‹ Histoire de la Convention nationale. T. 5Chapitre 44 sur 168 · SÉANCES ORAGEUSES · texte numérisé non relu

SÉANCES ORAGEUSES

La majorité commençait à être impatiente que justice fût faite de Carrier; en attendant les séances devenaient encore plus scandaleuses. Peut-être la Convention n’avait-elle jamais été le théâtre de scènes pareilles à une nouvelle querelle de Cambon et de Tallien ; elle éclata sur une question qui n’avait d'abord rien de politique. La récolte avait été mauvaise; beaucoup d’autres causes avaient produit la rareté du blé. Le ma'ximum fixé par décret n’était plus en rapport avec la vraie valeur des grains; mais si or élevait le maximum, les revenus des capitalistes, rentiers, gens à gages ou fonctionnaires ne seraient plus en proportion avec le prix des subsistances.

Tout le système des assignats se trouvait engagé dans cette discussion. Cambon avait demandé une augmentation des traitements correspondant à l’augmentation du prix des grains. Tallien traita cette proposition de perfide. Alors le grand administrateur des finances révolutionnaires entra en fureur; il lui sembla que sa probité était mise en doute : « Entrons

en lice, Tallien et moi. Je n’ai eu aucun maniement de fonds ; j’ai surveillé l’administration. As-tu montré le même désintéressement? Les sommes dépensées par la commune au mois de septembre 1 792 n'ontelles pas été payées sur ta signature? Leur destination ne te fait-elle pas rougir? Oui, je t’accuse, monstre sanguinaire ; appelle-moi robespierriste si tu veHX: je t’accuse d’avoir trempé tes mains, du moins par tes opinions, dans les massacres des prisons. »

Une voix s’éleva pour lui reprocher aussi la part qu’il avait eue dans l’enlèvement des prisonniers d’Orléans, livrés à Fournier l’Américain; d’autres paroles injurieuses lui furent adressées.

156 ÉMEUTE COPiTIlE LES JACOBINS.

Tallien déclara qu’il répondrait ailleurs que dans la Convention aux invectives qui lui étaient jetées ; il traita la question des assignats, mais sans être écouté. Les députés jacobins ne cessèrent pas de l'interrompre et de lui crier des injures. Ce qui les excitait ainsi c’étaient les articles insérés chaque jour contre eux dans les journaux de Fréron et de Tallien. Cette séance n’eut aucun résultat Un ordre du jour mit fin à cette indécente altercation.

Une assemblée où se renouvelait 6ans cesse un pareil spectacle perdait nécessairement tout droit au respect; la nation ne pouvait reconnaître les hommes, qui se traitaient mutuellement de la sorte, comme dignes d’être ses représentants. La Convention était cependant la seule autorité subsistante; les armées lui obéissaient et allaient imposer la paix aux puissances coalisées. En même temps, maintenir l’ordre à l’intérieur devenait une tâche au-dessus de ses forces; elle perdait toute puissance morale et commençait à ne plus faire peur à aucune opinion. Les Jacobins travaillaient à réveiller les émeutes des faubourgs. La troupe de jeunes gens qui se réunissaient chaque jour au Palais-Royal, se grossissait, devenait plus hardie et s’amusait à manifester ses opinions en faisant du tapage.

Le rapport sur Carrier devait être lu à la Convention le 1 1 novembre ; mais on craignait qu’il n’y eût encore des retards ; d'ailleurs les muscadins (on appelait ainsi les bruyants réactionnaires), n’étaient pas assurés que la majorité votât pour l’accusation. 11 était manifeste que les Jacobins voulaient sauver Carrier. Les discours qui étaient prononcés à leurs

séances; le soin qu’ils prenaient depuis quelques jours de remplir leurs tribunes publiques et même d’envahir les tribunes de la Convention , jetaient de l'inquiétude dans le public.

