PROPOSITION D AMNISTIE
resserrent et de bonté d’âme qu’eux-mêmes, les choses s’arrangeraient, et qu’on éviterait toutes les crises ou les dangers. L’énergie de la résistance les chagrine autant que l’énergie de l’agression; lorsqu’un parti ne veut faire aucune concession, ils sont prêts à supplier l’autre parti de les faire toutes.
Un honorable représentant de ce caractère , Boudin de l’Indre, était membre du comité de sûreté générale; le sort l’avait placé dans la commission des vingt et un. 11 entretint la Convention de ses scrupules et de ses hésitations. Après avoir déploré tous les maux qu’avait faits l’esprit de parti , et le chaos où le gouvernement révolutionnaire avait jeté la nation , il disait : « Comment pourrions-nous aujourd’hui distinguer ce qui est véritablement crime de ce qui n’a été qu’erreur ou entraînement. Depuis deux ans nous adorons le lendemain ce que nous avons brisé la veille; nous briserons demain ce que nous adorons aujourd’hui. Combien de fois , vous qui nous serrez maintenant dans vos bras, n’avez-vous pas proscrit nos têtes innocentes? Si nous voulions rechercher nos délits politiques, lequel de nous n’aurait pas à trembler? Nous offrons une amnistie à Charette, et nous préparons des échafauds pour nos collègues.
« Si nous voulions appliquer les règles de la justice distributive aux délits révolutionnaires, il faudrait frapper du même coup ceux qui ont exécuté les mesures que vous condamnez, ceux qui les ont ordonnées, ceux qui les ont provoquées, ceux qui les ont approuvées. Voulez-vous exercer une justice inflexible ? alors, hâtons-nous d’appeler des successeurs, car ces murs qu’on fatigue de clameurs impolitiques et antisociales, ne renfermeront plus que des accusés, des
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accusateurs et des juges. Nous reverrons les boucheries de députés, et nous serons mis encore en coupes réglées. Si vous voulez être inexorables , il n’y a pas de raison pour vous borner à sept, à dix, à douze représentants.
a Moi qui n’ai jamais été altéré du sang de mes semblables; moi, qui fus toujours prêt à verser le mien pour la liberté et l'égalité; moi, dont le cœur a toujours repoussé avec horreur les mesures atroces, je m’accuse hautement de n’avoir pas su mourir pour m’y opposer. Je ne voyais qu’une résistance inutile et une mort ignominieuse; je n’ai pas eu le courage de marcher à l’échafaud accompagné des malédictions du peuple. Les délits que vous voulez punir ont été commis sous mes yeux, et j’existe! Eh bien! que celui qui se croit exempt de toute espèce de reproche, se lève et me jette la première pierre. »
L’orateur concluait à une amnistie universelle, en exceptant les émigrés II avait exprimé de bons sentiments; il avait dit la vérité. Si alors il eût existé un pouvoir étranger à tous les partis , fort par lui-même, doué de discernement et de calme; s’il avait eu à gouverner une nation lasse de révolutions ; si les factions avaient été déjà brisées , réduites à l’impuissance et portées à se soumettre, il eût été possible et praticable de les amnistier et de les gouverner; mais on n’en était pas à ce point.
L’homme qui répondit à ce discours était loin de le comprendre. L’impartialité de Legendre avait consisté à poursuivre avec la même passion , d’abord les amis de la justice et de l’humanité, puis ses propres complices d’iniquité et de furie révolutionnaire.
— « C’est un beau rêve, dit-il, serions-nous donc
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encore sous le règne du despotisme où l’on n’accordait d’amnistie qu’aün de sauver de grands coupables? Pour qui vous propose-t-on une amnistie? pour des hommes qui ont établi autant d’échafauds qu’il y a de communes en France; pour des hommes qui, lorsque le fils allait réclamer justice pour son père, répondaient en faisant égorger le fils avec le père. Je n’accuse point notre collègue, je connais son humanité, mais la véritable humanité consiste à rendre justice à l’innocence et à punir ceux qui ont commandé et exécuté le crime.
« On prétend que le nombre des coupables est immense : les membres des comités révolutionnaires, les Jacobins et toute leur armée. Vous devez poursuivre seulement les chefs, et non pas ceux qu’ils ont trompés. 11 n’y a de coupables que ceux qui étaient à la tête du gouvernement. Collot , Uillaud et Robespierre sont synonymes pour moi.
