ABOLITION DES DÉCRETS R ENDOS CONTRE LYON
concussions. Le commerce et l’industrie ne pouvaient reparaître, la misère désolait cette malheureuse population. On avait cessé de démolir les maisons, mais il semblait que le projet de détruire Lyon était encore en voie d’exécution. Deux représentants avaient été envoyés en mission après le 9 thermidor; mais dans ce premier moment, ils n’avaient ni assez de force , ni assez de décision pour opérer une complète délivrance. Les administrations, les comités révolutionnaires, la société populaire ne lâchaient pas leur proie. Des réclamations furent portées à la Convention; elles avaient l’appui de Pocholle etCharlier, commissaires de l’Assemblée. Fouché lui-même demandait qu’on prît des mesures contre les quatre ou cinq cents brigands qui dominaient la ville. 11 se plaignait qu’on ne fît rien contre les voleurs, et qu’on leur permît de lever une tête audacieuse. — « La faction des brigands était, disait-il, la plus dangereuse de toutes et la plus exécrable.» Cette faction se composait, ainsi qu’il le disait, des collecteurs et des dépositaires des deniers publics , choisis et nommés par les agents du gouvernement révolutionnaire. Plus la terreur avait été excessive et cruelle, plus les désordres de l’administration avaient été scandaleux. C’était de Strasbourg, de Lyon, de Nantes, de Marseille, qu’arrivaient à la Convention le plus grand nombre de renseignements et de réclamations , contre les voleries et les concussions.
Un rapport fut fait, au nom du comité de salut public, des finances et du commerce, sur les mesures qu’il serait nécessaire d’adopter pour rétablir le commerce et la fabrication dans Commune-Affranchie. Il était difficile , en effet , d’en espérer la renaissance , tant que subsisterait un décret du 25 pluviôse qui
confisquait indistinctement toutes les marchandises expédiées pour Commune-Affranchie. On ne pouvait pas non plus compter sur le retour des ouvriers et des fabricants , qui avaient transporté leur industrie en Suisse, pour se dérober à la tyrannie et aux exactions des révolutionaires.
Pas une parole ne rappelait, et ne faisait même allusion au sang qui avait coulé, aux mitraillades de Collol d’Herbois, au séjour de l’armée révolutionnaire. Le rapporteur avait pris soin de traiter seulement la question commerciale. 11 proposa que Commune-Affranchie ne fût plus en état de siège et de rébellion; que la prohibition ne fût plus applicable qu’aux munitions de guerre et aux effets d’équipement; que les propriétaires de marchandises saisies en vertu du décret fussent admis à les réclamer.
Pelet de la Lozère demanda que Lyon reprît son ancien nom. Bernard de Saintes proposa de ne pas élever la colonne où devaient être les mots : « Lyon n’est plus. »
Toutes ces propositions furent votées unanimement et avec joie.
Lons-le-Saulnier était aussi sous le régime de l’état de siège, en punition de la rébellion d’un moment qui, après le 31 mai, avait troublé le département du Jura. Le décret fut de même aboli sans objection.
Il était impossible à la Convention de traiter comme affaire commerciale les horreurs qui s'étaient passées à Nantes. Le procès des Nantais était en ce moment l'entretien de la France entière. L’opinion de Paris en était encore tout animée. A la séance du 13 octobre. Merlin de Thionville communiqua à l’Assemblée des
pièces qui lui avaient été adressées. Elles étaient le témoignage formel et irrécusable que , même après le départ de Carrier, des vieillards, des femmes et des enfants avaient été noyés. La lecture de ces documents excita une indignation unanime. Les uns demandaient que l’adjudant qui avait donné l’ordre de cette exécution, fût sur-le-cbamp mis hors la loi. Un autre disait : — « La Convention devrait inventer de nouveaux supplices pour ces cannibales. »
— « Croyez, ajouta Merlin , qu’un adjudant général ne se serait pas risqué à commettre une telle atrocité, s’il n’avait pas eu derrière lui des hommes puissants qui l’ont fait agir. Je demande qu’il soit traduit devant le tribunal révolutionnaire. 11 fera connaître à quels atroces tyrans on voulait livrer notre patrie.
11 fut décrété que le tribunal révolutionnaire s’occuperait, toute affaire cessante, déjuger les membres du comité révolutionnaire de Nantes.
