DISCUSSION SUR LES ÉMIGRÉS
cette importance, qui intéressait à la fois le salut public et la vie de tant de milliers d’hommes, devait être traitée avec le calme de la raison et de la justice.
— « Il n’est personne dans la Convention, dit-il, quelle qu’ait été son opinion, qui puisse jamais être soupçonné de vouloir faire rentrer les émigrés en France. » — Toute l’Assemblée se leva, disant : « Non ! non ! cela n’est pas dans nos cœurs. » — « Ni dans votre sûreté, » ajouta l’orateur.
Il continua au milieu des clameurs de la Montagne. .
— « 11 est beau, leur répondit-il, d’être injurié quand on plaide la cause de l'humanité.
— « Quoi, disait-il, vous offrez une amnistie à Charette; et de malheureux paysans, qui ont fui devant les fureurs d’un misérable prêtre allemand vomi par l’enfer pour désoler l’Alsace, ne trouveront pas justice devant vous ! »
Il proposa de renvoyer la question aux comités pour examiner s’il n’était pas nécessaire de fixer le temps et les motifs de l’émigration ainsi que la qualité des émigrés.
La proposition fut aussitôt adoptée.
Merlin répondit aux vives réclamations de la Montagne que l’exception présentée par Bourdon était conforme aux véritables intentions des lois rendues contre l’émigration. — « Ainsi, en l’adoptant, l’Assemblée ne revient pas sur ce qu’elle a voté hier. C’est, comme on l’a dit, une question de rédaction. Les comités examineront la jtroposition de Bourdon et vous présenteront ensuite un texte définitif. »
Cette subtilité ne pouvait tromper personne. La Convention votait le lendemain le contraire de ce qu’elle avait voté la veille; mais l’unanimité de haine
contre la véritable émigration n’en était pas moins constatée.
La nouvelle rédaction disait : — « Ne sont pas réputés émigrés les ouvriers et laboureurs non prêtres ni ex-nobles, travaillant habituellement de leurs mains et vivant de leur travail journalier," leurs femmes et leurs enfants au-dessous de dix-huit ans, pourvu qu’ils soient sortis du territoire de la République depuis le mois de mai 1793 et qu’ils y rentrent avant le 20 mars 1795. »
Cette conformité dans la résolution de conserver intact le code révolutionnaire, hormis les dispositions qui dérivaient évidemment du despotisme de la Terreur, ne suffisait point pour établir l’harmonie dans la Convention ; elle était condamnée à être le théâtre continuel du plus ignoble vacarme. La majorité était en face d’un parti composé d’hommes violents, la plupart grossiers dans leurs habitudes, insensés dans leurs opinions; l’envie, qui était leur passion dominante, était devenue l'orgueil depuis qu’ils avaient régné et qu’on avait tremblé devant eux. Ils voulaient reconquérir le pouvoir ou du moins la domination sur le gouvernement. Pour eux, la Révolution fut toujours une bataille où il fallait être vainqueurs ou vaincus. Vainqueurs, ils ne comprenaient pas d’autre usage de la victoire que l’emploi de la terreur pour assujettir la société. Vaincus, ils ne pouvaient être soumis que par la peur. Les mesures révolutionnaires nécessaires pour eux, lorsqu’ils étaient les plus forts, étaient indispensables contre eux lorsqu’ils avaient perdu la bataille.
Aucun débat n’avait encore été plus honteux que
celui qui s’éleva au sujet de l’indemnité des représentants. Elle avait été primitivement fixée à dix-huit livres par jour. La dépréciation des assignats rendait juste d’en augmenter le montant; le prix de toutes choses avait plus que doublé ; ainsi portée à trente-six livres, cette indemnité n’était point une mesure excessive. On ne mit pas en question s’il était convenable d’accorder un- traitement aux députés, mais comme la Montagne savait que constamment cette indemnité avait été fort impopulaire, elle saisit l’occasion de faire paraître son désintéressement et l’avidité de ses adversaires. Ce fut le texte de beaucoup d’injures, de détails de ménage, d’apostrophes concernant la vie privée des orateurs. On disait à l’un , que le gouvernement de Robespierre lui payait une subvention pour son journal; à l’autre, qu’il avait abandonné sa femme et ses enfants. Puis, la discussion s’animant, les Montagnards étaient accusés de conspiration. Ne voulaient-ils pas avilir la Convention?