« Non, les crimes ne peuvent être attribués à la Convention; les décrets qu’elle a votés n’ont obtenu son assentiment que parce qu’on ne lui disait point les faits, parce qu’on lui cachait la vérité. On ne vous a jamais lu la lettre par laquelle Danton et ses coaccu cusés vous demandaient à faire entendre des témoins. On vous a seulement dit que les accusés étaient en rébellion contre la justice. »
Après avoir donné de très-mauvaises raisons, il proposa à la Convention de passer « majestueusement » à l’ordre du jour. Ce qui fut en effet délibéré au milieu des applaudissements.
Peu de jours après, la proposition d’abolir la peine de mort fut encore plus mal accueillie; elle était présentée de bonne foi; mais on ne pouvait choisir un
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plus mauvais moment pour la produire. Lorsque la société se voyait encore menacée par des hommes qui avaient prodigué la mort et massacré tant de victimes innocentes, pouvait-on lui enlever les moyens de défense et d’intimidation contre des ennemis actifs tout disposés à recommencer leur système d’extermination?
Tallien n’était pas l’orateur le mieux choisi pour défendre cette cause ; il ne pouvait monter à la tribune sans que le 2 septembre lui fût rappelé; mais il était aguerri contre cette accusation. — « Venez la prouver, » répondait-il. On n’acceptait jamais le défi; il aurait répliqué par de dures récriminations. Billaud-Varennes pouvait les craindre ainsi que d’autres conventionnels. Tallien parla donc sans se troubler contre les misérables déclamations par lesquelles ou voulait neutraliser le courage des hommes qui avaient fait vœu de poursuivre les coquins et les fripons. — « II n’est pas possible, disait-il, de pardonner à ceux qui ont ensanglanté la France. Il est temps que la justice atteigne les grands scélérats, les chefs de la conspiration qui se trouvent parmi nous. Ils voudraient tout bouleverser, afin d’éviter, à la faveur du chaos, la mort qui les poursuit. »
La Convention ne pouvait pas donner journellement un pareil spectacle, la tribune ne pouvait pas retentii de semblables discours, sans que l’opinion publique s’en ressentît. La fermentation des esprits allait croissant, d’autant que les Jacobins de leur côté s’efforçaient de rallier et de recomposer leur armée des émeutes. Les réunions du café de Chartres et du Palais-Royal devenaient plus nombreuses et plus animées. Elles ne se composaient point, comme le di-
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saient les Montagnards, de chouans, d’émigrés et de royalistes. Les émigrés ne rentraient pas dans leur patrie où ils auraient trouvé la mort; la Vendée n’était pas encore pacifiée. La jeunesse de Fréron s’était recrutée dans les classes lettrées, dans le haut commerce, parmi les fils dont les parents avaient péri sur l’échafaud ou étaient encore dans les prisons. Pas une pensée de royalisme ne pouvait encore germer. C’était une ardeur de réaction qui, échauffée par les discours violents de Legendre ou de Merlin deThionville, par les journaux, par cette mutuelle influence qu’exercent les uns sur les autres les hommes assemblés, manifestait de jour en jour un plus vif désir de vengeance. Mais, aussitôt qu’on les accusait de royalisme, ils protestaient de leur amour pour la République, et s’offensaient d’être pris pour des contrerévolutionnaires.
Le journal de Fréron les trouvait trop raisonnables, et gourmandait leur froideur ou même leur faiblesse. 11 avait été question d’abolir enfin cet infâme culte de Marat, et de mettre un terme aux fréquentes invocations adressées sans cesse à cette divinité révolutionnaire par les journalistes jacobins et même par les orateurs de la Montagne. Le comité de sûreté générale, apprenant qu’on proposait parmi cette jeunesse d’aller briser le buste de Marat dans les rues et dans les salles de théâtre, avait pris des précautions de police pour empêcher cette exécution. Le café de Chartres s'était soumis plus complètement que ne l’aurait voulu Fréron, ou plutôt Dussbult, rédacteur de Bon journal.
Dans une nombreuse assemblée tenue dans le jardin du I’alais-Royal, un projet de réponse au journaliste fut proposé et accepté.
