MA1G.NET
par l’opinion réactionnaire avait ranimé tous les sentiments jacobins.
Rovère voulut reprendre la parole. « Président, faites donc taire ce marquis, » cria Louchet. — Ruamps, Forestier, Élie Lacoste s’empressaient à prendre la défense de Maignet. « C’est la noblesse et le clergé qui ont livré Toulon, qui ont vendu la Corse aux Anglais, qui ont affamé le midi , en nous faisant perdre la marine de la .Méditerranée. Maignet n’a pas eu de ménagement pour ces traîtres : c’est là son crime. »
On lut à la tribune un arrêté de Maignet qui avait prescrit l’arrestation de tous les nobles; puis, pour prouver sa modération, un autre arrêté qui mettait en liberté l’auteur d’un ouvrage sur l’agriculture. La Montagne applaudissait à grand bruit. Moyse Bayle fit ensuite entendre à la Convention un mémoire justificatif de Maignet : c’était une dénonciation contre Rovère, qui lui-même en demanda l’impression.
Cette discussion semblait mettre en doute et en péril un des principes fondamentaux de la révolution républicaine. On osait prétendre que les ci-devant nobles avaient droit à la justice et ne devaient pas être persécutés ni proscrits.
Cambon, qui avait été un des plus vifs adversaires de Robespierre , présenta la question nettement. « 11 est du devoir de la Convention, dit-il, de se prononcer fortement. 11 ne faut pas que ceux qui ont fait les lois et les patriotes qui les mettent à exécution soient égorgés; il faut se décider sur les arrêtés que Maignet a pris. Si vous ajournez votre opinion à cet égard, la calomnie continuera à s’exercer sur ses actes. Je demande que la Convention les approuve. »
La proposition de Cambon fut adoptée et l’affaire fut renvoyée aux comités.
Il restait à décider une question générale : dorénavant les plaintes et pétitions contre les représentants en mission seraient-elles examinées au comité de salut public avant d’être présentées à la Convention? Tburiot appuya fortement cette proposition. Les paroles qu’il prononça témoignent combien l’opinion publique avait fait de chemin depuis un mois.
« Les contre-révolutionnaires ont toujours eu pour système de dénoncer l'un après l’autre les représentants envoyés dans les départements, afin de perdre la République. La calomnie fait une impression profonde et les meilleures justifications laissent toujours une cicatrice. Ces dénonciations paralysent les opérations de nos commissaires; l’opinion publique est altérée; l’estime est suspendue sur leur compte. S'il était nécessaire, pour quelque grande mesure, d’envoyer des représentants du peuple dans les départements, tout serait manqué parce qu’ils n’auraient pas la confiance publique. »
La question fut renvoyée à l’examen des deux comités. Cette atteinte portée au droit de pétition n’obtint pas faveur dans l’Assemblée. Au grand chagrin des conventionnels qui voyaient avec effroi le progrès de la réaction , les dénonciations continuaient ; lorsqu’elles étaient repoussées et attribuées aux aristocrates, le public les accueillait; elles étaient applaudies par le3 spectateurs des tribunes. Comme l’usage s’était introduit, depuis que des bancs entiers étaient vacants , de donner des billets pour assister aux séances dans l’enceinte même de l’As-
DISCOURS DE TALLIEN. 39
semblée, les applaudissements et les témoignages d’approbation semblaient souvent venir des représentants eux-mêmes. On fit cesser cet abus.
La discussion suscitée à propos de Maignet avait posé la grande et générale question de l’oubli du passé, de la négation de toute justice quant aux actes criminels commis pendant la Terreur. Peu de jours après , Tallien prononça un long discours qui sembla le manifeste d’un changement complet de direction, l’inauguration d’hommes et de principes nouveaux dans le pouvoir.