Afin de le prouver, Bentabolle lisait un journal rédigé par un représentant. — « Les républicains ont « une manière de raisonner aussi simple que sûre. « Telle chose plaît aux aristocrates , donc elle est « mauvaise. îugez d’après cette règle le 9 thermidor. « Les aristocrates applaudissent à cette journée ; « voyez quelles conséquences doivent en tirer les « sans-culottes. » — « La conspiration ne peut larder à éclater, » disait Bentabolle.
— « Ils ont fixé la mort des patriotes de la Convention à la fin de la décade, « disait-on.
Merlin de Thionville prit la parole : — « Si vous n’abattez pas d’un seul coup les restes de la horde maudite de Robespierre , c’en est fait de la Républi-
que. Ils voudraient avilir la Convention, ils n’y réussiront pas. Ce n’est pas lorsque l’Europe lui demande la paix, ce n’est pas lorsqu’elle peut fixer le bonheur du monde que trente misérables parviendront.... » Les applaudissements éclatèrent de toutes parts et se prolongèrent longtemps. — « Que trente misérables parviendront à traverser ses desseins.
« C’est ici seulement que je veux parler de royauté. Je le déclare : elle ne se relèvera jamais. Douze cent mille Brutus ont le glaive levé contre elle. Mais je dois désigner au peuple quelques monstres qui ne trouvent de bonheur que dans le sang. Dix-huit livres ne sont rien pour eux, ni trente-six non plus; ils ne veulent que la rapine; ils voudraient ressaisir le poignard avec lequel, avant le 9 thermidor, ils assassinaient la vertu. » — Les applaudissements se renouvelaient sans cesse. — « Tout serait calme parmi nous, si vous n’aviez pas à juger trois grands coupables, qui dictent des libelles contre vous pour détourner votre attention ; trois hommes qui vous assassineront, si vous n’en faites justice.
« Justice! justice! c’est le cri de la France, le cri de pos armées. La République ne veut plus de crimes, plus de barbarie; elle veut la punition des assassins du peuple, des hommes, qui de leur propre aveu, quarante jours après que Robespierre avait cessé de venir au comité, faisaient encore égorger par charretées; de ceux qui ont eu la cruauté d’appeler ici la femme de Phélippeaux pour y entendre l’arrêt de mort de son mari. »
— « C’est Billaud-Varennes, » crièrent plusieurs voix.
• — « Dans les départements, dans les armées, leurs noms sont en exécration. »
11 y eut encore quelques mutuelles dénonciations, quelques invectives réciproques avant que l’Assemblée passât à l’ordre du jour.
Le mouvement que le discours de Merlin de Thionville avait imprimé à l’opinion se lit bientôt sentir. Une des sections de Paris vint réclamer une mesure qui depuis longtemps était demandée et que les comités ne se hâtaient pas de décider : le renouvellement des officiers de la garde nationale. C’était encore les mêmes que du temps d’Henriot et de la commune. — « Si, comme au 9 thermidor, les chefs de la force armée suppriment vos ordres, les malveillants auront le temps d’accomplir leurs projets parricides; il ne restera au peuple que le désespoir.... et la certitude de sa vengeance. »
Cette section de Guillaume Tell protestait encore de son- exécration pour la royauté et ses vils partisans ; en jurant haine, haine éternelle aux terroristes et aux cannibales; elle jurait aussi de vivre et de mourir pour le maintien de la République, une, indivisible et démocratique.
D’autres sections venaient protester des mêmes sentiments; le mot d’ordre universel était, à ce moment: aversion profonde du royalisme, répression énergique des terroristes, vengeance exercée sur les hommes qu’on regardait comme leurs chefs.
On était dans cette disposition, lorsqu’il fut question de célébrer l’anniversaire du 21 janvier. Divers programmes furent proposés, plus ou moins semblables aux fêles réglées par David : des processions, des stations ornées de figures en plâtre ou en carton, des bûchers pour consumer les symboles de la royauté ,
des orchestres , des hymnes et des jeux scéniques. Le comité d'instruction publique, et même Chénier, croyaient encore à la grande influence des fêtes républicaines. On venait de régler avec quelles cérémonies la décade serait célébrée dans chaque commune de la République.
On était au fort d’un hiver qui fut le plus froid de tout le xvui* siècle; la population de Paris était réduite à une étroite ration de pain ; certes ce n’était pas le moment de promener un cortège théâtral dans les rues d’une ville désolée par la famine et la misère.
