APPEL DES REPRÉSENTANTS PROSCRITS
— « Il faut savoir, disait Bentabolle, ce que nous sommes et où nous allons. 11 faut que le peuple connaisse quel est son point de ralliement. Tout ce que la Convention a décrété va donc être regardé comme nul? » — Il était interrompu à chaque parole; son discours devenait un dialogue avec les députés qui l’apostrophaient ou qui demandaient son rappel à l’ordre.
— « Si vous dites au peuple que tel décret est l’œuvre d’une faction , pourquoi ne le dirait-on pas de tous les décrets? Si vous dites que c’est une faction qui a rendu les décrets en question, ceux qui les ont votés sont donc des factieux ? Si vous renversez ce décret sous prétexte de la Terreur, vous faites votre procès à tous ; car vous avez tous participé à la Terreur. »
Cela était assez vrai, mais rien ne pouvait mettre l’Assemblée dans une irritation plus vive. On criait à l'orateur qu’il était un calomniateur et il répondait : — « Qui de vous a risqué sa tête pour s’opposer à la Terreur? Vous me dites qu’au 31 mai la Convention était entourée de baïonnettes; qu’elle n’était pas libre. Attaquez-vous le 31 mai? » — «Oui ! oui! » s’écrièrent un grand nombre de représentants; et l’on applaudissait.
C’était justement la question. Les Montagnards, indignés de l’accueil qui était fait au discours de Bentabolle, lui disaient : — « Descends de la tribune. » — En effet, tout était dit. D’ailleurs on ne voulait pas l’entendre.
— « Puisque je suis écouté avec tant de malveillance, je vais finir. Si vous dites que les hommes qui ont fait le 31 mai avaient des intentions coupables.
DISCOURS DE SIÉYÈS
poursuivez-Ies comme conspirateurs; mais si vous attaquez la journée môme du 31 mai , vous accusez les quatre-vingt mille hommes qui l’ont faite. »
On ne pouvait professer plus absolument le véritable principe révolutionnaire : la souveraineté de l’insurrection ; c’était dire qu’on lui devait obéissance et respect, lors môme que ses auteurs étaient coupables. Bentabolle ne songeait point qu’on peut bien penser ainsi lorsque l’insurrection est victorieuse, mais qu’au moment où il parlait le 31 mai était vaincu.
Siéyès demanda la parole ; il y avait longtemps qu’on ne l’avait entendu; sa présence à la tribune était un événement.
« Si quelque chose, dit-il, est capable de faire sentir toute la profondeur de la tyrannie sous laquelle la Convention est restée si longtemps opprimée, c’est la nécessité où l’on est de vous présenter la question de savoir si une partie intégrante de la représentation nationale aura la faculté de rentrer dans l’exercice de ses devoirs.
« Avons-nous donc un titre, un droit, un devoir que chacun de nos collègues n’ait pas en commun avec ijous? Les reconnaître en nous et les dénier à nos collègues, ne serait-ce point l’acte de la plus révoltante aristocratie? Nous ne confondrons point l’ouvrage de la tyrannie avec le pouvoir des principes. Des hommes appuyés sur des autorités que l’anarchie avait rendues rivales de la vôtre, munis de tous les moyens matériels de force, conspirateurs constants depuis l’ouverture de la Convention, ont réussi, lorsque vous étiez isolés et incapables de résistance, à organiser le plus grand des crimes, les fatales jour-
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nées du .11 mai et du 2 juin; ce fut l’œuvre de la tyrannie et non pas du patriotisme. L’exclusion de nos collègues n’a pas une autre cause.
« Quoi ! vous avez retrouvé votre liberté depuis le 10 thermidor; vous êtes rentrés dans l’exercice de votre procuration législative: et vous en êtes encore à délibérer si cette liberté sera l’apanage de ceux d’entre vous que l’histoire regardera comme les plus honorables victimes de cette tyrannie que vous avez abattue !
« Je ne ferai pas à mes collègues l’injure de leur prouver ce qu’ils savent mieux que moi. Ces principes sont ceux de tout le monde. Nous ne différons plus aujourd'hui que par un reste d’agitation morale qui s’amortira. Nous saurons tous, malgré des nuances personnelles qui nous séparent, nous réunir pour défendre la Convention. Songeons à nos perfides ennemis et ne soyons pas nous-mêmes les instruments involontaires de leurs desseins. Respectons la Convention pour la faire respecter aux autres.
