‹ Histoire de la Convention nationale. T. 5Chapitre 81 sur 168 · DISCOURS DE GOUJON · texte numérisé non relu

DISCOURS DE GOUJON

République délivrée des mauvais sujets, et ils les dénonceront volontiers. »

Ces protestations de fidélité et de dévouement à la République et à la Révolution touchèrent le plus exalté des Montagnards. Goujon se félicita de l’union qui paraissait régner dans la Convention : — « C’était le gage du bonheur public: Mais le discours de Boissy d’Anglas rend, disait-il, la concorde impossible. Il a répété des mots adoptés par l’esprit de parti ; il a combattu par des injures les opinions qui ne sont pas les siennes. La paix ne peut exister, lorsqu’on accuse ses adversaires de crimes qu’on ne pourrait prouver. »

Goujon indiqua franchement le motif fondamental des divisions qui troublaient le pays; à son avis la question n’était point politique, il ne s’agissait point de la forme du gouvernement, mais de l’état social.

— « La richesse fut toujours un éternel sujet de division dans les sociétés. Je conviens que des factieux se sont servis du préjugé contraire aux riches pour diviser les citoyens. Ils disaient à une portion du peuple : « Les riches veulent vous faire mourir de « faim. » A d’autres ils disaient : « Les riches veulent « s’emparer de la suprématie. » Mais pourtant il ne faut pas que votre adresse présente les amis de la liberté comme des hommes sanguinaires. » — On murmura : — « Je bais autant que vous les hommes de sang; de ma vie, je n’ai fait de mal volontairement, mais on se sert du mot terroriste pour persécuter les bons citoyens.

« Cette dénomination vague fait planer le soupçon indistinctement sur toutes les têtes; s’il y a des cou-

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pables, qu’on les accuse; si je l’étais, je m’accuserais moi-même, je dirais : « Si mon sang doit rétablir la paix dans mon pays, qu’il soit versé. » Vous en avez fait la funeste expérience : tout homme revêtu de la puissance se croit en droit d’opprimer celui qui lui résiste, et le regarde comme un méchant. »

Les opinions de Goujon étaient le premier symptôme qui annonçait une nouvelle transformation de l’esprit révolutionnaire. Ne possédant plus le pouvoir, reconnaissant la force d’une opinion publique qui voulait la conservation de l’ordre social, les fanatiques de l’égalité ne pouvaient plus exercer la tyrannie ni l’employer à détruire par la proscription les supériorités inhérentes au libre développement des facultés humaines. Alors ils cherchèrent à en faire non plus un crime contre la Révolution , mais un crime contre l'humanité. Us avaient d’abord , par voie d’autorité , travaillé à en purger une vieille société; elle avait fini par se défendre et par les déposséder de leur puissance usurpée. Ainsi ne pouvant plus donner un libre essor à leurs passions , ils furent conduits à en faire une théorie. Pour beaucoup d’entre eux , pour les plus honnêtes ou les plus aveugles , l’esprit de parti se changea en esprit de secte; de furieux, ils devinrent fanatiques. Ils ne conspirèrent plus seulement pour renverser un gouvernement, pour subjuguer une assemblée; leur programme devint une destruction complète de la société et de ses principes. La richesse, la liberté, la hiérarchie des fortunes, des intelligences, des mœurs; la propriété, la famille devaient disparaître pour faire place à une chimérique utopie.

Leur instrument de destruction fut encore les mauvaises passions, les instincts aveugles des classes inférieures; ils cherchèrent à y établir le foyer de leurs conspirations. Mais des systèmes abstraits , des promesses évidemment irréalisables n’étaient pas aussi favorables à la prédication , et ne pouvaient pas remuer les masses aussi efficacement que l’appel au pillage des maisons et au partage des terres; d’ailleurs l’autorité publique les surveillait. Les clubs commencèrent donc à se changer en sociétés secrètes, en affiliations, en recrutement d’une armée souterraine. Babœuf, que le comité de sûreté générale avait fait arrêter, venait de commencer ce travail; il devait le continuer avec une obstination infatigable, jusqu’au moment où elle lui coûterait la vie. Goujon appartenait à cet ordre d’idées, il avait été enthousiaste de Robespierre , supposant peut-être que sa tyrannie marchait à ce but, mais il n’avait pas mis les mains aux œuvres de sang.