— « Le gouvernement continuera-t-il d’entretenir la terreur dans les esprits ou reposera-t-il sur la justice? Entendrons-nous par gouvernement révolutionnaire un gouvernement propre à achever la Révolution ou un gouvernement agissant à la manière de la Révolution ? > Ainsi s’exprimait Tallien, et il répondait à sa propre interrogation. — « Le mouvement populaire qui a mis dessus ce qui était dessous fut un acte de force, de droit national, un fait de guerre. Ainsi, demander si le gouvernement agira selon la manière révolutionnaire , c’est demander si nous continuerons l’action insurrectionnelle ; si nous regardons encore la France comme un champ de bataille; si nous agirons pour le peuple en maintenant le peuple en état d’insurrection.
« Au contraire, si le gouvernement révolutionnaire est destiné à achever la Révolution, il ne doit pas être tyrannique. Une tyrannie même passagère ne peut être un moyen d’établir la liberté. Si une autorité quelconque peut tout enchaîner pendant une minute,
DISCOURS DE TALLIEN
nous pouvons craindre qu’elle nous enchaîne pendant un siècle. La tyrannie la plus courte et la plus douce a un vice pire que la tyrannie longue et violente, elle éteint l’amour delà liberté et familiarise avec le pouvoir absolu. »
De là Tallien concluait que la crainte raisonnée des lois est essentiellement différente de la terreur. « La terreur est un tremblement habituel, général, qui affecte les fibres du cœur , qui dégrade l’homme , qui agite les facultés morales, qui étouffe les affections, qui dérange les idées; c’est une désorganisation de l’âme.
« Un gouvernement ne peut inspirer la terreur qu’en menaçant des peines capitales; en menaçant sans cesse; en menaçant tout le monde; en menaçant toute espèce d’action et même l’inaction; en menaçant sans ombre de preuve : c’est le pouvoir absolu d’une part, la crainte sans limite d’autre part. »
Et alors il peignait le régime dont il demandait l’abolition.— « Sous chaque pas un piège; dans chaque maison, un espion; dans chaque famille un traître ; sur le tribunal, des assassins; tous les citoyens à la torture par le supplice de quelques-uns : tel est l’art de répandre la terreur. Convient-il à un gouvernement régulier, libre, humain?
«Mais, dil-on, la Terreur ne doit atteindre que les classes suspectes. Comment pourrait-il y avoir sécurité pour quelqu’un, lorsqu’il n’y a pas justice pour tous , lorsqu’on préjuge les actions par les personnes, et non pa3 les personnes par leurs actions? 11 faut que la terreur soit partout ou nulle part.
« La Convention ne doit pas souffrir que la République soit plus longtemps divisée en deux classes,
DISCOURS DE TALLIEN
les persécuteurs et les persécutés: ceux qui font peur, et ceux qui ont peur. Couthon et Robespierre ne sont plus là pour interdire qu’on réclame l’égalité et la* justice.
« Le système de la Terreur suppose le pouvoir absolu et arbitraire; comment pourrait-on exercer l'arbitraire, si on devait en rendre compte? Celui qui en a usé s’est par là même soumis à un jugement arbitraire; il ne peut être jugé d’après les lois, puisqu’il n’était soumis à aucune.
« La terreur suppose la tyrannie, et la tyrannie ne fait jamais servir la terreur qu’à son propre intérêt; elle ne peut être utile qu’à une minorité qui veut opprimer une majorité.
« Quoi! pour achever la Révolution, il faudrait une contre-révolution ! pour faire triompher la République, il faudrait ne pas laisser trace d une république ! pour garantir la souveraineté du peuple, il faudrait la lui ravir ! Quoi ! on ne pourrait rassurer la propriété que par la spoliation ! l’égalité que par des proscriptions d’origine ou de profession! l’humanité que par l’effusion du sang ! la fraternité que par l’excitation d’une partie de la nation! Si c’est ainsi que se fonde la République, Néron aurait pu en être le fondateur.
