‹ Histoire de la Convention nationale. T. 5Chapitre 42 sur 168 · MODE DE L'ACCUSATION DES DÉPUTÉS · texte numérisé non relu

MODE DE L'ACCUSATION DES DÉPUTÉS

temps et «avait semblé digne d’attention, on le renvoya à l’examen des comités. Ce fut encore un retard de quatre jours.

La discussion fut calme. Le projet du comité décidait la principale question : « La Convention prononcera seulement l’accusation et ne se constituera point jury de jugement. »

Beaucoup de représentants témoignèrent l’inquiétude des dénonciations calomnieuses ; ils s’indignaient à la pensée qu'un royaliste, un Vendéen pût porter atteinte à l’honneur, à la considération d’un député. Ils demandaient des peines sévères , et même la peine de mort contre toute inculpation mal fondée. On répondait que les comités à qui la dénonciation serait présentée et renvoyée, ne feraient aucun rapport si elle leur semblait évidemment mal fondée ou calomnieuse; qu’ainsi, elle serait éteinte dans le mépris; tandis que pour la déclarer calomnieuse, il faudrait la discuter.

« Lorsque le rapport des comités conclura qu’il y a lieu à examen , la Convention procédera-t-elle directement, ou une commission sera-t-elle d’abord chargée d’un examen préalable? » — 11 fut décidé qu’il y aurait une commission; après quelque débat, on décréta que la commission serait de vingt et un membres, désignés par un tirage au sort, et qu’aucune récusation ne serait admise.

La communication des pièces à l inculpé et l’obligation de l’entendre furent décrétées.

On régla que la Convention voterait sur l’acte d’accusation par appel nominal.

Dès que le décret fut voté , les membres de la commission furent tirés au sort. Elle ne pouvait siéger v. « 10

que si tousses membres étaient présents, et devait faire son rapport sous trois jours.

Cependant le bruit se répandait dans Paris que la Convention avait dessein de sauver Carrier. Il y avait même un peu d’agitation. Tous ces retards avaient suscité de l’impatience dans les esprits. Le comité de sûreté générale envoya son signalement aux barrières. 11 chargea la police de le faire surveiller avec prudence et de le conduire au comité de sûreté générale s’il tentait de sortir de Paris, mais en observant tout le respect dû à son caractère.

Carrier s’apercevant qu’il était suivi, insulta l’inspecteur de police; une sorte de rixe en résulta, et Carrier fut amené à la commission comme s’il y avait eu un mandat d’arrêt.

Ce malentendu irrita les Montagnards; ils se plaignirent de ce manque d’égards. Levasseur disait : « On cherche à donner de l’éclat à cette malheureuse affaire. »

L’ordre donné à la police avait été signé par Montmayou, un très-zélé jacobin, membre du comité de sûreté générale. 11 justifia, non point l’inspecteur qui fut puni , mais le comité. On avait eu lieu de craindre qu’une insurrection n’éclatât à Paris, si Carrier venait à s’enfuir.

Duliem dénonça le tribunal révolutionnaire comme favorable aux contre-révolutionnaires et hostile aux patriotes. — « L’acharnement qu'on manifeste n’est pas dirigé contre un seul homme. Les pamphlets appellent coupables les représentants qui, dans la Vendée, ont sauvé la République en suivant vos décrets; qui ont géré vos finances; qui au sein de la

Convention nationale ont montré du courage. Le journal de Fréron demande chaque jour une tête nouvelle. L’opinion publique est travaillée. Ce n’est pas l’opinioD du peuple : c’est celle de quinze ou vingt mille muscadins, qui viennent de toutes les armées, sous des prétextes ou avec des passe-ports donnés par les chouans : c’est l’opinion des détenus qu’on a relâchés par une funeste indulgence. Je parle sans crainte; je n’ai point peur du venin de l’aristocratie qui s’est introduit dans la Convention. Je me moque des intrigants et de Fréron. Je ne m’inquiète pas d’un Tallien ni d’un tas de libellâtes, j’en appelle à la justice du peuple. » — L’ordre du jour mit fin à une discussion qui devenait encore personnelle et injurieuse. Mais chaque jour, à propos de chaque circonstance, les querelles renaissaient plus violentes et plus ignobles.