André Dumont ne voulut pas laisser un doute sur la portée de cette procédure. — «Le moment est venu où la Convention veut rendre justice à tout le monde. Tous les coupables sont, égaux devant la loi,, il faut les frapper indistinctement. La Convention n’ignore pas que les premières atrocités qui ont été commises à Nantes, sont l’ouvrage d’hommes qui ne sont pas loin d’elle. 11 faut que le tribunal poursuive tous les assassins sans exception. Il faut que le peuple voie frapper les coupables partout où ils se trouvent. Le tribunal fera justice des monstres qui ont commis ces crimes.
« Ne souffrons pas que le système de ces hommes continue plus longtemps. N’assurons pas à ces buveurs de sang l’impunité de leurs crimes. Le tribunal
poursuivra sans délai le procès du comité révolutionnaire, ainsi que de tous ceux qui se sont impliqués dans cette affaire. L’accusateur public instruira chaque jour le comité de sûreté générale des progrès de l’instruction, aün que la Convention prenne les mesures que la justice exigera. »
Dès le lendemain, la procédure commença. Les membres du comité étaient traduits devant le tribunal révolutionnaire, en vertu d’un arrêté antérieur de quatre jours au 9 thermidor. Les représentants Bô et Bourbotte, tout violents Montagnards qu’ils étaient, avaient pris la détermination de faire cesser et de punir de si affreux désordres. C’était d’eux pourtant que ce comité révolutionnaire de Nantes tenait ses pouvoirs. Us en avaient .choisi les membres avant l’arrivée de Carrier.
Les accusés étaient au nombre de quatorze. Neuf membres du comité révolutionnaire et cinq commissaires employés sous ses ordres ; quelques jours après, les auteurs du dernier crime récemment dénoncé à la Convention arrivèrent et furent joints au procès.
L’acte d’accusation était un long et horrible récit des abominations dont Nantes avait été le théâtre pendant plus de quatre mois. Tous les actes de Carrier et du comité avaient été commis avec une entière publicité; rien ne semblait ni exagéré, ni douteux dans les assertions du ministère public.
« Les susdits sont prévenus de concussions, d’actes arbitraires, de vols , de brigandages , de dilapidations , d’abus d’autorité, d’arrêts de mort arbitrairement prononcés. »
Les dépositions des témoins et leur confrontation avec les accusés, sont la plus affreuse lecture, le plus
inconcevable document historique, une honte pour l’humanité. On ne peut croire à tant de perversité, de dépravation, d’avilissement moral, joints à une sorte de fantaisie, de démence, de plaisir dans le crime et le sang versé. Aux actes de cruauté, s’ajoutaient sans cesse le vol et le pillage.
Dès la première séance, le nom de Carrier fut prononcé par les accusés; ils se présentèrent comme les exécuteurs de ses volontés.
« De qui avez-vous reçu l’ordre d’épurer les prisons? demandait le président à Goulin, l’homme principal du comité révolutionnaire.
— C’est Carrier qui nous en a fait l’injonction la plus expresse et qui a dirigé cette opération.
— Combien a-t-elle fait périr de citoyens dans les prisons?
— Environ deux mille.
— Par qui ont été ordonnés les noyades?
— C’est de Carrier qu’est émané cet ordre. Le 25 frimaire cent vingt détenus furent jetés à l’eau. 11 y a encore eu d’autres noyades , mais je n’en ai pas la certitude directe. Les prisons étaient remplies de brigands; le dessein d’immoler tous les détenus étaient suffisamment justifié par les circonstances; on parlait de conspirations dans les prisons. Je soutiens que toutes ces mesures, tout extrêmes qu’elles paraissent, étaient inévitables. Elles n'étaient pas moins indispensables que le massacre du 2 septembre, auquel vous vous êtes livrés, vous Parisiens.
— Étiez-vous organisés en autorité constituée pour ordonner les noyades et les déportations?
— Il n’y avait point d’organisation. L’accusateur public, le greffier du tribunal ou la femme du con-
cierge nous remettaient une liste de conspirateurs, et nous n’hésitions pas à leur infliger la peine. »
Un autre accusé, nommé Chaux, rappela que Carrier avait, par ses lettres, donné connaissance des noyades à la Convention.
Le docteur Laennec, qui a laissé à Nantes une mémoire respectée et un nom dans la science, était un des témoins.