Le 19 novembre, sur le soir, une trentaine de jeunes gens étaient réunis au Palais-Royal dans le café de Chartres, qui était leur rendez-vous habituel. Après avoir dîné et beaucoup parlé des affaires publiques, quelques-uns, sans en avoir formé le projet d’avance, sans bien savoir ce qu’ils allaient faire, dirent gaiement : — « Allons faire le siège des Jacobins. »

Ils sortirent de la galerie sans armes, mais portant chacun un gros bâton, comme c’était alors la mode. Ils criaient: — « A bas les Jacobins! nous allons aux Jacobins! vive la République, vive la Convention ! » — A ces cris, on sortit de même des autres cafés; les promeneurs du jardin se joignirent à la bande joyeuse; les commis marchands étaient aussi réactionnaires et aristocrates; ils se hâtèrent de fermer leur boutique, et, prenant leurs bâtons, ils grossirent le rassemblement qui devenait nombreux.

Ils arrivèrent à la porte des Jacobins, qui leur fut fermée. Les sociétaires envoyèrent demander protection et secours aux postes voisins.. Une patrouille se rendit à leur réquisition, mais ne se mit point en devoir de repousser les muscadins; les soldats et leurs officiers étaient seulement spectateurs.

Le président des Jacobins s’était couvert de son bonnet rouge; la société était consternée. Les jeunes gens frappaient la porte à grands coups ; en même temps on jetait des pierres aux fenêtres; elles brisaient les vitres et tombaient dans la salle.

Quelques Jacobins, armés aussi de leurs bâtons,

f58 ÉMF.ITE CONTRE LES .JACOBINS.

firent courageusement une sortie; il y eut un commencement de bataille à coups de canne. On entendait fcs cris de ralliement : — «A moi Jacobins ! à moi muscadins! »

Les spectateurs effrayés s’écoulaient par une autre porte. 11 y avait là beaucoup de femmes, de celles qu’on appelait les tricoteuses de Robespierre, et probablement d’autres aussi qui étaient venues par pure curiosité. Les muscadins saisirent ces malheureuses, les maltraitèrent et les fouettèrent. Quand elles réclamaient et assuraient que loin d’être jacobines, elles étaient muscadincs, on ne les écoutait pas, et on leur répondait: — « Que faisais-tu là, au lieu d’être dans ton ménage avec tes enfants? » — Cette exécution fut un sujet d’indignes plaisanteries. Les muscadins assuraient qu’ils avaient ainsi traité la femme du conventionnel Crassous, qui était un jacobin.

Alors arrivèrent quelques membres des comités de la Convention, avec un détachement un peu plus considérable. Les assiégeants les accueillirent aux eris de vive la Convention ! vive la République , et demandèrent qu’on fît évacuer la salle des Jacobins.

• Les représentants en donnèrent l’ordre. Les Jacobins avaient cru le danger beaucoup plus grand qu’il n’était réellement. Ils obéirent et défilèrent entre deux haies de muscadins, qui les huaient, leur disaient des injures ou de méchants bons mots.

11 y eut de plus graves insultes et de fâcheuses voies de fait. Les jeunes gens reconnaissant, ou prétendant reconnaître quelques-uns des sociétaires qui passaient devant eux , disaient : — « Celui-là est du eomité révolutionnaire de ma section. — Voilà celui qui est venu m’arrêter, » et alors on leur donnait

des soufflets et des coups de pieds. Un vieux jacobin, homme obscur et sans considération, même parmi les siens, avait ce soir-là présidé la société : on le souffleta, et on jeta son chapeau dans la boue.

Le lendemain Duhem , Duroy et d’autres Montagnards portèrent de vives plaintes contre le désordre de la veille, ils le racontèrent avec exagération. Ils furent injurieux contre les thermidoriens et les membres des comités, de sorte qu'on les écouta sans faveur et même sans pitié. On demanda que Rewbell rendît compte, au nom des comités, de tout ce qui s’était passé.

Rewbell avait, en ce moment, assez de consistance à la Convention; son opinion républicaine n’était pas douteuse, et il n’appartenait point à la coterie de Tallien, de Fréron, de Merlin de Thionville.

