‹ Histoire de la Convention nationale. T. 5Chapitre 61 sur 168 · DISCUSSION SUR LES ÉIIGRÉS · texte numérisé non relu

DISCUSSION SUR LES ÉIIGRÉS

sommes dans une situation horrible. Comment! on veut faire rentrer des hommes qui ont déchiré le sein de leur patrie? Je vous parle en Brutus. » — On se prit à rire. — « 11 n’y a pas de quoi rire, vous pleurerez un jour. J'avais un frère qui a eu la lâcheté d’abandonner son pays : c'est un monstre, et je suis le premier qui ai provoqué la loi de mort contre les émigrés. Je vous déclare que j’assassinerai le premier qui — >» — On ne lui laissa point achever sa phrase. — <f Mon opinion est que Levrault aurait dû mourir au sein de sa patrie. »

Le comité de législation essaya d’excuser sa proposition que personne ne soutenait.

Moïse Bayle témoigna la crainte que cette faiblesse ne devint un exemple invoqué pour rappeler les négociants et fabricants de Marseille qui avaient fui les massacres ou l’échafaud. — « On donnerait ainsi aux émigrés le droit de dire qu’ils ont quitté leur patrie par peur.

— « Tous les émigrés qui ne sont pas des monstres armés contre la patrie, sont, disait un autre, des lâches qui l’ont abandonnée dans le danger. »

La Montagne demandait la question préalable sur le projet de décret. — « Je m’étais , disait Merlin de Douai , proposé d’abord de l’appuyer. A ne considérer que l’intérêt particulier, sans doute la proposition du comité est juste; mais elle est contraire â l'intérêt général, donc elle est injuste et je m’élève contre elle. « — 11 ajouta : — « Je demande que les tribunaux et toutes les autorités constituées soient chargés de poursuivre sans délai, et selon toute la rigueur de la loi, les émigrés et les prêtres déportés qui sont rentrés sur le territoire français. »

21 G Discussion sur les émigrés.

Toute la gauche se leva en applaudissant.

Barras demanda la question préalable pour l’intérêt du peuple et l’honneur de la Convention.

En vain Bentabolle, représentant d’Alsace, alléguait les circonstances de cette émigration. — « Saint- Just et Lebas répandaient une telle terreur que trente mille cultivateurs ont émigré, disant : — « Si nous restons, nous serons guillotinés. »

Un des soixante-treize, Laurenceot, se risqua enfin à soutenir la cause de la justice et de l’humanité; pour se faire écouter, il commença par dire : — « Je ne viens pas soutenir la cause des émigrés, je suis leur plus grand ennemi. » — Cette précaution oratoire n’empêcha point les murmures et les interruptions; les Montagnards en désordre parlaient tous à la fois. On distinguait ces mots : — « Nous voulons les principes tout entiers : tout homme qui a émigré, soit par peur, soit par aristocratie, doit être frappé également par la loi. »

Barras prononça un discours tel qu’il aurait pu le faire en revenant de Toulon après les massacres qu’il y avait ordonnés.

Legendre disait: — « Qu’importe les familles particulières, c’est la grande famille que vous devez considérer. Celui qui fuit est un lâche; Danton a préféré la guillotine à l’émigration. »

La Convention avait, trois semaines auparavant, chargé un commissaire de prendre des informations sur les circonstances de l’immense émigration d'Alsace. Legendre voulut même que ce décret fût rapporté. — « 11 faut que la Convention déclare que jamais les émigrés ne rentreront en France, si ce n’est pour porter leur tête sur l’échafaud. >•

Page 1