— « J’ai été témoin oculaire des noyades qui se sont faites de jour. Je puis assurer qu’hommes , femmes enceintes, filles, enfants, tout indifféremment était noyé, fusillé, massacré à l’arme blanche. C’étaient des Vendéens qui avaient rendu les armes, des femmes et des filles de détenus. La garde nationale a été employée pendant six semaines à recouvrir les fosses des personnes massacrées.
Un témoin accusa Goulin d’avoir fait noyer des enfants qui avaient été mis sous la surveillance du comité.
Les accusés étaient souvent contraints par l’évidence à avouer qu’ils avaient ordonné des noyades ou d’autres exécutions sans jugement; que plus d’une fois ils avaient présidé au massacre et mis la main à l’œuvre, mais ils maintenaient que tout devait être attribué aux volontés de Carrier; sur ce point ils étaient toujours d'accord avec les témoins.
Dubois Crancé fut appelé en témoignage. — « Je ne sais rien de relatif aux accusés , mais je puis assurer qu’à mon arrivée à Nantes, la ville était dans un état effrayant de stupeur, et que chacun fuyait les représentants. J’ai eu sous les yeux le spectacle déchirant d’une foule de fossoyeurs rangés le long de la rivière et occupés à enterrer des monceaux de cadavres. » y. 9
Philippe Troncjoly était le témoin le plus attendu. Avant son arrestation, il avait, comme accusateur public, poursuivi les membres du comité devant le tribunal de Nantes, et môme dérioncé Carrier. Néanmoins le tribunal révolutionnaire reçut son témoignage.
11 raconta comment avait été formée la compagnie Marat. — « Goulin demandait à chaque nomination : « N’y en a-t-il pas encore un plus scélérat? II nous « faut des hommes de cette espèce pour mettre les arisu tocrates à la raison ! » — 11 rapporta ensuite comment était employée cette compagnie et quelles expéditions on lui ordonnait. — « Carrier passait sur une place publique, une femme le regardait par la fenêtre, il fit tirer sur elle. »
A chaque témoignage, l’auditoire et le tribunal frémissaient d’horreur; enfin un juré demanda, en criant, que Carrier fût amené devant le tribunal. Les spectateurs répétaient : — Carrier! Carrier! — Le président répondit qu’il n’était point de son ressort d’appeler Carrier devant le tribunal.
La déposition de Troncjoly continua. 11 lui fut demandé ce qu’il savait sur les fusillades; il répondit qu'on avait enterré tout vivants des prisonniers qui n’avaient pas été tués par les balles. Les détenus avaient été tirés de prison sous le prétexte d’être transférés ailleurs. Carrier vint au moment où on allait les embarquer; il donna à voix basse l’ordre aux membres du comité qui étaient présents de les faire fusiller sans jugement. Deux d’entre eux parvinrent à s’échapper. Ils furent repris et ramenés en prison. 11 n’y avait nulle charge contre eux. Le président demanda à Goulin pour quel motif il les avait
retenus. — « Pour conserver le secret de la fusillade, » répondit-il.
La manière dont se faisaient les noyades; le régime des prisons où les détenus, manquant de tout, mouraient par centaines; les récits détaillés de toutes les exécutions, exaltaient de plus en plus l’indignation de l’auditoire.
Alors Troncjoly, élevant la voix : — « Citoyens juges, c’est moi qui ai poursuivi le comité ; c’est moi qui ai dénoncé Carrier comme complice : il faut que sa tête ou la mienne tombe; il faut que la République soit vengée. Je me constitue prisonnier jusqu’à ce que la justice nationale ait prononcé; je demande qu’il soit fait part de mon emprisonnement à la Convention. »
Cette déclaration fut accueillie par les assistants avec des transports d’applaudissements.
— « Se conformant au décret de la Convention, répondit le président, le tribunal rend chaque jour compte des débats au comité de sûreté générale. Le tribunal ne peut statuer sur la demande de Troncjoly. » — L’audience suivit son cours. Le bulletin du tribunal révolutionnaire présente en ces termes l’aspect de la séance.