« Puisse cet événement être l’heureux présage de cette autre grande réunion des esprits et des cœurs qui doit enfin s’opérer parmi vous, réunion à laquelle est attaché, qui pourrait se le dissimuler aujourd’hui , le salut de la République. »
.Après ce discours, Merlin de Douai au nom des trois comités proposa le projet de décret qui rappelait tous les représentants mis en accusation et hors la loi. Pour mieux constater qu’ils n’avaient pu perdre leur caractère de membres de la représentation nationale, il était dit que leur indemnité leur serait payée sans nulle interruption. Une réserve fut faite provisoirement contre Delahaie, représentant de laSeine-
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Inférieure, qui était inculpé d'avoir cherché un asile parmi les Vendéens.
Le rapporteur ne dissimula point qu’il éprouvait quelque embarras à venir présenter un décret contraire à la décision que, trois mois auparavant, la Convention avait prise, et que lui-même avait proposée. Il justifia cette contradiction des comités et de leur organe , en alléguant les circonstances. — « Alors les factions s’agitaient encore pour relever la tyrannie vaincue. Ainsi , il avait été sage d’attendre un moment plus oppoitun. Aujourd’hui les portes des Jacobins sont fermées ; ils ne peuvent plus accuser la Convention de vouloir rouvrir les portes du Temple. »
Merlin avouait ainsi que la Convention obéissait ù l’opinion publique ; en effet elle s’était vivement prononcée. Les journaux depuis quelques semaines s’étaient emparés de cette question et pressaient sans relâche le rappel des députés proscrits.
Toute résistance était impossible; on venait de voir que la discussion n’était pas même permise. La Montagne se résigna ; Goujon fut le seul qui se leva contre l’adoption du décret. Dès le lendemain un nouveau décret abolit la célébration anniversaire du 31 mai.
La Convention venait de faire un grand pas. Elle avait constaté que maintenant elle rétrogradait sur la route de la Révolution. Bien plus, elle avait reconnu l’illégalité d’une insurrection. Siéyès et les chefs de la politique où l’Assemblée allait s’engager, avaient une vue juste de la situation. Le seul danger du moment, c’étaient les fureurs et les complots des Jacobins. Il fallait les combattre et les réprimer impitoyablement; il fallait accepter pour auxiliaire l’opinion publique , en lui donnant satisfaction, pendant qu’elle demandait
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ce qui pouvait lui être accordé sans compromettre le sort de la République.
Le rappel des conventionnels proscrits était une mesure qui n’avait nul inconvénient. 11 ne s’agissait point de rappeler des royalistes; à proprement parler il n’y en avait pas un dans la Convention. Si la réaction arrivait à prendre cette couleur, les Girondins devaient être les premiers à s’en alarmer et à combattre vivement toute tentative de contre-révolution. Quelques amis de la monarchie constitutionnelle revenaient peut-être s’asseoir sur les bancs de la Convention, mais ils avaient assez de bon sens, assez de connaissance de la France, assez d’amour de la liberté pour connaître les difficultés et les périls actuels d'une restauration.
D'ailleurs ce n’était point la Gironde qui rentrait à la Convention : à peine y serait-elle représentée par quelques survivants. Ses orateurs, ses hommes politiques, ces jeunes et dévoués athlètes dans la lutte des partis avaient péri. Les vingt-deux étaient montés sur l’échafaud, laissant un long souvenir de leur procès et de leur supplice. Après eux, Rabaud Saint-Ktienne, Mazuyer, Coustard et Noël avaient été exécutés à Paris, comme hors la loi. Condorcet s’était empoisonné. Barbaroux, Salles, Biroleau, Cussy, Guadet avaient été pris à Bordeaux et conduits au supplice; Valady à Périgueux ; Déchézeaux à Rochefort. Cliambon avait été tué en se défendant; Lidon s’était donné la mort; enfin, peu de semaines avant le 9 thermidor, on avait trouvé aux environs de Bordeaux les cadavres de Buzot et de Pétion à moitié dévorés par les loups; n’espérant plus trouver d’asile, ils avaient erré dans la campagne et avaient fini par un suicide.