Les Jacobins ne pouvaient se résoudre à la perte de Carrier. Ils avaient si souvent applaudi à son énergie, à son patriotisme ou approuvé avec éloge sa conduite, qu’ils entraient en fureur à la pensée qu’il allait être jugé, condamné et sacrifié à une opinion publique, dont la puissance les étonnait, accoutumés qu’ils étaient à avoir pour auxiliaire une autre opinion publique. Beaucoup de conventionnels montagnards avaient aussi pendant leur mission exercé une tyrannie horrible et sanguinaire; après Carrier, leur tour pouvait venir, et lors même qu’ils auraient échappé à une sentence juridique, ils auraient été condamnés à vivre dans l’opprobre et la malédiction. Carrier était pour eux le représentant de la cause révolutionnaire et du gouvernement démocratique. Non-seulement ils abhoraient la royauté, l’aristocratie et la contrerévolution, mais ils avaient une aversion égale pour

une république telle que les Girondins l’avaient conçue ; ils la traitaient d’oligarchique, et la comparaient à Venise gouvernée par un sénat et le conseil des Dix. Ce n’était pas que le pouvoir absolu fût contraire à leurs idées, mais ils le voulaient conféré et soutenu par la populace. Les classes éclairées et indépendantes étaient regardées par eux comme les ennemis naturels du despotisme démocratique.

Ils s’étonnaient de l’imprévoyance de ceux de leurs collègues, qui, après avoir siégé à la Montagne et approuvé de leurs votes et de leurs discours tout le régime de la Terreur, s’enrôlaient dans la réaction à la suite deTallien et de Fréron. — « On veut commencer par nous tuer, leur disait Duhem; puis on vous tuera après. » — Un autre disait: — «Nos ennemis ne veulent pas seulement faire guillotiner Carrier ; les aristocrates de Lyon ou de Marseille viendront déposer contre tels ou tels. Les représentants fidèles à la cause du peuple subiront le sort dû aux conspirateurs. » — Levasseur rappelait que les Vendéens avaient aussi égorgé des patriotes et il y trouvait une excuse aux actes de Carrier. Il racontait complaisamment que lui-môme avait été obligé de faire fusiller des prisonniers que, d’après ses ordres, on conduisait à Orléans, et qui avaient voulu profiter de la faiblesse de leur escorte pour s’échapper. Avec une rare impudence de mensonge, il disait que la guerre de la Vendée avait été organisée par Dumouriez , Gensonné et la Gironde.

Billaud-Varennes alla plus loin. « Le lion n’est pas mort, disait-il; à son réveil, il exterminera tous ses ennemis. La tranchée est ouverte : les patriotes vont reprendre leur énergie et engageront le peuple à se réveiller. »

Ce fut cette phrase, prononcée à la tribune des Jacobins, que Bentabolle, naguère ardent montagnard, déféra à la Convention. Un homme qui avait siégé sur les mêmes bancs que lui, mais qui ne se détournait point de la voie révolutionnaire, lui cria comme injure : — « Tu as sauvé ton frère de la guillotine. » — Duhem l’apostropha en jurant, l’appelant coquin, et lui reprochant d’avoir fait mettre des nobles en liberté.

— « Contre qui le peuple doit-il se réveiller? continua Bentabolle; ce ne peut être que contre la Convention. »

Billaud eut peine à se faire écouter ; les tribunes publiques l’accueillaient avec des murmures injurieux. — « Oui, les contre-révolutionnaires lèvent la tête plus que jamais. 11 faut être de la plus insigne mauvaise foi pour le nier. N’a-t-on pas, entre autres aristocrates, mis en liberté la nommée Tourzel, qui fut la gouvernante des enfants de France; elle qui a osé dire à la commune quelle donnerait cent fois sa vie pour sauver le petit Capet? une femme astucieuse, capable de former à elle seule un noyau de contre-révolution. » — Ici les rires interrompirent l’orateur. Il insista sur les mises en liberté des aristocrates et la persécution des patriotes. — « Comment donc trouver mauvais que j'invite le peuple à se réveiller? Lorsque tant de dangers l’environnent, il ne doit pas sommeiller sur ses droits, ou bien il sera conduit à l’esclavage. »

Tallien répondit : — « Les Jacobins , ces hommes qui veulent écarter le peuple du chemin de la justice et le porter à tourner ses mains contre la Convention, ont vu la France se prononcer avec énergie contre les

hommes de sang, contre ceux qui veulent perpétuer un système abominable; alors ils se sont dit: « Effrayons les bons citoyens ; répandons qu’on va attaquer toutes les époques de la Révolution , et nous réunirons à nous tous ceux qui y ont contribué. Ils veulent faire considérer comme des mesures révolutionnaires les horribles assassinats qui ont ensanglanté la Loire et qui ont fait périr beaucoup de patriotes. Ils veulent éveiller le peuple pour qu’à la faveur du mouvement qu’ils exciteront, ceux qui ont approuvé les mesures prises par Carrier , eux et lui trouvent un moyen de salut. »