« Avez-vous observé la joie du peuple lorsqu’il assistait au supplice des hommes sanguinaires? était-ce par amour de Robespierre qu’il applaudissait à la mort d’Hébert? est-ce par amour pour tels ou tels qu’il a applaudi à la mort de Robespierre? non, c’est par ce sentiment d’aversion profonde que renferme le cœur humain pour les êtres injustes et cruels. Et ce sentiment le ferait applaudir encore à la mort du premier émule ou valet de Robespierre qui serait livré à la
DISCOURS DE TALLIEN
justice. Jugez de l’appui que le peuple est destiné à donner à une agence de terreur, si un parti quelcon- ‘que veut l’établir.
« La Convention ne prêtera sans doute pas l’oreille aux orateurs qui osent lui proposer de prendre à son compte une partie des crimes de Robespierre, et de déclarer qu’elle les continuera. Elle n’appellera point sur elle l’animadversion qui poursuit la mémoire du scélérat qu’elle a puni. »
Ce discours devait paraître menaçant à tous ceux qui s’inquiétaient en voyant venir une réaction soit contre la politique révolutionnaire, soit contre les hommes qui l’avaient pratiquée. Tallien avait pourtant pris quelques précautions pour les rassurer.
« Le système de la Terreur a été employé par Robespierre à l’aide de quelques subalternes, dont quelques-uns ont péri avec lui et dont les autres sont ensevelis vivants dans le mépris public. La Convention a été leur victime, non leur complice. La nation, l’Europe chargent Robespierre de tous les crimes. Les ressentiments publics et particuliers sont satisfaits par la punition de ce monstre et de ses complices. »
Un projet de déclaration, sorte de programme du gouvernement des thermidoriens, était la conclusion de Tallien :
— « La Convention déclare qu’elle est résolue de maintenir, jusqu’à la paix, le gouvernement révolutionnaire;
— « Que la convocation actuelle des assemblées primaires est incompatible avec les intérêts du peuple et avec le gouvernement révolutionnaire;
— « Que la terreur qui pèse sur tous est l'arme de
la tyrannie; que la justice est la terreur des méchants; qu’elle seule sera à l’ordre du jour ;
— « Que des poursuites dirigées contre les écrivains qui expriment librement leurs opinions seraient un moyen de terreur propre à ramener la tyrannie. »
Quelques voix demandèrent l’impression du discours et l’ajournement du projet de proclamation.
Le discours de Tallien avait ému l’Assemb'ée : c’était une vraie déclaration de guerre à l’esprit révolutionnaire; la Montagne ne pouvait tolérer une telle attaque contre la Terreur. On rappela à l’orateur quelle part lui-même y avait prise; on parla de son orgueil ; on dénonça son ambition ; on maintint obstinément la nécessité de la Terreur et de la loi des suspects.
Avec moins de vivacité et sans recourir à des arguments personnels, Thuriot s’opposa à l’impression du discours et insista sur l’imprudence et le défaut de sens politique dont Tallien venait de donner la preuve. — « Pourquoi revenir sur le passé? pourquoi reprocher à quelques-uns des erreurs, lorsque pas un membre de la Convention ne peut se dire exempt de faiblesse? Pourquoi jeter des germes de division, lorsque tous les amis de la liberté et de la patrie doivent se féliciter de voir la tyrannie abattue à l’intérieur et les armées victorieuses de toutes parts? »
L’impression fut votée et le projet de déclaration renvoyé à l’examen des comités.
Immédiatement après, lorsque les esprits étaient encore animés et troublés du programme de gouvernement que Tallien venait de jeter dans la discussion,
la question se produisit sous une autre forme, plus menaçante encore pour le calme de l’Assemblée, pour la concorde qu’on aurait voulu y voir régner.
Laurent Lecointre, un des hommes les plus inconstants qui aient siégé à la Convention, toujours révolutionnaire, mais sans direction, toujours indépendant et individuel, imagina de présenter une dénonciation contre trois membres de l’ancien comité de salut public :■ Billaud, Collot et Barère, et quatre membres du comité de sûreté générale : Yadier, Voulland , Amar et David.
