CARRIER
La Convention avait plus d’une fois interrompu l’orateur par des exclamations d’horreur et d'indignation. Carrier monta à la tribune, il parla des calomnies répandues contre lui, d’un mémoire justificatif qu’il faisait imprimer. — «Je prouverai que lorsque j’ai quitté la Vendée, la guerre était terminée. Mon collègue Merlin pourra attester que lorsque vingt communes sont venues à Montaigu, je les ai traitées avec une douceur fraternelle, je leur ai fait délivrer du pain et du vin.
« On parle d’une femme que j’aurais fait périr : si le fait est prouvé, je consens à porter ma tête sur l’échafaud. »
— « On en prouvera bien d’autres, » cria une voix.
Carrier continua à essayer une justification confuse et indirecte. Il parlait des cruautés commises par les brigands et les chouans, lorsque, par supériorité de nombre ou par surprise, ils remportaient quelque avantage. Il exposa la situation actuelle des départements de l’ouest, où à aucune époque l’insurrection n'avait occupé, disait-il, un plus vaste espace. — «Je désire qu’on produise des ordres avec ma signature, je montrerai des arrêtés précisément contraires.
« Si des brigands ont péri dans la Loire, c’est lorsqu’ils voulurent repasser le fleuve. Nos chaloupes canonnières ont alors brisé leurs radeaux, et ils se sont noyés au nombre de six mille. » Il niait les massacres et les exécutions des enfants, puis il s’attribuait l'honneur d’avoir, par les mesures qu’il avait prises, préservé Granville et Angers.
Merlin, appelé en témoignage par Carrier, dit qu’en effet les habitants de vingt communes s’étaient soumis; qu’ensuite étaient arrivés avec Carrier certains
généraux connus par leurs brigandages ; qu’alors l'amnistie promise avait été violée, et les hommes massacrés. — « Je ne sais qui a signé l’ordre, mais ce dont je suis certain, c’est que si je n’avais pas été rappelé, on n'aurait pas égorgé impunément sous mes yeux. Ce n’est pourtant pas moi qui avais signé l’ordre d’amnistie.»
a Carrier vous a fait un tableau exagéré. La Vendée ne deviendra redoutable que si elle se grossit de tous ceux à qui l’on fait redouter le retour du système de Robespierre.
Le procès des Nantais, la disposition de l’esprit public, et même de la Convention, encourageaient les députés des malheureux départements de l’ouest à dire ce qu’ils savaient depuis longtemps. Maignen, représentant de la Vendée, prit la parole :
— « L’état de la Vendée n’est pas alarmant, mais des hommes couverts de sang restent impunis. Le premier est Turreau, général en chef. 11 y a un an, Charette était réduit à trois cents hommes; les cultivateurs l’avaient abandonné; il n’y avait plus que quelques prêtres et quelques nobles. Turreau divisa l’armée en douze colonnes; elles pénétrèrent dans douze directions différentes , égorgeant les malheureux qui étaient dans leurs maisons ou cultivaient leur champ. Le pillage était la récompense du massacre. 11 y avait là beaucoup de soldats de l’armée révolutionnaire.
« Cela se passait sous les yeux de Hentz et Francastel; on souffrait que les soldats missent au bout de leurs baïonnettes des enfants d’un ou deux mois.
« On avait ordonné de transporter les grains en arrière de l’armée. Les chefs des colonnes faisaient
prendre toutes les voitures et les chevaux du pays, puis ils voulaient forcer les habitants à conduire les grains. Ces malheureux ne pouvaient obéir, puisqu’ils n’avaient plus ni chevaux ni voitures. Alors on faisait brûler les grains, et des officiers municipaux, en écharpe, étaient fusillés. Carrier n’y était plus pour rien; il était rentré à la Convention.
« Vous vous souvenez que le général Turreau vous écrivit que deux de ses colonnes avaient tué cinq ou six mille brigands. Savez-vous comment cela se fit? On avait ordonné aux habitants de plusieurs communes de se réunir sur un seul point; lorsqu’ils furent rassemblés, Turreau les fit fusiller, sans distinction d’âge ni de sexe.
« Je le dis au comité de salut public, il ne m’écouta point, et même plusieurs membres m'appelèrent protecteur des brigands.
— « Nommez-les, » disait-on.
— « Ils ne sont pas ici. J’en appelle à Carnot; je fus traité d’imposteur et de modéré. Aujourd’hui, les cultivateurs vous tendent les bras; ils ne marchent plus que lorsqu’ils y sont forcés, le pistolet sur la gorge, par les brigands. Le noyau de l’armée catholique est actuellement composé de nobles, de prêtres, de faux-sauniers et de héros de cinq cents livres qui ont déserté. Le comité de salut public prend des mesures pour terminer cette guerre, et nous en verrons la fin.
« Je demande que le comité nous donne les noms des chefs qui commandent dans la Vendée, et alors on dira quelle conduite ils ont tenue. »
La Couvention entendait avec indignation et surprise tous ces affreux récits, comme s’ils avaient été
nouveaux pour elle; les généraux avaient exécuté les décrets, obéi aux ordres du comité de salut public, sous les yeux des représentants en mission, qui, dans *
leurs correspondances, avaient éaconté avec triomphe à peu près tout ce qui maintenant paraissait monstrueux et incroyable.
Ces représentants avaient tellement perdu lamémoire de leurs propres actes, que Laignelot qui avait à llochefort fait asseoir le bourreau à sa table, expliqua comment c’était, malgré ses avis, qu’on avait donné à cette guerre une direction si funeste et un caractère si atroce; il imputa à Carrier les grains jetés au feu et les cultivateurs fusillés. — « Les commissaires qu’il chargeait de ces mesures répétaient, disait-il, l’instruction qu’il leur avait donnée : — « Où il n’y a « plus un homme, on ne doit pas laisser un grain. »
k Je revins à Paris avec Lequinio. Le comité de salut public nous demanda les moyens de terminer d
cette guerre. Nous dîmes qu’il fallait envoyer des représentants sévères; mais justes, et ne pas toujours tuer au lieu d’éclairer. Carnot nous dit : « Cela est dans mon cœur, mais Hentz et Francastel pensent qu’il faut tout brûler et dévaster. Pendant que le comité était en suspens, les commissaires de la Convention ordonnèrent de brûler les soixante communes du Marais, entre Fontenay et les Sables. Le comité envoya un courrier pour suspendre cette exécution. Il y avait déjà deux communes incendiées, et soixante tonnes de blé brûlées. «
Carnot ne pouvait se dispenser de parler. Dès qu’on revenait sur le passé, sa situation était fâcheuse et embarrassante. 11 lui fallait avouer, sinon sa complicité, du moins soiF consentement à tous les actes ’ 4