‹ Histoire de la Convention nationale. T. 5Chapitre 7 sur 168 · LIBERTÉ DE LA PRESSE · texte numérisé non relu

LIBERTÉ DE LA PRESSE

potisme et l'anareliie. En ce moment, Taüien croyait que la liberté de la presse lui serait favorable, et il répéta plusieurs fois : « La liberté de la presse ou la mort. »

Ce fut surtout aux Jacobins que cette grande question fut discutée ; les opinions y furent presque toutes vivement favorables à la liberté de la presse. Les révolutionnaires se faisaient illusion ; jugeant par le passé, ils pensaient que, dans cette guerre de journaux, la chance était pour eux; ils se croyaient essentiellement populaires, et ne voyaient pas qu’ils donnaient l’arme la plus puissante à la Réaction. Quelques vieux Jacobins ne s’y méprirent pas. — r « Est-ce pour les patriotes ou pour les aristocrates que vous réclamez la liberté de la presse? 11 serait insensé de la demander pour les derniers. Mais les premiers n’en ont pas besoin, puisqu’ils ont l’imprescriptible droit de crier aux armes contre les tyrans, et qu’ils seront toujours assez forts pour ne pas se laisser imposer silence par les aristocrates ! — Ce qui se passe ressemble aux roseaux, qui relèvent leurs têtes bourbeuses pour demander la permission d’insulter au chêne abattu par la tempête. »

La Convention s’occupa de la liberté de la presse beaucoup moins que les Jacobins ; les représentants de toute opinion la souhaitaient et ne la concevaient’ guère qu’illimitée. Les délits de la presse ne semblaient pas définissables; une juridiction administrative serait la censure; si elle était exercée par des juges électifs et des jurés, la sentence serait au gré de l’esprit de parti. Depuis les premiers jours de la Révolution, cette liberté avait été la licence, jusqu’au moment où elle avait cessé sous les menaces de la

Terreur. 11 s’agissait donc sur ce point, comme sur tout autre, de savoir si on aurait un gouvernement tyrannique, ou un gouvernement dont l’autorité ne serait pas assez forte pour imposer silence à ses ennemis. La Convention ne voyait nul moyen d’éviter cette alternative : c’était une conséquence inévitable de la situation révolutionnaire. La seule inquiétude à laquelle on voulut donner satisfaction, se rapportait aux délits de la presse envers les individus, la calomnie, la diffamation, l'injure. La Convention ordonna au comité de législation de préparer un décret contre ces abus de la presse. Un projet de déclaration avait été proposé par Fréron.

a La presse est libre. Dans aucun temps, pour aucun motif, sous aucun prétexte, elle ne recevra ni atteinte, ni effet rétroactif. — Tout corps législatif’, tout comité gouvernant, tout pouvoir exécutif, tout fonctionnaire qui, par décret, arrêté ou voie de fait, arrêtera ou gênera la liberté de la presse, se mettra par cela seul en état de conspiration contre les droits de l’homme, contre le peuple et contre la République. »

Cette discussion n’eut point de résultat. 11 ne s'agissait point de créer le droit, puisqu’on le regardait comme un droit naturel ; on n’avait à abolir aucune loi restrictive. Ainsi, du moment que les écrivains n’étaient plus emprisonnés et condamnés à mort, il y avait liberté de la presse.

Les journaux n’étaient pas encore assez rassurés pour se donner un plein essor, mais chaque jour ils devenaient plus hardis ; ils se sentaient appuyés par un public qui, longtemps comprimé, demandait un

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plein et entier affranchissement; bientôt il allait exiger justice du sang versé.

Un grand nombre de représentants, étrangers aux crimes de la Terreur, et qui avaient gémi en silence sous le joug de Robespierre et des comités sans nulle complicité active avec la tyrannie, auraient voulu qu’un voile fût jeté sur le passé; qu’il ne fût imputé à personne; que, considéré comme une nécessité fatale , il lut laissé dans l'oubli : amis de la République par opinion, ou par soumission au fait accompli , ils prévoyaient que la Réaction ne s'arrêterait pas dans ses vengeances et ses volontés ; que les partis se feraient une guerre acharnée , agiteraient convulsivement la France, et mettraient son avenir au hasard.