11 avait sans doute commencé , aussitôt après le 9 thermidor, le long travail qu’il présentait à^la Convention un mois après. Il donna lecture seulement d’un résumé qui supposait le dépouillement de beaucoup de pièces et d’informations. Les chefs d’accusation étaient au nombre de vingt-trois. 11 annonça qu’il en fournirait les preuves, et accusa formellement les sept représentants :
— « D’avoir comprimé par la terreur tous les citoyens en signant et faisant exécuter des ordres arbitraires d’arrestation, sans aucune preuve de délit, sans mémo aucun des motifs de suspicion énumérés dans la loi du 17 septembre, souvent même sans dénonciation;
— a D'avoir étendu ce système d’oppression et de terreur sur les membres de la Convention, en gardant e silence sur le bruit public qui imputait au comité d’avoir inscrit sur une liste les noms de trente représentants destinés à la prison et à l’échafaud ;
— « De s’être perpétués dans l’exercice de leurs fonctions en contraignant la Convention à ne point procéder au renouvellement des comités;
— « D’avoir, de concert avec Robespierre, anéanti
la liberté des opinions dans la Convention, en ne permettant point la discussion des projets de loi ;
— « D’avoir provoqué l’annulation de toutes les lois favorables à la liberté et répressives des actes arbitraires, injustes et inhumains accomplis au nom des comités;
— « De s’être entourés d’une foule d’agents couverts de crimes ou perdus de réputation ; de leur avoir conféré des pleins pouvoirs; de n’avoir réprimé aucune de leurs vexations et de les avoir toujours soutenus , fait leur éloge, et livré à leurs vengeances les citoyens qui avaient porté plainte;
— « D’avoir couvert la Francede milliers de prisons ;
d’avoir rempli la République de deuil par l’incarcération de plus de cent mille citoyens, les uns infirmes, les autres octogénaires, d’autres pères de famille ou même défenseurs de la patrie ; •
— « D’avoir trompé leurs collègues en imputant à Robespierre seul la cruelle loi du 22 prairial, tandis qu’ils en avaient connaissance ;
— « D’avoir, avant même que cette loi fût votée, rendu exécutoires ses dispositions dans les départements ;
— « D'avoir, dans l’affaire d’Hébert et de Vincent, excepté de cette poursuite Pache, qui était désigné comme grand juge par les conspirateurs, Henriot et autres contre lesquels existaient des charges graves ;
— « D’avoir caché à la Convention la lettre de Danton et de ses coaccusés qui demandaient à faire entendre comme témoins seize représentants;
— « D’avoir dans différents procès ordonné un choix de jurés connus pour leur docilité, et de s’être rendus
46 ACCUSATION rnOPOSÉE PAR LECOINTRE.
au tribunal pour les déterminer par promesses ou menaces à voter pour la mort;
— ■ « D’avoir fait comprendre dans une même accusation des prévenus de délits différents;
— « D’avoir d’abord ordonné de juger en un même jour cent cinquante-cinq personnes avant de réfléchir à l’indignation publique qu’exciterait cette cruauté ;
— « D’avoir entretenu des agents de police déguisés pour les produire comme témoins à charge contre les accusés;
— « D’avoir repoussé les plaintes portées contre Joseph Lebon et traité ses cruautés de formes acerbes;
— « De n’avoir pas prévenu l’Assemblée que Robespierre avait cessé de venir au comité ;
— « De n’avoir, dans la nuit du 8, ni dans la journée du 9 thermidor, pris aucune des mesures qui pouvaient garantir la tranquillité publique et la sûreté de la Convention ;
— « De n’avoir pas fait arrêter Henriot, Lavalette, Payan et Fleuriot-Lescot, lorsque plusieurs représentants indiquaient la nécessité de cette mesure;
— « Enfin, d’avoir employé comme fournisseurs ou entrepreneurs des hommes reconnus pour contre-révolutionnaires et sans probité, ce qui avait coûté des sommes immenses à la République. »
Lorsque cette énumération des chefs d’accusation fut achevée, Lecointre demanda qu’un secrétaire donnât lecture des pièces qu’il avait classées de manière à servir de preuves à chacun des articles.