« Tant de scènes cruelles, jusque-là ensevelies dans l’ombre du mystère et tout à coup produites au grand jour, la dénégation sèche ou les aveux des accusés, leur présence , enfin cette impression produite par une succession non interrompue de tableaux déchirants répandent la consternation sur tous les visages. Juges, jurés, citoyens, paraissaient profondément émus; des exclamations involontaires, des murmures d’indignation se font entendre et inter-
rompent par moments le calme qui régnait pendant les débats. »
Le concierge de la prison du Boufiay raconta comment un jour Goulin était venu chercher des prisonniers pour les noyer. Il lui en fallait cent cinquantecinq ; il était furieux de ne pas trouver ce nombre. On fit descendre ceux qui habitaient l'étage supérieur : — « Dépêchons, dit-il, prenez les premiers venus; la marée baisse et nous en avons encore d’autres à prendre à l'hôpital. »
Goulin voyant l’effet de toutes ces dépositions, réclamait vivement la parole. Elle lui fut accordée.
— « Citoyens juges et jurés, depuis assez longtemps les haines et les humiliations grondent sur notre tête. Des soupçons horribles, accrédités par quelques faits, nous livrent chaque jour à mille morts, et l’auteur de toutes nos angoisses jouit encore de sa liberté! L’homme qui électrisa nos têtes, despotisa nos opinions, dirigea nos démarches, guida nos mouvements, contemple paisiblement nos alarmes et notre désespoir. La justice réclame celui qui nous conduisit au gouffre où, à sa voix, nous nous jetâmes aveuglément: cet homme est assez lâche pour nous abandonner. Il importe à notre cause que Carrier paraisse au tribunal. Les juges et le peuple doivent apprendre que nous fûmes seulement les intruments passifs de ses ordres et de ses fureurs.
« Qu’on interpelle tout Nantes : tous vous diront que Carrier seul provoqua, prêcha, commanda toutes les mesures révolutionnaires. Carrier força le président du tribunal révolutionnaire de faire guillotiner, sans jugement, quarante Vendéens pris les armes à la main. Carrier força la commission mili-
taire de fusiller illégalement trois mille brigands qui empoisonnaient la cité. Carrier donna droit de vie et de mort à Lambertye et Fouquet, qui abusèrent de leur pouvoir jusqu’à immoler des femmes enceintes et des enfants.
« Carrier commanda de noyer cent quarante-quatre individus et donna cette impulsion terrible qui jeta hors des bornes des patriotes ardents , mais égarés.
« Carrier proposa aux administrations réunies de faire périr tous les prisonniers en masse.
cf Citoyens jurés, vous ne prononcerez pas sur le sort de tant de victimes égarées sans avoir entendu l’auteur de nos maux et de nos fautes. Que Carrier paraisse ! Qu’il vienne justifier ses malheureux agents et qu’il ait la grandeur de s’avouer seul coupable. « L’accusateur public requit que la demande des accusés fût signée et examinée séance tenante au comité de sûreté générale.
Cette audience du 21 octobre et les deux suivantes se passèrent encore à entendre des témoins et à révéler un grand nombre de faits plus atroces les uns que les autres. Les accusés n’avaient plus maintenant d’autre défense que de tout rejeter sur Carrier.
Chaux qui, après Goulin, était de tous les membres du comité celui qui était le plus en évidence, disait : — « Je déclare au tribunal et à tout le peuple qui m’entend, que Carrier et ses infâmes bourreaux sont les auteurs de tous les crimes qui ont été commis, de tous les massacres , de tous les stratagèmes, de toutes les conspirations inventées. Nous avons été sous les poignards de Carrier. On peut nous accuser de tout, mais non pas d’aristocratie. Celui qui a assassiné le peuple français, qui l’a déshonoré , a
commis tous les crimes. Carrier nous a précipités dans l’abîme, et il est libre! et il domine sur le peuple dont il a été le bourreau ! »
— « Carrier ! Carrier ! » s’écria plus fort que jamais tout l’auditoire.
La Convention ne pouvait rester inerte et impassible au milieu de ce mouvement de l’opinion. Il n’y avait pour la population de Paris, pas un autre intérêt, pas une autre affaire que le procès du comité de Nantes. Les journaux, en rendant compte des audiences, propageaient cette impression dans toute la France.