Mais une amnistie si complète, une si prudente résignation aux malheurs et aux crimes encore saignants, n’étaient pas admissibles. C’était méconnaître les sentiments que renfermait le cœur de tous les honnêtes gens ; il aurait fallu imposer silence aux familles désolées, aux amis irrités des victimes juridiquement assassinées; il aurait fallu étouffer la conscience publique, imposer silence à une nation entière; une tyrannie pesante et cruelle serait redevenue nécessaire pour empêcher la France de s'écrier contre les complices et les instruments de la tyrannie renversée. Sans doute la Convention pouvait craindre d’être tout entière enveloppée dans la Réaction , et qu’on lui imputât sa muette obéissance; mais c’était justement cette crainte qui allait entraîner la majorité dans le sens de l’opinion publique. Prendre sous sa protection les gouvernants de la Terreur et leurs agents, c’eût été accepter une odieuse solidarité.

D’ailleurs , ce n’était pas seulement Robespierre et ses deux amis que la majorité de la Convention , organe de l’opinion publique , avait voulu renverser et punir. Elle n'avait pas épousé la querelle de Billaud et de Collot d’Herbois, pour passer sous leur dictature ; elle avait réellement voulu mettre fin au régime de la Terreur, et quand d’abord ils s’étaient regardés comme vainqueurs; quand ils avaient prétendu conserver le pouvoir et en user ainsi qu’auparavant; quand ils avaient osé dire que le crime de Robespierre, c’était l’indulgence, la révolution du 9 thermidor avait semblé inachevée; l’autorité n’avait pu être laissée en de telles mains.

La Convention était donc encore destinée à se déchirer; elle avait à envoyer au supplice quelques-uns de ses membres; sou histoire se continuait par une nouvelle série de combats et d’exécutions sanglantes; elle allait encore délibérer, moins sur les intérêts du pays que sur des sentences de mort. 11 faut dire toutefois que la majorité aurait voulu éviter ces cruelles extrémités ; elle y fut conduite par les exigences de l’opinion publique, et par les actes de rébellion agressive de la faction révolutionnaire.

Dès le 12 thermidor, André Dumont disait: — « Souffrirez -vous qu’un complice de Catilina siège encore dans votre comité de sûreté générale? Souffrirez-vous que David, ce tyran des artistes, aussi lâche que scélérat, qui ne se présenta pas ici pendant la nuit du 9 au 10 thermidor, paraisse encore dans les lieux où il méditait l’exécution des crimes de son maître? 11 faut faire disparaître ces ombres du scélérat dont la France est délivrée. »

David s’excusa humblement d’avoir été trompé sur

le compte de Robespierre. « Je ne suis pas le seul, répondait-il; beaucoup de citoyens l’ont, ainsi que moi, cru vertueux. — Je vous assure que c’était bien plutôt lui qui me courtisait. »

On avait proposé d’expulser du comité de sûreté générale David, Jagot et La Vicomterie. Il fut décidé que le comité de salut public ferait un rapport sur les faits qui leur étaient imputés.

Bientôt arrivèrent de toutes parts les plaintes et les dénonciations contre les actes et l’épouvantable conduite des représentants en mission. Des pétitionnaires de Cambrai vinrent raconter les horreurs de Joseph Lebon, cet agent de Robespierre et de Saint- Just.

Lebon montait à la tribune pour se disculper. « Voilà un des bourreaux de Robespierre , » cria Bourdon de l’Oise. André Dumont appuya la dénonciation des pétitionnaires. « Ne laissez pas ce monstre enivré de sang souiller cette tribune; c’est à lui qu’on peut dire : Monstre , va aux enfers cuver le sang de tes victimes. — Le jour est venu où ces scélérats vont recevoir le salaire de leurs forfaits. Les bons citoyens se sentent renaître; les âmes se dilatent; la mort d’un de ces assassins est le triomphe des républicains. »

Ainsi parlait un homme de la Montagne, un représentant qui avait aussi été en mission et dont on aurait pu citer des lettres écrites dans le même style que la correspondance de Lebon; mais il disait, comme aussi d’autres commissaires de la Convention, qu’il avait fallu déguiser, sous un langage révolutionnaire, la modération et l’humanité de leur conduite. Lebon ne pouvait présenter cette excuse.

MAICNET.

Il répondit qu’il s’était conformé en tout aux décrets de la Convention et aux ordres des comités. « N’est-ce pas vous , disait-il , qui avez confirmé par vos applaudissements ces paroles de Saint-Just : La Révolution est un torrent qui doit entraîner tout ce qui se trouve sur son passage ?» — On lui citait d’affreux détails de cruauté; on lui criait qu’il suait le sang ; on l’accablait d’injures. La Convention. ordonna l’incarcération provisoire de Lebon.