Un jeune homme, entré comme suppléant à la Convention depuis quelques mois, et qui était à peine connu, parce qu’il avait été, aussitôt après son admission, envoyé en mission aux armées, demanda la
parole. 11 se nommait Goujon : c’était une de ees âmes ardentes, un de ces esprits faux capables de l’embrasement du fanatisme. Sans avoir jamais eu de rapports avec Robespierre ; il s’était pris d’enthousiasme pour lui. 11 le regrettait comme le fondateur de la République; le gouvernement révolutionnaire était, selon ses idées, indispensable pour l’établir.
« On vient vous présenter des pièces contre des hommes qui ont bien servi la République. Je n’examine point s’ils sont coupables; mais, si j’avais des pièces à charge contre des membres de la Convention qui ont été investis de sa confiance, je ne les aurais apportées ici que le cœur navré et les larmes aux yeux. Je vois, au contraire, un spectacle bien différent ! Avec quel sang-froid on vient plonger le poignard dans le sein d’hommes recommandables par leur dévouement à la patrie ! Les reproches qu’on leur fait portent sur la Convention elle-même. Oui , c’est la Convention qu’on accuse; c’est au peuple français qu’on fait le procès, puisqu’il a souffert la tyrannie de Robespierre ! Ce sont les aristocrates qui commandent tout cela; ils ont cherché, au milieu de vous, une main qui pût tenir le poignard dirigé contre la liberté du peuple. Que cet homme soit crédule, ignorant ou trompé, qu’importe ! C'est à vous de l'arrêter. Je demande que la discussion cesse à l’instant. » — Billaud-Yarennes s’y opposa.
Goujon continua : — « 11 est naturel que ceux qui sont accusés veuillent se défendre; mais je ne m’accoutume pas à l’idée d’entendre un secrétaire lire froidement des pièces qui inculpent les plus chauds amis de la Révolution. Qu’une commission soit chargée de les examiner; qu’on rende justice à tous, je le
désire; mais, tant qu’il me restera une goutte de sang dans les veines, je m’opposerai constamment à ce qu’on perde la patrie. »
Billaud-Varennes répondit : « Si les crimes qu’on nous impute sont réels, nos têtes doivent tomber. Cela n’est pas douteux; mais je défie Lecointre de justifier son accusation. — 11 faut que la Convention sache que, depuis la chute du tyran, il n’y a pas d’intrigue, pas d’infamie qu’on n’ait employées pour amener la perte des représentants désignés par Lecointre.
« Nous ne craignons pas la mort; la vie ne nous est point précieuse , si les intrigants doivent régner ; mais non, je vois que les bons citoyens commencent à s’éclairer et manifestent déjà leur improbation. »
Il rappela que Robespierre et Saint-Just avaient proscrit les hommes qu’on accusait aujourd’hui ; que c’étaient eux qui avaient combattu et démasqué le tyran, en saisissant une occasion longtemps attendue. Il repoussa le témoignage de Fouquier-Tinville qui voulait reverser sur eux l’odieux de sa conduite. 11 se justifia d’avoir donné une liste de cent cinquante-cinq condamnés pour les exécuter le même jour. C’était, au contraire, Robespierre qui avait voulu celle boucherie, et le comité s’y opposa. — « Alors, dit-il, cette exécution fut divisée en trois jours. » — C’est ainsi qu’il prouvait son humanité.
Billaud avait déjà désigné Tallien et ses amis comme des intrigants qui voulaient régner; il fut plus explicite.