Deux jours avant la requête des accusés, Tallien prit la parole. Il s’étonna que dans une circonstance pareille, lorsque les esprits s’échauffaient sur ce qui se passait au tribunal révolutionnaire, la Convention attendit que, conformément à un décret antécédent, les trois comités eussent préparé un projet sur les formalités à observer lorsqu’un représentant devrait comparaître en justice. — « Il n’y a point de rapport à faire; il faut produire la lettre de l’accusateur public qui indique qu’un représentant est compromis dans une procédure. Le temps est passé où les comités avaient le droit de décimer la Convention et de venir ici désigner les têtes qui devaient tomber. L’initiative doit appartenir à l’Assemblée. Je demande que lorsqu’il s’agira d’une accusation portée contre un représentant, la Convention nomme une commission de douze membres, sur lesquels le prévenu pourra en récuser six. La commission examinera les pièces , fera son rapport et la Convention décidera par appel nominal. Je consens à ce que ma proposition soit renvoyée à l’examen des trois comités. »
Quelques murmures avaient annoncé que la proposition de Tallien serait vivement combattue. Un représentant de la Montagne, Lejeune, qui avait été en mission et qui pouvait craindre de voir rappeler les souvenirs qu’il avait laissés, traita la commission, demandée par Tallien, de chambre ardente destinée à se débarrasser des représentants dont l'énergie serait importune.
Pelet proposa que la Convention entendit la lecture des pièces et prît aussitôt après une détermination. « Le peuple, disait-il, se presse depuis trois jours autour de votre enceinte pour savoir ce que vous allez décider. »
Le souvenir des décrets d’accusation si facilement votés, du droit accordé au comité de salut public pour faire arrêter les représentants, et de l'échafaud où ils avaient été conduits, pesait sur la Convention. De toutes parts on voulait des garanties, même pour Carrier. On demandait que les trois comités fussent appelés à proposer un mode de délibérer sur l’accusation des députés.
Alors la question changea de face; les députés de la Plaine, dirent : — « Puisqu’on invoque les grands principes de justice; puisqu’on veut donner des garanties aux représentants, nous rappelons à la Convention que plus de soixante de nos collègues sont en prison depuis un an; qu’ils n’ont jamais été entendus; qu’on ne produit aucune pièce à leur charge. Nous ne voulons point réveiller d’amers souvenirs ; déjà des pétitions vous ont été adressées et ont réclamé cette justice. La Convention a demandé un rapport qui n’est pas encore présenté. De quoi
accuse-t-on nos collègues? Nous disons qu’ils sont coupables seulement d’avoir dit la vérité dans un temps où elle n’était point permise. »
Des applaudissements mêlés de murmures interrompirent plus d’une fois les orateurs de la Plaine. C’était la première fois qu’ils élevaient la voix pour exprimer leurs propres opinions.
Leur démarche avait une extrême gravité; il y allait d’un retour manifeste sur le passé: le 31 mai était mis en cause. La rentrée de soixante députés du parti modéré allait établir une majorité contre toutes les fractions du côté gauche.
Les Thermidoriens eux-mêmes n’étaient point décidés à une telle concession, qui devait diminuer leur importance et leur pouvoir, et qui les entraînerait sans doute dans la Réaction au delà de leurs projets. Merlin de Thionville proposa l’ordre du jour : — « La Convention a demandé un rapport, il faut l’attendre. » La discussion continua; les représentants de la Plaine insistaient sur le défaut absolu de pièces et racontaient comment Duroy, député montagnard, avait annoncé qu’il déposerait une lettre à la charge d’un des détenus, puis avait été obligé d’avouer en conversation particulière que cette lettre n’avait jamais existé.
Amar déclara que les pièces avaient précédemment été transmises au tribunal révolutionnaire. 11 fut décidé qu’elles seraient redemandées au greffe.
Le débat recommença à la séance suivante. Une seule pièce pouvait être produite; c’était la protestation que les membres détenus avaient signée, après la contrainte exercée sur l’Assemblée, le 2 juin, lorsqu’elle était assiégée par Uenriot.
— « Nos collègues, commedéputés, comme citoyens, disait Penières, avaient-ils le droit d’émettre leur opinion sur un événement quelconque? Certes, si tous ceux d’entre nous qui pensaient comme eux avaient été jetés dans les fers, il en resterait peu sur ces lianes; mais laissons le passé. La Convention est libre depuis le 9 thermidor; doit-elle souffrir que près de cent de ses membres soient détenus pour avoir dit la vérité? Puisqu’on rend justice à tout le monde, pourquoi seraient-ils seuls à ne pas l’obtenir? »
Thuriot s’expliqua formellement sur l’importance de la question et montra quelle était sa portée. — « Il s’agit de savoir si nous ferons le procès à la révolution du 31 mai. Il y a des hommes qui ont quitté la ligne du patriotisme, qui n’ont rien fait pour la Révolution, qui ont pour ainsi dire ouvert les portes de Paris aux ennemis de la liberté.