Tallien repoussa tous ces programmes renouvelés de Robespierre. La pensée de supprimer ce triste anniversaire ne pouvait se produire ; ni lui, ni aucun autre conventionnel n’en avait assurément la pensée.
— « C’est sur la place de la Révolution que s’est commis, disait-il, le grand acte de justice dont vous avez voté l’anniversaire. C’est sur la place de la Révolution que vous devez vous réuuir avec le peuple. Vous n’aurez point, comme l’an passé, l’effroyable spectacle d’une charretée de victimes amenées sous vos yeux et dont le sang a rejailli sur vous. Vous frémissiez; des hommes énergiques élevèrent la voix; elle fut étouffée par la tyrannie. Le jour qui se prépare ne sera point souillé. Nous jurerons au peuple qui s’associera à nos serments haine éternelle aux partisans des rois , guerre à mort aux terroristes et aux hommes de sang. »
L’anniversaire du 21 janvier devait donc continuer à être célébré comme consécration de la République, tant qu’elle durerait. Ces deux souvenirs étaient inséparables. Les conventionnels qui avaient voté la mort
du roi ne pouvaient consentir à porter la tête moins haute , ni laisser supposer qu’ils se reprochaient une sentence d’iniquité. Les Montagnards semblaient mécontents de la froideur et de l’absence de pompe qui se faisaient remarquer dans cette cérémonie. L’Institut national de musique qui depuis fut nommé le Conservatoire , avait été suivant l’usage réuni dans la salle de la Convèntion. 11 commençait à exécuter un morceau d’une musique' « douce et mélodieuse, » lorsqu’il fut interrompu par les murmures de la Montagne. Un représentant réclamait vivement la parole, l’orchestre se tut, et l’interrupteur fut appelé à la tribune.
— « Est-ce la mort du tyran qu’on célèbre aujourd’hui? Les musiciens ont-ils l’intention de déplorer sa mort ou de solenniser cet anniversaire? Je demande qu’ils s’expliquent. » Cette étrange sortie futapplaudie par les nns , tandis que les autres criaient : — «A l’Abbaye! »
Le Conservatoire se mit à jouer l’air, « Ça ira; » et Gossec, qui était directeur de cet établissement, témoigna « son affliction d’être ainsi soupçonné d’avoir pleuré la mort du tyran. Il avait seulement voulu exprimer les douces émotions qu’inspire aux âmes sensibles le bonheur d’être délivré d’un tyran. Une musique mâle et guerrière devait succéder à ce premier morceau. »
L’Assemblée traversa le jardin des Tuileries et se rangea autour de la statue de la Liberté sur la place de la Révolution. Rovère venait d’être élu président. 11 avait été révolutionnaire très-exalté; mais depuis
’ ifonileur du 2i janvier 1795.
proposition d’amnistie. 225
le 9 thermidor il s’était jeté fort en avant dans la réaction. Son discours se ressentit de l’embarras de sa situation, et le parti jacobin s’en aperçut. Les phrases où la tyrannie était maudite pouvaient présenter un double sens et s’appliquer au despotisme de laTerreur. Toutefois , il parlait du roi parjure et de la justice nationale.— « Le 21 janvier, disait-il , rappellera à tous les hommes investis d’un grand pouvoir, que la loi les atteindra quelque part qu’ils soient placés, s’ils en abusent. »
Après être rentré dans le lieu de ses séances, la Convention décréta que le 10 thermidor serait célébré par une fête nationale.
Cependant la lutte était évidemment engagée, la situation allait devenir critique. Les Jacobins et tout le parti terroriste stf préparaient à quelque mouvement populaire. Paris se remplissait de membres des comités révolutionnaires destitués, d'habitués des sociétés populaires arrivant de province. D’un autre côté, les thermidoriens se montraient décidés à poursuivre à outrance les membres des anciens comités, peut-être même les représentants qui dans leur mission avaient excité des sentiments de haine, manifestés chaque jour par les réclamations ou les adresses des départements.
11 se trouvait dans la Convention , comme dans toute assemblée politique , un certain nombre de députés étrangers à l’esprit de parti , autant par timidité de nature que par modération d’opinion, animés des meilleurs sentiments , mais qui ne savaient pas juger les situations ni les hommes. Il semble aux gens de ce caractère que si chacun avait autant de désintév. 15