Il ne trouva point de défenseur. Quelques Montagnards réclamèrent contre une telle précipitation. Le décret, qui avait permis qu’un représentant fût arrêté sans être entendu, venait d'être abrogé; mais Lebon avait eu, répondit-on, la permission de s’expliquer; les comités de législation et de sûreté générale feraient un rapport sur la mise en accusation: alors il serait appelé à se justifier.

Il avait allégué les ordres du comité de salut public. Un des plus ardents révolutionnaires de l’Assemblée, Charlier, dont les paroles étaient souvent peu réfléchies, dit à ce sujet: * Lebon serait-il moins coupable parce qu’il aurait eu des complices? »

L’arrestation de David fut aussi décrétée. Héron, chef de la police du comité de sûreté générale, fut de même envoyé en détention.

Rovère, député de Vaucluse, déposa une dénonciation contre Maignet et promit de donner de tristes détails sur les cruautés et les vexations de ce représentant; il importait de les faire cesser. Entre autres faits, il rapporta que toute personne possédant quinze mille livres de rente avait été déclarée suspecte pour

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ce seul motif et qu’on avait entassé deux mille détenus dans une église à Avignon.

Sans cesse la Convention recevait des pétitions qui demandaient justice de ces commissaires ou dénonçaient des actes de cruauté, d’arbitraire, de concussions; enfin il était permis de se plaindre et de réclamer.

L’Assemblée paraissait entendre parler pour la première fois de ces affreux désordres et les apprendre avec étonnement et affliction. On eût dit que jusqu’alors elle avait ignoré ce qu’étaient les missions de Saint-Just, de Lebon, de Collot d’Herbois, de Léonard Bourdon, de Carrier, de Maignet; ce dernier n’avait pas même été rappelé. Les départements du midi ne jouissaient pas encore de la délivrance du 9 thermidor. « Chaque jour le sang coule encore dans les départements des Bouches-du-Rhône, de Vaucluse et de l’Ardèche; les pères de famille sont incarcérés; la consternation est générale; nous vivons sous la tyrannie d’un bourreau de Robespierre. » Ainsi s’exprimaient deux pétitionnaires.

Il n’y avait pas contre Maignet la même notoriété que contre Lebon. Le théâtre de son horrible domination était plus éloigné; les pétitions n’arrivaient pas en foule comme des départements du Pas-de- Calais et du Nord. Bourdon de l’Oise s’offensa de la dénonciation portée contre Maignet; il parla de calomnie, et du coupable projet d’avilir la Convention ; il rappela qu’un décret avait ordonné que les réclamations devaient être préalablement portées devant les comités qui devaient ensuite faire un rapport.

Durand Maillane, comme ses collègues de îa Plaine, ne se hasardait pas encore à prendre part aux dis-

maignet.

eussions; peu de jours auparavant il avait demande la liberté des opinions, comme si le long silence qu’il s’était imposé lui eût fait perdre le souvenir qu’elle était de droit pour tout député courageux. En cette occasion, comme il était représentant du département des Bouches-du-Rhône, il demanda si l’on prétendait étouffer le droit de pétition ; il voulait qu’on entendît la réclamation avant de la renvoyer aux comités.

On insista dans le même sens que Bourdon de l’Oise. Les Montagnards commençaient à s’effrayer du réveil de l’opinion publique. « C’était, disait-on, une conspiration contre la représentation nationale; on voulait l’assassiner moralement. »

Ilovère parla plus hardiment que son compatriote Durand Maillane. «Les départements du midi sont sous le poignard des continuateurs de Robespierre. Tous les patriotes sont incarcérés ou guillotinés. A Tarascon, il y a trois mille cinq cents détenus; on leur a enlevé les assignats qu’ils avaient dans leur poche; on leur donne pour toute nourriture une livre de pain par jour. Quiconque leur porte des secours est emprisonné. Presque tous sont des cultivateurs, des pères de famille. Le désespoir est tel que les prisonniers se donnent la mort. Le juge de paix de mon canton a informé les comités de cet état de notre département. Les comités vous en ont-ils parlé? Non! » — Rovère avait été souvent applaudi, à ces mots les applaudissements redoublèrent.

Fréron, sans se souvenir de sa mission à Toulon, se joignit à Rovère et repoussa vivement la proposition de Bourdon de l’Oise.

Le débat s’animait de plus en plus. L’idée que la Convention allait être poursuivie et flétrie en détail

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