‹ Histoire de la Convention nationale. T. 5Chapitre 78 sur 168 · DISCUSSION SUR LE 31 MAI · texte numérisé non relu

DISCUSSION SUR LE 31 MAI

Le 31 mai avait coûté la vie à trente-huit représentants; vingt-cinq étaient proscrits. Parmi ces revenants, Louvet et Isnard étaient les seuls Girondins dont le nom fût connu du public; Lanjuinais n’appartenait point à leur ancien parti, non plus que Defermon , ni Pontécoulant.

Le rappel des proscrits dans le sein de la Convention n’avait donné lieu à aucun débat; mais une telle mesure et sa signification politique avaient nécessairement laissé l’Assemblée dans cet état d’émotion qui suit toujours une grande détermination : le 31 mai était maintenant déclaré un jour néfaste. Quelques représentants voulurent en tirer la conséquence, qui, dans la pensée de la majorité devait surtout être évitée; ils demandèrent que les auteurs de cette journée fussent poursuivis et punis; on prononça les noms de Pache et de Boucliotte. Bourdon de l’Oise qui, comme tant d’autres, oubliait ce qu’il avait pensé, dit ou fait à cette époque, appuya cette proposition et le renvoi aux comités. Alors on prononça le nom de Garat ; on rappela ses faiblesses, son aveuglement et l’apologie du 2 septembre. Sa défense fut présentée par Bréard qui attesta les regrets que lui avait inspirés l’impuissance où il était de ne pouvoir empêcher le mal; toutefois, il croyait convenable que la conduite de Garat fût examinée par les trois comités.

Bourdon de l’Oise, toujours hors de mesure et de convenance, s’écria : — « Au comité de sûreté générale seulement! Il ne faut pas que ces coquins-là fassent perdre le temps à tout le gouvernement. »

La proposition fut adoptée; ce renvoi ne tirait pas à conséquence.

DISCOURS DE ROISSY d’aNCLAS. 265

Lesage, un des représentants rappelés, parla avec modération et protesta que toute idée de vengeance était loin de sa pensée. — « Nous avons tous souffert, disait-il; le peuple n’était-il pas tyrannisé, les propriétés violées? le meurtre et l’assassinat ne couvraient-ils pas la France de sang ? Ce n etait pas nous seulement, c’était la nation entière qui était mise hors la loi. »

Une exagération en amenait une autre. Bourdon de l'Oise voulait poursuivre les auteurs du 31 mai ; Lecointre de Versailles, le dénonciateur de l’ancien comité de salut public, déclara que les représentants rappelés la veille étaient encore inculpés d’avoir excité la guerre civile, d’avoir cherché à établir une tyrannie à main armée, d’avoir trompé le peuple; enfin c’était une accusation formelle contre le fédéralisme. — « Quiconque a porté les armes contre sa patrie ne peut plus en être le représentant. Celui qui abandonne son poste dans le péril est indigne de le reprendre. Il leur fallait, comme Léonidas, mourir aux Thermopyles de la liberté. »

Lecointre, au milieu des murmures, parla du renvoi au comité de législation : — « d’aliénation, » lui cria-t-on.

Merlin de Thionville, Bourdon de l’Oise et Legendre répondirent vivement à cet étrange discours. On ne voulut pas même repousser la proposition de Lecointre.— « Ne salissons pas le procès-verbal par une délibération sur une telle motion, » disait André Dumont.

La question se reproduisit avec plus de dignité. Boissy d’Anglas avait acquis une grande importance

266 DISCOURS DE BOISST d’aNGLAS.

dans l’Assemblée; il était chargé de l’attribution la plus dilïicile , du soin d’approvisionner Paris et de lutter contre les embarras d’une disette qui devenait la famine. Presque chaque jour il entretenait la Convention des précautions et des mesures qu’il fallait prendre pour nourrir la population et prévenir des troubles et des désordres imminents. Le gouvernement et l’opinion publique semblaient ne plus avoir une autre préoccupation ; cependant Boissy d’Anglas crut que sa propre position et l’attitude nouvelle que la Convention venait de prendre lui imposaient le devoir de faire un exposé général des principes qui dirigeraient la marche du gouvernement et de l’Assemblée ; il revint sur les événements passés, les caractérisa, en indiqua les causes et les conséquences; s’étendit longuement sur les questions d’économie politique, sur les effets désastreux du gouvernement révolutionnaire et de la destruction du commerce. C'était de ces embarras, de ces calamités que les ennemis du peuple voulaient proliter pour ressaisir le pouvoir et recommencer leur détestable règne.

Mais Boissy d’Anglas annonçait que la France avait d’antres ennemis que les partisans de Robespierre. Organe de la majorité conventionnelle, il lui convenait de faire une protestation contre la réaction royaliste qui commençait à inquiéter tous les intérêts révolutionnaires.

— « La royauté! Ah! qu’ils sont coupables, ceux qui voudraient persuader au peuple qu’elle pourrait diminuer ses peines, qu’il serait possible de conserver avec elle quelque apparence de liberté! Il n’y a pas un citoyen qui n’ait aux frontières un fils* un frère ou un ami qui u’ait concouru à repousser de nos fron-

DISCOURS DE BOISSY d’aNGLAS. 267

tières les despotes coalisés. Je ne crains pas le royalisme; s’il se montre, il sera anéanti. »

Ce discours, plus sentimental que politique, invitait les hommes de toutes les opinions, les citoyens de toutes les classes à se confondre dans le même amour de la patrie, use rallier autour de la représentation nationale.— « Nous avons renversé la féodalité; l égalité règne dans la République; il n’y a plus de châtellenies dans nos campagnes, plus de palais dans nos villes; il n’existe que des maisons et des chaumières. Qu’elles se soutiennent réciproquement ou elles tomberont ensemble. Paix éternelle entre le négociant et l’artisan, entre le manufacturier et l’ouvrier, entre le pauvre et le ricbe; guerre aux traîtres qui voudraient ressusciter le terrorisme, ta royauté ou le despotisme, aux intrigants qui veulent nous diviser, aux scélérats qui veulent nous asservir! »

Ces morales exhortations se terminaient par la proposition de faire une adresse au peuple pour l’éclairer sur les complots et le prémunir contre les insinuations perfides de ses ennemis; en outre l’orateur demandait que le comité de sûreté générale fût chargé de faire arrêter et poursuivre, selon la rigueur des lois, tous ceux qui par des proclamations écrites ou verbales inviteraient le peuple au rétablissement de la royauté, à la violation des propriétés ou à un attentat contre la représentation nationale.

Le discours de Roissy d’Anglas donna ouverture à d’autres professions de foi. André Dumont et Bourdon de l'Oise se montrèrent plus rassurés contre les dangers du royalisme. Legendre ajouta : — « Tant qu’il n’y aura point de royalistes dans cette Assemblée, il n’y en aura point dans la République. «

Page 1