Le moment était favorable pour exciter des tumultes populaires : les souffrances et les alarmes de la disette aidaient puissamment les provocations séditieuses. Des affiches incendiaires étaient placardées ; des agents de trouble parcouraient les faubourgs, excitant les ouvriers et leur persuadant que s’ils manquaient de pain, les comités du gouvernement en étaient la cause volontaire.

Boissy d’Anglas, qui s’était chargé de l’attribution difficile des approvisionnements, était surnommé Boissy-Famine. En vain la majorité des sections témoignait sans cesse sa confiance à la Convention, et la remerciait d’avoir flétri le 3t mai. Ces manifes-

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tâtions irritaient, sans l’intimider, une populace égarée.

Boissy, afin d’établir une régularité indispensable dans la distribution du pain , proposa un décret qui contribua à accroître le mécontentement et la fermentation. Le pain avait toujours été maintenu pour la population de Paris à un prix inférieur au prix des départements voisins. Conséquemment, des consommateurs étrangers à la ville pouvaient venir s’y approvisionner; les boulangers furent donc obligés à ne délivrer de pain que sur la présentation d’une carte accordée par la section : mais il fallait que chaque habitant de Paris reçût seulement la quantité strictement nécessaire à sa consommation; autrement les approvisionnements seraient devenus insuffisants; si quelques-uns achetaient trop, il ne resterait pas assez pour les autres.

Ainsi le rapporteur proposait de taxer la consommation journalière de chaque habitant à une livre; de la sorte, il n’arriverait plus que les derniers venus de ces longues et tumultueuses files, qui se pressaient à la porte des boulangers, ne recevraient rien, puisque les premiers avaient obtenu une part trop considérable.

Romtne réclama, non contre la mesure qui n’était pas nouvelle : on l’avait pratiquée sous le régime du maximum et de la Terreur, mais contre la ration fixce par le projet.

— « Je pense, dit-il, que les ouvriers, ceux qui se fatiguent durant tout le jour, doivent en rentrant chez eux y trouver assez de pain pour vivre. Réduisez, si vous le croyez nécessaire, la ration de ceux qui peuvent acheter de la viande et des légumes. Je demande v. 18

que ceux qui ne mangent que du pain en reçoivent au moins une livre et demie par jour. »

La galerie de gauche était occupée par des hommes du faubourg : ils accueillirent les paroles de Homme avec de bruyants applaudissements. Ilewbell essaya de parler du désordre auquel il fallait porter remède, et des fainéants qui assiégeaient dès le matin la porte des boulangers. 11 dit que « dans beaucoup de départements, chaque individu n'avait en ce moment qu’une demi-livre de pain achetée parfois vingt-cinq sous, et ils ne murmurent pas. » L’orateur fut interrompu par des buées.

Le président fut obligé de rappeler maintes fois à l’ordre la tribune d’où partaient les vociférations.

L’ esprit de parti se mêla bientôt à la discussion. Gaston, Montagnard insensé et furieux, attribua la disette de Paris aux cinquante mille émigrés, à qui on avait permis d’y rentrer.

Tallien, sans repousser la proposition de Romme, parla contre les hommes qui flagornaient « une portion du peuple qui n'était pas le peuple, qui n’était point composée d’artisans laborieux, d’estimables ouvriers , mais de vagabonds et de fainéants payés par les ennemis de l’ordre et par les royal istes. »

— « Il faut faire connaître, disait Chazal, les véritables auteurs de tant de maux : ce sont ceux qui ont établi le maximum , proscrit les accapareurs , confié l'approvisionnement à une commission , véritable commission de famine coupable de toutes sortes do vols et de pillages; ce sont ceux qui ont mis sous le séquestre la moitié du sol français; ce sont ceux qui emprisonnaient les cultivateurs. Après le 9 ther-

midor, nous n’avons trouvé que du sang , la guillotine partout, et des magasins vides. »

L’amendement de Romme fut accepté par le rapporteur, et voté.

Encouragé par ce succès, il proposa qu’un règlement déterminât ce qu’on devait entendre par l’ouvrier vivant du travail de ses mains.