— « Si le supplice de Danton est un crime, je m'en accuse. J’ai été le premier à le dénoncer. Si cet homme existait, la liberté serait perdue; à lui se rallieraient tous les contre-révolutionnaires. Il était le complice de
Robespierre; car, la veille où Robespierre consentit à son arrestation, ils avaient dîné ensemble à la campagne, et ils étaient revenus dans la même voiture. Est-ce pour de pareils hommes que la Convention doit voter en ce moment? Si les intrigants et les voleurs ont le dessus, je m’assassinerai. — Je demande que les pièces soient lues. — Il faut déchirer le voile; il faut que le peuple connaisse ses véritables amis. Robespierre voulait mutiler la Convention. Le même système se renouvelle ; Lecointre a ramassé lo testament politique de Robespierre. »
Billaud ajouta à sa justification une dénonciation contre Lecointre. — « 11 était marchand de toiles et s’était dispensé de déclarer les toiles qu’il avait en magasin, contrevenant ainsi à la loi contre les accapareurs; puis il était venu confesser sou infamie au comité, qui avait bien voulu l’excuser. » C’est ce que Billaud regardait comme un acte contre-révolutionnaire. Il lui reprochait aussi d’avoir sauvé Beaumarchais au 2 septembre.
Cambon et Bourdon de l’Oise représentèrent avec irritation que l’accusation portait contre la Convention entière, contre toute la nation.
Les esprits s’étaient animés; l’Assemblée était agitée : les uns demandaient l'ordre du jour; les autres voulaient que la discussion continuât. Vadier s’élança à la tribune, un pistolet à la main, s’écriant au milieu du bruit qu’il préférait la mort à la douleur de ne pouvoir se faire entendre du peuple dont il était le fidèle ami. Cambon apostrophait Lecointre, lui disant : — «Tu veux faire le procès à la Révolution, tu la traites de crime.... Méprisons les attaques de l’aristocratie et passons à l’ordre du jour. »
Billaud, Collot et Barère demandaient à faire éclater leur innocence. Pas une voix ne s'élevait pour ap-. puyer Lecointre; le mouvement de l’Assemblée paraissait unanime en faveur des accusés.
Thuriot, prenant acte de cette disposition générale des représentants de toute opinion, demanda que les inculpations dirigées contre les membres du comité fussent repoussées, non par un simple ordre du jour, mais avec un témoignage d’indignation.
Le lendemain, le débat recommença. Quelques représentants voulaient une discussion solennelle des faits et des pièces produites pour les constater. —
« Sans doute, disaient-ils, la Convention est convaincue, mais il importe de dissiper les impressions défavorables qui, sans cela, resteraient dans le public. »
Lecointre répondit qu’une pièce importante était égarée, qu’il l’avait prêtée à Fréron et qu’elle ne se retrouvait pas: mais l’original existait parmi les papiers saisis chez Robespierre. Cependant la pièce fut produite.
Tallien voyait dans la discussion des faits et des pièces une cause de division dans l’Assemblée; il adjura les représentants d’oublier toute haine, d’étouffer tout ressentiment. En finissant, il disait : — « Si vous voulez ouvrir la discussion, nous paraîtrons à la tribune, nous dévoilerons tous les faits, nous combattrons jusqu’à la mort par les principes; mais peutêtre risquerions- nous de mettre, pour quelques instants, la patrie en péril. » Tallien fut entendu avec une défaveur marquée.
Legendre parla dans le même sens ; mais il avouait que l’accusation de Lecointre commençait le procès delà Révolution. — «Un peuple qui a fait une révo-
lution ne doit jamais, disait-il, regarder en arrière. J’ai conjuré Lecointre de renoncer à sa dénonciation: il me l'avait promis. »
Le débat était confus. Vadier entama sa justification, niant ou expliquant les faits produits à sa charge; puis il consentit à ce qu’il n’y eût pas de discussion.
