décret sur la libération des détenus. »

Tallien fut très-applaudi. Bernard de Saintes, qui entreprit de lui répondre et de parler pour le maintien du décret, fut sans cesse interrompu par des murmures.

Bourdon de l’Oise demanda que la liste des détenus libérés fût publiée, comme l’ordonnait le décret, mais qu’on n’imprimât point le nom des solliciteurs.

La majorité n’était pas encore assez enhardie pour rejeter ce moyen terme ; elle l’adopta.

Tallieu proposa alors ironiquement qu’on imprimât le nom de ceux qui avaient fait incarcérer les détenus. — « Il faut que le peuple connaisse ceux qui ont dénoncé et fait emprisonner des patriotes. »

La majorité prit courage et vota l’amendement de Tallien. « C’est la guerre civile, » criait-on sur la Montagne.

Tallien déclara qu’il avait seulement voulu montrer combien le décret étgit dangereux.

Amar, du comité de sûreté générale, et un Montagnard nommé Monestier appuyèrentTallien. La crainte de diviser la Convention et de ramener les luttes mor-

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telles des partis préoccupait beaucoup les esprits. — Le décret fut rapporté.

Les Montagnards voyaient clairement que , si l’As* semblée se divisait en partis ennemis, ce n’est pas eux qui auraient la majorité; la plupart n’étaient pas résignés au changement de direction et de régime dont chaque jour leur apportait la preuve. I.ouchet, député de l’Aveyron, prononça un long discours où il célébra les grands et heureux effets de l’immortelle journée du 31 mai, du gouvernement révolutionnaire et de l’épuration terrible que la justice du peuple avait faite parmi la représentation nationale. De là résultait, selon lui, « la nécessité de voter toujours à l’unanimité pour les principes révolutionnaires et de ne point s’écarter de l’inflexible sévérité tant recommandée par le profond et judicieux Marat. » Il demandait que les généraux accusés de trahison tombassent à l’instant sous le glaive de la loi, comme Houchard et Custine; que les rois, leurs valets, les nobles, les prêtres, toutes ces castes exécrables, fussent sacrifiés à la vengeance du peuple, en punition de leurs forfaits.

« Attachons-nous aux principes révolutionnaires avec force comme le matelot, dans un naufrage, s’attache à la planche salutaire qui seule peut le sauver... Si la raison nous commande de ne pas diminuer la masse de la population , elle nous défend d’augmenter le nombre des ennemis du peuple, en leur rendant la liberté. — L’aristocratie et le modérantisme sonnent déjà le tocsin contre les citoyens énergiques et vertueux.... Songeons que si la guerre se rallume dans la Convention, elle se rallumera dans toute la République. L’union ne pourrait sc maintenir parmi nous, si les chefs de la faction, qui protégeait seau-

daleusement l’aristocratie dans le temple des lois, y avaient des successeurs.... » — a .... Il n’existe d’autre moyen de tarir la source de nos troubles intérieurs que de maintenir partout à l’ordre du jour la terreur. »

C'en était trop : une bruyante désapprobation éclata dans toute la salle. — « La justice ! la justice ! » criait-on.

L’orateur se troubla. — « J’entends par terreur la justice la plus sévère.... »

— « Oui, justice pour les patriotes, terreur pour les aristocrates! » ajouta Charlier, autre Montagnard.

— a Justice pour tout le monde! » s’écrièrent plusieurs voix.

Louchet rétracta plus formellement ses paroles et proposa un décret qui chargeait les agents nationaux des districts de faire la liste de tous les individus appartenant aux classes ci-devant privilégiées, non détenus et en état de porter les armes. — Un article ordonnait de réintégrer en prison tousceux qui avaient été mis en liberté.

Tallien s’associa au blâme que les murmures de l’Assemblée avaient infligé à l’orateur; il ajouta que la Convention ne reconnaissait aucune caste, et qu’il n’y avait de distinction qu’entre les bons et les mauvais citoyens, entre les honnêtes gens et les fripons.

Il proposa le renvoi du projet au comité de salut public, qui fut adopté. — Le discours de Louchet avait produit un tel effet qu’il envoya au Moniteur une rectification de sa malheureuse phrase sur la Terreur. — 11 avait été, en cette occasion, l’organe de ses amis Billaud-Varennes et Collot d’Herbois, plutôt que de la Montagne. Ces anciens membres du comité

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