« S’il y a des motifs puissants pour les maintenir en arrestation , ne vous persuadez point que notre complaisance se laissera arracher leur mise en liberté. Le 31 mai a sauvé la France. Nous verrons si ceux qui comprimaient la Convention, qui tentaient de fédéraliser la République , étaient des hommes de bien. Nous qui aimons la liberté, nous craignons de nous ranger avec ceux qui l’ont détestée. Ne donnons plus prise aux déchirements; la Convention, dans l’état où elle est, veut faire le bien : ne lui enlevons pas son harmonie; la France est satisfaite. Vous avez proclamé les grands principes; pourquoi faire revenir des hommes qui se sont opposés à ceux qui défendaient ces principes ? »
Soit par volonté, soit par entraînement, Thuriot en vint à toucher le point capital où allaient bientôt so
rattacher les inquiétudes que donnait la Réaction ; il indiqua quelle différence de situation séparait les votants de la mort du roi, de ceux qui avaient voulu le sauver.
— « La Convention nationale, ou au moins une partie, en votant la mort du tyran, a renversé la monarchie. »
— « Nous avons tous voté la destruction de la monarchie, » s’écrièrent plusieurs voix; et l’ Assemblée entière se leva proclamant : « Vive la République! » et agitant les chapeaux en l’air.
— « Oui , citoyens, en votant la mort du tyran , nous avons consenti à tout risquer, tandis que ceux qui n’ont pas coopéré à ce grand acte, n’ont rien hasardé. Je n’examinerai pas si ceux qui ont voté la mort avec la restriction de l’appel au peuple, doivent être confondus avec les non-votants. J’aime à penser que ceux qui n’ont point signé la protestation du 2 juin, sont revenus à nous, et ne font qu’un avec la représentation nationale. En résultat , quel sera l’effet de la rentrée des soixante et dix députés? Y a-l-on bien pensé? Avez-vous réfléchi à l’intérêt politique, à votre propre intérêt? Si ces hommes n’ont point changé de système, jusqu’où se portera le délire? et alors quel sera le sort de la République? Ne faut-il pas que la Convention présente l’aspect d’une parfaite union? Peut-être ceux pour qui l’on parle pourraientils dire à leurs défenseurs, « vous êtes nos plus grands « ennemis. » Je pense donc que nous devons attendre le rapport. Nous verrons quelle impression feront sur nous la protestation, dont le texte ne nous est pas encore communiqué , et la lecture des pièces. Songeous à l’intérêt politique; nous ne laisserons pas
prévaloir sur lui l'intérêt léger ou criminel d’une faction. »
Ce discours était remarquable, il annonçait ce qu’allait être la nouvelle phase de la Révolution qui datait du 9 thermidor. Il n’y devait plus être réellement question de la liberté; l’intérêt politique dont parlait Thuriot, n’était autre que l’intérêt personnel des hommes qui, depuis le 10 août et le 31 mai s’étaient compromis par la mort du roi , par les actes tyranniques et par le système d’extermination du gouvernement révolutionnaire. Il fallait que cette aristocratie née de la démagogie conservât le pouvoir, comme place de sûreté. Thuriot venait de donner la préface d’une époque, qui devait se prolonger pendant plusieurs années.
S’il avait voulu maintenir la concorde et la paix dans la Convention , assurément le moyen était mal choisi. Il ouvrait la lice à des combats qui pouvaient devenir de plus en plus passionnés. Quelle que fût sa prévoyance, il n’avait pas aperçu qu’incessamment les progrès de la Réaction confondraient dans une communauté politique tous les hommes de la seconde révolution , que les Girondins deviendraient les alliés naturels des anciens Montagnards; qu’ainsi il n'y avait pas tant à s’inquiéter pour les intérêts révolutionnaires.