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— b Tu as pris pour une lâcheté un généreux pardon et l’amour de l’ordre. Crois-tu que le souvenir de nos malheurs ne parle pas à nos cœurs ulcérés plus éloquemment que tes feuilles ? Le bras de la vengeance était levé, l’amour de la patrie l’a arrêté. Sa voix nous a dit : « Trop de sang a coulé; on fut cruel « envers vous, soyez indulgents; on vous égorgeait, « pardonnez. »
«Nous avons tendu une main fraternelle à leurs mains teintes du sang de nos familles, et ils ont levé sur nous un poignard assassin. Ils veulent de grandes mesures? eh bien! ils les auront. Nous sommes debout; nous entourons la Convention; nous sommes forts d’elle, comme elle est forte de nous. Vous n’avez pas écouté la voix de la fraternité, vous entendrez le cri de la vengeance; vous avez rempli les tribunes de l’Assemblée avec vos satellites, nous irons aussi, nous. »
Les jeunes gens, dans la prév oyance d’une lutte qui semblait inévitable et prochaine, avaient soin d’établir de bons rapports avec les classes inférieures. — « Vous serez avec nous, disaient-ils, braves habitants des faubourgs. Vous vous rappelez que nous enlevâmes ensemble la Bastille et le repaire du tyran. Vous retrouverez en nous vos frères d'armes du 14 juillet et du 10 août. Ne laissons pas luire le moindre espoir pour la vigilante aristocratie. Montrons aux comités du gouvernement combien sont perfides les rapports de leurs espions , qui croient encore servir les Vadier et les Amar. »
Ils désavouaient même le projet de renverser le buste de Marat. — « Que nous importe qu’il soit au Panthéon; unissons-nous contre les brigands vivants . laissons en paix les morts, quels qu’ils soient.
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« La Convention, en prenant des mesures terribles contre nos égorgeurs, nous évitera la dure nécessité de les punir par les moyens qu'ils employaient euxmêmes. Nous défendrons nos représentants, nous leur ferons un rempart de nos corps, mais qu’ils se souviennent que nous avons nos familles à venger, et notre liberté à soutenir. » — « Vive la République, une, indivisible et démocratique! »
La Convention tardait beaucoup à réaliser l’espoir de cette jeunesse, qui devenait une sorte de puissance; en même temps, les orateurs thermidoriens, dans les dernières discussions, avaient dit tout ce qui pouvait rendre le café de Chartres plus exigeant et entreprenant.
Malgré la promesse de respecter le buste de Marat, deux semaines après cette profession de foi démocratique, une foule d’ouvriers du faubourg Antoine et de différents quartiers vinrent fraterniser avec la jeunesse dorée , dans le jardin du Palais-Royal. C’était justement le 21 janvier. Malgré le froid qui était très-vif, un cortège se forma et se mit en marche vers le Carrousel. On avait fabriqué un mannequin , représentant un Jacobin dans le plus sale costume de la Terreur. I)e longs cheveux plats , coupés en rond, coiffaient sa tête, où l’on avait posé une couronne; des gouttes de sang coulaient sur sou visage. Sous sa houppelande, il était habillé d’une chemise et d’un pantalon rouge. D’une main il portait un de ces portefeuilles, où alors on mettait des assignats; de l’autre main il tenait un poignard : on avait voulu lui donner quelque ressemblance avec Marat. Ce mannequin, assis dans un fauteuil de paille, était porté sur un brancard.
l.E RÉVEIL DU PEUPLE.
Lorsqu’on fut arrivé à l’espèce de chapelle où étaient déposées la baignoire et la lampe de Marat, qui y avaient été transportées du jardin des Cordeliers, on mit le mannequin à genoux devant le buste, puis il fut porté à la porte des Jacobins, rue Saint-Honoré; un orateur lui reprocha tous ses crimes : alors il fut brûlé à la grande joie de la foule. Les cendres furent ensuite jetées dans l’égout de la rue Montmartre. L’inscription « Panthéon des Jacobins » y fut placée.
Cette expédition se fit sans aucun désordre, sans que personne fût insulté ni maltraité. On cria beaucoup : — « Vive la Convention ! vive la République! à bas les Jacobins! à bas les buveurs de sang ! » — Aucune plainte ne fut portée à la Convention.
Très-peu de jours après, une autre manifestation fut plus éclatante. Les discordes révolutionnaires avaient, dès les premiers temps de la liberté, envahi les théâtres ; des œuvres dramatiques avaient été applaudies ou sifflées, selon les opinions que les auteurs avaient voulu flatter, selon les allusions que le public avait saisies. Le parterre était souvent devenu un champ de bataille. Certains théâtres avaient été républicains, d’autres royalistes. Beaucoup de comédiens avaient pris des rôles dans les factions politiques. Collot d’Herbois, Fabre dÉglantine, Dorfeuille, Grammont, d’autres encore avaient passé de leurs planches aux Jacobins ou à la Convention. Des discussions intérieures avaient séparé la Comédie-Française en deux troupes. Les patriotes avaient fondé au Palais-Royal le théâtre de la République; les aristocrates étaient restés dans la salle du faubourg Saint- Germain; elle avait été fermée pendant la Terreur, et