Alors Merlin de Thionville prit la parole : — « J’ai appuyé le premier amendement de Romme , en regrettant que le comité n’eût pas réglé cette affaire par un arrêté, et qu’il eût ouvert une discussion, prétexte nouveau de sédition pour nos ennemis. J’ai les yeux ouverts sur eux ; je tiens le fil de leurs conspirations; dussé-je périr, je combattrai nos assassins; je marcherai avec les généreux citoyens qui sont prêts à nous faire un rempart de leurs corps. » Les tribunes de droite criaient : — « Oui! ouil » — Des femmes placées dans la tribune de gauche répondaient : — « Du pain! »

— « Je ne crains ni les huées ni les cris séditieux, et je dirai au peuple la vérité que je lui dois. Oui la patrie est assez forte pour écraser les reptiles qui se traînent aujourd’hui dans la fange après s’être traînés dans le sang, le jour où ils porteront leurs mains sacrilèges sur la représentation nationale.

« Je suspecte, je ne m’en cache point, les intentions dans lesquelles a été proposé le second amendement de Romme. Je vois le dessein de ceux qui veulent à quelque prix que ce soit, sauver leurs chefs, sauver ces hommes , dont le seul moyen de salut est de rallier les instruments employés naguère par leur exécrable tyrannie. «

Le décret fut adopté sans autre amendement.

Deux jours après, une députation du faubourg Saint-Marceau fut admise. — « Le pain nous manque, dit l’orateur, nous sommes à la veille de regretter ■ tous les sacrifices que nous avons faits pour la Révolution. »

Des murmures d’improbation l’empêchèrent de continuer. Alors quelques-uns des pétitionnaires, en frappant sur la barre, se mirent à crier : — « Du pain ! du pain! » — Puis le calme se rétablit.

— « Ne laissez pas flotter au milieu de nous l’étendard de la famine; déployez tous les moyens que le peuple a mis entre vos mains; donnez-nous du pain. Huit cents de nos camarades attendent votre réponse; jusqu’à ce que vous ayez .satisfait à notre demande, nous crierons : « Vive la République! »

Thibaudeau présidait et leur répondit avec fermeté : . — « La France entière fait d’immenses sacrifices pour l’approvisionnement de cette commune. Il n’y a pas un département où le pain ne soit plus rare etplus cher, et cependant les citoyens ne murmurent point. La Convention accorde une ration à l’homme qui travaille. La loi est juste : elle doit être respectée.

« Les conspirateurs et les malveillants augmenteront la disette en excitant des troubles. La Convention compte sur le zèle des bons citoyens, pour déjouer les intrigues; elle périra à son poste plutôt que de rétrograder par la crainte ; elle réparera les maux qu’ont faits à la patrie les derniers tyrans. Nous arriverons ainsi à une répartition égale de l'aisance et du bonheur entre toutes les communes de la République. La Convention est à son poste, retournez à vos travaux. »

Ils sortirent, et Roissy d’Anglas rendit compte de

l’exécution du décret. La distribution du pain s’était faite avec le plus grand ordre ; il avait été possible de donner une livre et demie à plus de la moitié des habitants.

Puis la Convention acheva la délibération sur les pouvoirs qui furent accordés au comité de salut public, pour conduire les relations extérieures.

Pendant ce temps-là, on entendait un grand bruit aux portes de la salle. Un nombreux rassemblemen t voulait les forcer. Quelques moments après, Rovère vint rendre compte de ce qui s’était passé. La garde avait fait son devoir. Voyant qu’ils n’étaient pas les plus forts, les perturbateurs avaient écouté la raison, malgré les cris des femmes, qui les excitaient à la révolte. L’orateur qui avait porté la parole à la barre était un jeune maître d’école de Villeneuve-Saint- Georges. Le3 citoyens du faubourg Saint- Marceau avaient témoigné leur regret d’avoir écouté de coupables suggestions. Le lendemain, les deux sections de ce faubourg vinrent désavouer la pétition; elle n’avait pas été délibérée en assemblée.

Lorsque l’état de Paris semblait annoncer une crise prochaine , une journée de révolution , les séances de l’Assemblée ne pouvaient être calmes. Lecointre, dans sa folie, jeta encore une fois une question, qui devait prochainement préoccuper la Convention, mais elle était à ce moment prématurée et imprévue. 11 proposa que la constitution de 1793 fût mise en activité: — « Elle est, disait-il, la propriété du peuple; nous ne devons pas ajourner sa liberté et son bonheur. La constitution démocratique et les droits de l’homme, voilà le cri de tous les Français, u Pour recommander au respect de l’Assemblée celte

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