Billaud réclama. — « Je n’ai point approuvé les mesures de Carrier. »

Peut-être Tallien, qui avait sauvé M°" de Tourzel au 2 septembre 1 , venait-il de contribuer à sa mise en liberté ; il n’osa point l’avouer et dit qu’il ne la connaissait point. Puis , se moquant des peurs de Billaud, il disait : - — « Est-ce une raison pour faire flotter l’opinion du peuple entre votre système sanguinaire et le système de la justice ? celui-ci seul doit régner. Que ceux qui veulent égarer le peuple et souiller sa pureté aillent conspirer dans une autre salle ; pour nous, nous resterons ici , bien décidés à anéantir ceux qui ne veulent pas le règne de la justice. »

Legendre déclara plus vivement encore la guerre aux Jacobins. — « Les corsaires politiques n’ont pas encore fait leurs prises; ils regrettent ce qui leur est échappé. Les Jacobins cherchent à jeter un voile devant les yeux du peuple. S’il arrivait, je ne dis pas

1 Mémoires de 11. de Lavalelie,

une insurrection (de leur part il ne peut venir qu’une révolte) , alors vous sauriez quel parti prendre. Quand on connaît les chefs de la révolte, elle cesse à l’instant. D’ailleurs le peuple entier est pour la Convention.— Oui! oui! » s’écriait-on dans les tribunes. — te 11 ne soutient pas une poignée de misérables. Qui sont ceux qui blâment la délivrance des vieillards, des femmes, des infirmes, des hommes muets ou sourds qu’on accusait do conspiration parce qu’ils étaient riches ? Qui donc est mécontent de cette libération? les hommes de proie. Regardez-les en face; vous verrez leur visage verni avec le fiel d’un tyraD. La Convention est plus forte qu’une poignée d’hommes de sang, qui croient sans cesse qu’on demande leurs têtes. Pour moi, je voudrais les voir condamnés à ne mourir jamais ; je dirais à mes enfants, à mes neveux, en les leur montrant traînant une caducité misérable : « Soyez honnêtes gens : regardez le cri- « minel qui pâlit de honte quand il rencontre un « honnête homme. » S’ils se révoltent, s’ils lèvent la tête, s’ils persistent à nous encombrer de cadavres» le peuple s’unira à ses représentants pour frapper les scélérats; il ne vous abandonnera jamais et mettra les scélérats sous le glaive de la loi.

« De quoi vous plaignez-vous? de ce qu’on n’incarcère plus par centaines ? de ce qu’on ne guillotine plus cinquante, soixante, quatre-vingts personnes par jour? Ah! que notre plaisir est différent du vôtre! On ne faisait périr que sept ou huit victimes par jour lorsque la Convention chargea ses comités de déblayer les prisons ; alors on commença à guillotiner ces nombreuses fournées où se trouvaient, je ne le nie point, quelques contre-révolutionnaires,

mais aussi des innocents. Tel était votre déblayage à vous; le nôtre n’est pas semblable. Nous sommes allés aux prisons ; nous avons fait justice autant que nous l’avons pu. Si nous nous sommes trompés, nos têtes sont là pour en répondre. Ne deviez-vous pas être contents ? nous voulions vous faire oublier ; nous réparions vos crimes; et cependant vous allez dans une société dont vous avez fait un repaire affreux ; vous y allez pour égarer le peu de peuple qui s’y porte ; encore parmi les spectateurs de vos séances, beaucoup n’y vont que pour vous connaître et vous apprécier.

« Je ne désigne personne : c’est à chacun à se reconnaître; mais la Convention doit se rappeler que c’est à elle à mettre la main sur les plus grands coupables; elle doit savoir que ceux qui font les motions les plus séditieuses sont dans son sein. Je demande que, lorsque quelqu’un de ses membres aura prêché la révolte aux Jacobins, elle sévisse fortement contre eux. «

Ce discours fut sans cesse interrompu par des applaudissements. Comment aurait-on pu s’étonner de voir les esprits s’enflammer de plus en plus contre les artisans de la Terreur, contre ceux qui, après avoir pratiqué ce système , cherchaient maintenant , non pas seulement à le justifier , mais à le glorifier? L’ardeur de haine et de vengeance qui chaque jour devenait plus vive, l’était moins encore que les discours de Legendre et le journal de Fréron. Pour faire oublier ce qu’ils étaient et ce qu’ils disaient six mois auparavant, ils donnaient le signal d’une réaction passionnée.

D’autre part les Jacobins agissaient et parlaient

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