Une discussion vive suivit le discours de Thuriot. Pelet lui reprocha avec raison d’avoir donné l’exemple de ce qu’il redoutait, en recherchant les votes et en classant les députés d’après cet acte de leur vie politique. C’était exciter les passions, au lieu de les calmer; il releva aussi ces paroles : « La Convention est dans l’état où elle doit être, la France est satisfaite. »
Thuriot recula sur ce qui avait été le fond de sa pensée, et rappela que sa conclusion avait été non point d’opposer un refus absolu aux détenus , mais d’examiner la question. L’ordre du jour fut voté; Pénières proposa d’y mettre la condition que le rapport serait fait avant dix jours. La Montagne voulait l’ordre du jour pur et simple. La discussion se rengagea; on commença à produire des accusations et à annoncer des pièces contre le fédéralisme, comme si l’on eût voulu faire de nouveau le procès des Girondins. 11 y eut un conflit d’affirmations et de dénégations.
Tallien prit la parole ; il ne refusait point le renvoi des pièces aux comités. 11 voulait qu’on décidât du sort des représentants par de mûres délibérations. — « Le temps n’est plus où on venait demander les têtes qu’il plaisait aux dominateurs de désigner; où l’on poursuivait le seul homme qui eût dit la vérité sur les plaies de la Vendée , Phélippeaux. Ce qui a caractérisé la révolution du 9 thermidor, c’est la justice à l’ordre du jour. Il faut donc que nous sachions la vérité sur nos collègues, qui souffrent dans une prison depuis si longtemps. Terminons cette discussion. Le souvenir du 31 mai a été consacré par une fête : nous la célébrerons; c’est une grande époque. » 11 demanda l'ordre du jour pur et simple.
Parmi les pièces qu’on avait annoncées, il y en avait une qui mettait à la charge des Girondins cette conspiration qu’on avait successivement imputée à Danton , à Robespierre , au général Dillon. On demanda des explications à Cambon. Il n’en donna point et parla confusément, accusant et disculpant tour à tour les différents partis ; il en vint à de dures récriminations contre Tallien.
« Faut-il déchirer le voile? — Oui, oui, cria-ton en applaudissant. — Je vais donc remplir mon devoir.
« Le système de la Terreur n’est pas récent. Il avait précédé l’ouverture de la Convention. On voulait forcer l’assemblée législative à prononcer la déchéance, elle résista ; alors elle fut attaquée par tous les moyens. On organisa le 2 septembre. Ouvrez les registres de l’histoire, vous y verrez.... — u Nommez » criait-on.
— « Le 31 août , un homme de la Commune, Tallien, nous dit : « Nous avons fait arrêter les prêtres « perturbateurs; nous les avons fait enfermer, et sous « peu de jours le sol de la liberté en sera purgé. »
« C’est de cette époque que date la Terreur ; depuis elle n’a fait que changer de mains. On veut nous intimider, mais je le déclare, je ne tremblerai pas devant toi, vil calomniateur. » — La Montagne applaudissait.
— « Croyez-vous que je veuille vous engager à revenir sur le passé? Non, je conserverai les principes de la représentation nationale. Np regardons pas en arrière. »
Tallien, contre qui cc coup avait été monté, pouvait avoir quelque difficulté à se défendre ; il rejeta sur la Commune le crime du 2 septembre, et se vanta des victimes qu’il avait sauvées. 11 parla surtout du Temple dont il avait, disait-il, empêché l’invasion.