Évidemment si, dans cette circonstance, il y avait du danger pour quelqu’un, c’était pour les Jacobins; mais les membres de la Convention étaient tellement dans l’habitude de se croire menacés et en péril de mort, que Rewbell commença par la formule accoutumée ; — « Oui, je suis sur la brèche : ma vie est à la patrie, je l’offre; mais avant de la perdre, j’aurai le courage de dire toute la vérité.

« Où la tvrannie s’est-elle organisée? où a-t-elle ses suppôts, ses satellites? c’est aux Jacobins qui ont couvert la France de deuil, porté le désespoir dans les familles, couvert la République de bastilles, rendu le régime républicain odieux ? Les Jacobins ! si vous n’avez pas le courage de vous prononcer en ce moment, il n’y aura plus de république, et vous aurez des Jacobins.

« Sans doute il y avait des aristocrates, maisétaient-

ce des aristocrates qui conspiraient contre la République le 9 thermidor? Étaient-ce les aristocrates qui voulaient assassiner la représentation nationale ? Étaient-ce les aristocrates qui voulaient tout gouverner, afin de se gorger d’or? Non, c’étaient les Jacobins.

« Pouvez-vous, sans lâcheté, vous dissimuler que les Jacobins suivent encore le même système? Quelles sont maintenant les tribunes publiques des Jacobins? les mêmes qu’avant thermidor, remplies des furies de guillotine , et vous les voyez aussi assiéger nos tribunes.

« Depuis quelques jours, des hommes soudoyés par la faction se mêlaient aux groupes et tâchaient d’émouvoir la population. Le premier jour, ce manège leur a réussi, mais le lendemain, le peuple avait ouvert les yeux, et les battants ont été battus. Alors grand bruit : ils ont dit que tout était perdu, parce que des Jacobins ont reçu quelques coups de bâton. D’un côté on criait : « vive la Convention! » de l’autre : « vi- « vent les Jacobins ! »>

Le récit fait au nom des comités était un sujet de joie et d’applaudissements pour les spectateurs. 11 était contesté par les Montagnards. — « Plusieurs Jacobins ont été assassinés hier au Palais-Royal, » disaiton. — Rewbell répondait : — « On nous a amené au comité de sûreté générale des gens qui avaient été maltraités, et nous avons constaté qu’ils étaient de ceux qui criaient: « vive la Convention! »

La discussion se changea en démentis réciproques, renvoyés de la Montagne au rapporteur. De vives paroles lui furent aussi adressées par plusieurs membres du comité de sûreté générale , qui n’étaient

RAPPORT SUR CARRIER. 1 Gl

point d’accord avec lui sur les faits ni sur les opinions.

Il termina par une conclusion, que l’émeute avait dictée bien plus que la discussion.

«Les séances des Jacobins seront suspendues jusqu’à ce qu’il en soit autrement ordonné. »

Le débat devint encore plus vif. De part et d’autre on racontait les détails de la scène qui s’était passée aux Jacobins; Duhem rapportait les injures qui lui avaient été adressées : on l’avait appelé buveur de sang. Letourneur répondait en parlant des emportements et des violences de Duhem. Celui-ci assurait que tout avait été combiné dans les boudoirs de M“' Cabarrus, dont le père était banquier, et voulait s’emparer des finances de la République. Les uns et les autres protestaient de leur courage : ils étaient prêts à mourir pour la République.

La proposition de Rewbell fut renvoyée au comité.

Le lendemain, une pétition où justice était demandée pour les Jacobins, et contre les agitateurs aristocrates , devint l’occasion d’un nouvel orage. Malgré les clameurs de la Montagne, elle fut renvoyée aux comités, puis le rapporteur de la commission des vingt et un monta à la tribune, pour rendre compte de l’examen des pièces relatives à Carrier, et de sor. interrogatoire.

On ne pouvait pas entendre un témoin, lire une pièce, dépouiller une correspondance, sans découvrir quelque horreur ajoutée à celles qui étaient déjà connues.

11 avait donné un dîner à ses satellites, sur le bateau même où venait d’être exécutée une noyade, et il

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