Billaud-Varennes lui reprocha de s’isoler. — « L’accusation porte sur tous, nous devons y répondre. » — Puis il ajouta qu’ils avaient à se défendre contre ceux qui voulaient faire la contre-révolution ; qu’il y avait des complots pour égorger la Convention; qu’autour de la salle on voyait des groupes de ci-devant marquis et de conspirateurs qui voulaient la royauté; qu’il avait reconnu le marquis de Tilly, un des chevaliers du poignard; que Robespierre en avait appelé dix mille à Paris. »
La peur de Billaud-Varennes était peut-être sincère; il était encore plus soupçonneux et plus crédule que Robespierre, mais il ne réussit point à faire partager ses alarmes, même aux Montagnards les plus exaltés; ils craignaient la réaction, mais non point les complots; ils croyaient que la Révolution était mise en cause et ils avaient réussi à faire partager ce genre d’inquiétude à la majorité. Elle s’effrayait à l’idée de voir encore les représentants s'envoyer les uns les autres à l'échafaud. On songeait beaucoup moins à Billaud et à ses collègues qu’à l’intérêt général de la Convention. Son gouvernement serait-il maintenu et respecté ou bien écrasé et flétri? Telles étaient les pensées que suscitait la démarche hasardeuse de Lecointre. Elle semblait concourir avec la proposition du nouveau système politique exposé par Tallien. On répandait que l'accusateur avait obéi aux suggestions de
Fréron, de sorte que tous les orateurs, qui combattaient l’accusation des membres de l’ancien comité , s’adressaient, soit par des attaques directes, soit par de malveillantes allusions, au groupe des thermidoriens.
Lorsqu’on vint à la discussion des divers chefs d’accusation et à la production des pièces, la séance perdit toute gravité. La plupart des imputations reposaient sur la notoriété publique, et demander des pièces était une dérision. D'autres faits mis à la charge des sept représentants dénoncés appartenaient évidemment à la responsabilité de tous les membres des comités qui avaient délibéré et signé les actes incriminés. C’était avec non moins de raison que les accusés alléguaient l’approbation formelle et tacite que la Convention avait donnée à des mesures que maintenant on lui proposait de punir comme des crimes. La question ne pouvait prendre une forme judiciaire; elle était par sa nature et par les circonstances nécessairement politique et générale. En même temps les Montagnards avaient grand soin de ne pas défendre la mémoire de Robespierre, Saint-Jusl ni Couthon. Ainsi que Cambon, Legendre, Bourdon de l’Oise -ou d’autres conjurés du 9 thermidor, ils rejetaient tous les excès de la Terreur sur les triumvirs. Ils en faisaient des royalistes, des contre-révolutionnaires, des conspirateurs. Levasseur alla jusqu’à dire que Saint-Just était venu à l’armée pour la faire battre, que c’était lui, Levasseur, qui avait fait échouer ce complot.
Chacun des inculpés fut admis, avec faveur, à démentir ce que tout le monde savait avec certitude.
Leur principal moyen de défense, c’est qu ils avaient été proscrits par Robespierre. On ne pouvait
assurément les représenter comme ses complices au 9 thermidor; s'ils n’avaient pas pris avec assez de décision et de promptitude des mesures contre Henriot et la commune, ce n’était pas assurément par connivence. .
Lecointre fut donc honni, bafoué, sans être secouru par personne. Les uns voulaient l’envoyer aux petitesmaisons; les autres le mettre en accusation. Sur la proposition de Cambon, la dénonciation fut déclarée calomnieuse à l’unanimité et au milieu des plus vifs applaudissements.
Taliien et Fréron furent souvent maltraités dans celte discussion ; comme la mort de Danton passait encore pour une justice révolutionnaire, leur amitié pour lui et le désir de le venger furent un grief allégué contre eux, mais le principal était leur ambitieuse prétention et le dessein manifeste qu’ils avaient de se mettre à la tête de la réaction.
Si Taliien avait voulu prendre une grande position dans l’Assemblée et y établir son autorité, il s’était mépris, et sa précipitation était une faute; il avait anticipé de quelques semaines l’opinion qui devait bientôt dominer la Convention. Mais si son intention était de gagner la faveur publique, de se faire l’organe de l’indignation qui s’allumait de toutes parts contre la tyrannie révolutionnaire, de déchaîner la passion qui demandait justice ou vengeance des crimes de la Terreur, de donner à la liberté de la presse une ardeur qui se communiquerait promptement à l’opinion publique, Taliien avait calculé juste; seulement c’était encore de la politique révolutionnaire. A ce moment, dans l’état des esprits, en de telles circonstances, il était difficile d’en avoir une autre.