— « Je pourrais dire tout cc qui se passa alors, mais la Convention semble vouloir qu’on jette un voile sur cette époque malheureuse. Je demande que toute ma conduite dans ces temps malheureux soit examinée sévèrement. Je ne suis pas un de ces hommes qui ont inondé de sangles départements; je n’ai point rendu la Révolution odieuse par des noyades ou des
fusillades. Vous voulez détourner l’attention publique de dessus vos crimes. Vous parlez de ce qui s’est passé au bord de la Seine, pour qu’on ne songe pas aux rives de la Loire. Moi, que vous accusez du massacre des prêtres, j’appelle les regards du peuple sur les milliers de victimes que vous avez immolées dans le midi; dont vous avez fait regorger la Loire. Tout à l’heure, j’ai conservé des ménagements, je ne voulais point exciter des divisions dans l’Assemblée, mais puisque vous appelez sur moi la vengeance publique, je l’appelle sur vous , vous , anciens membres du comité de salut public; sur vous, anciens membres du comité de sûreté générale, sur vous, représentants en mission dans le Pas-de-Calais, dans le midi et sur les bords de la Loire. « — Chacune des phrases de l’orateur était accueillie de bruyants applaudissements. — « Que le peuple prononce entre vous et les patriotes qui se sont jetés dans le gouffre des révolutions, et qui maintenant sont exposés aux poignards dont vos satellites les menacent chaque jour. Jamais le sang innocent n’a été répandu par mes ordres, jamais ce souvenir ne vient troubler mon sommeil, je suis pur. Interrogez les habitants de Bordeaux. Ils vous diront si j’ai commis des exactions; si j’ai fait punir d’autres que les coupables. Faites la même question à Nîmes, à Nantes, et dans toutes les parties de la République , et vous verrez quelle sera la réponse. Si de pareilles accusations se renouvellent, je déclare que sans attendre le décret qui réglera les formes de l’accusation des représentants , je m’élancerai au tribunal révolutionnaire et j’y entraînerai l’accusateur avec moi. » Si la Révolution eût à ce moment atteint son terme, si les esprits avaient pu être tranquilles dans le pré-
sent, confiants en l’avenir, ces querelles entre les hommes mêlés aux sanglantes insurrections , aux massacres, aux exterminations juridiques, à tous les crimes de la Terreur; ces imputations auxquelles les uns ne pouvaient répondre que par des récriminations contre les autres , auraient été regardées par les honnêtes gens avec un calme méprisant ; ils y auraient trouvé une sorte de vengeance. Mais les destinées du pays étaient toujours entre les mains des révolutionnaires; la liberté, la propriété, la vie des bons citoyens restaient encore à leur merci : la paix ou la guerre dépendaient encore de leur volonté. II fallait choisir parmi eux et prendre pour défenseurs, pour chefs de parti ceux qui, poussés par les circonstances ou revenus à la raison et à l’humanité, reniaient et voulaient oublier leur passé le plus récent, se déclarant ainsi ennemis de leurs anciens complices, plus insensés et plus obstinés dans leurs passions ou leur orgueil.
Tallien avait donc pour lui l’opinion du dehors; il était poussé par le courant; c'était lui qui avait le verbe haut. On ne lui répliqua point ; ses adversaires le laissèrent parler de sa mission de Bordeaux et de l’humanité qu’il y avait montrée. On aurait pu citer les lettres écrites par lui à la Convention ou aux Jacobins qui en rendaient un tout autre compte : ce n’était pas alors de son humanité qu’il se vantait. Maintenant il lui convenait de se souvenir seulement de la seconde époque de son proconsulat, où en effet, il était devenu tout autre et avait acquis des droits à la reconnaissance des habitants de Bordeaux : c'était pourquoi il pouvait les appeler en témoignage.
La Convention entendit ensuite de longues explica-
144 HOUE DE l’ ACCUSATION DES DÉPUTÉS.
lions sur le 31 mai, que Robert Lindet chercha à justifier. Bréard donna aussi des détails sur la conspiration de Danton et de Robespierre dont Cambon avait parlé et du projet qu’avaient eu un moment les amis de Danton d’y prendre les motifs d’accuser Robespierre, hâtant ainsi de quelques mois le 9 thermidor ; mais ces récits n’avaient plus alors un intérêt de circonstance : l'Assemblée finit par adopter l’ordre du jour pur et simple, sans prescrire aux comités un délai fixe pour présenter un rapport sur les députés détenus. •
Leur délivrance devenait la grande affaire, la question de parti ; la Montagne ne voulait pas même qu’on accordât à ceux qui étaient malades la permission d’être soignés dans leur domicile. Goujon réclamait au nom de l égalité contre celte tolérance. — « Us sont innocents, disait la droite, et Carrier est encore libre ! »
La Convention, ou du moins la majorité des trois comités, ne semblait pas aussi empressée que l’opinion publique de voir Carrier en jugement. 11 y avait une sorte d’hésitation à remettre les représentants sous lajuridiction du tribunal révolutionnaire. De quelques précautions , de quelques formalités qu'on entourât la mise en accusation, l’exemple serait donné; on fournirait un précédent pour d’autres poursuites. Carrier n’était pas le seul dont la conduite pendant sa mission fût accusable. Déjà on avait mis , sous une prévention pareille , Joseph Lebon en état d’arrestation. Merlin de Douai , au nom des trois comités, présenta un projet de procédure et d’examen préalable par la Convention. Un autre projet avait été proposé en même