‹ Histoire de la Convention nationale. T. 5Chapitre 86 sur 168 · DISCUSSION SUR L'ACCUSATION DE I.’ ANCIEN COMITÉ · texte numérisé non relu

DISCUSSION SUR L'ACCUSATION DE I.’ ANCIEN COMITÉ

timents. Quelques-uns furent admis et remirent une adresse qu'ils venaient de rédiger. Le président les remercia d’avoir veillé à la sûreté de la Convention, et les encouragea à se saisir sans violence des ennemis du peuple, pour les livrer à l’autorité légitime. — « Entrez daus cette enceinte, leur dit-il , puis allez remplir l’auguste mission de rétablir l’ordre et la paix. »

Maintenant la Convention pouvait s’occuper dé l’accusation proposée contre Billaud, Collot, Barère et Vadier. Des précautions avaient été prises pour assurer la tranquillité publique; les femmes n’avaient pas été admises dans les tribunes publiques, nonobstant les vives réclamations des Montagnards.

Les prévenus furent introduits; le président recommanda le silence et le calme ü l'Assemblée comme aux spectateurs.

La parole fut d’abord accordée à un ancien membre du comité de salut public, Robert Lindet qui venait défendre ses collègues. II était un homme de manières douces; son langage même à la tribune avait toujours eu un ton de modération ; toutefois, par peur ou par docilité, il avait constamment servi avec dévouement et avec zèle Robespierre et le parti ré\olutionnaire. C’était lui qui avait fait le premier rapport contre le roi ; c’était lui qui avait proposé un décret d’institution du tribunal révolutionnaire tellement odieux et dépouillé de toute garantie de justice , qu’il avait été repoussé par la Convention. Aux approches du 31 mai, il avait travaillé souterrainement avec tant de haine contre les Girondins, qu’ils l’avaient surnommé la hyène. Entré dans le comité de salut pu-

blic, lorsque la discorde divisa Robespierre et ses deux amis, de Billaud, Collot et Carnot, Lindet s’était tenu dans une prudente neutralité. 11 ne pouvait donc pas être écouté avec faveur; il parla de manière à augmenter cette disposition hostile.

Comme Carnot et Prieur, il déclara que n’étant point compris dans l’accusation, il n’en appelait pas moins sur sa tête une juste responsabilité ; il devait la partager avec les prévenus, puisqu’il avait partagé leurs opérations.

Son discours était une histoire du gouvernement exercé par le comité de salut public et des immenses services que ce gouvernement avait rendus à la République.

Il rappela tous les dangers et la détresse de la situation, lorsque ce comité avait commencé à diriger les affaires; puis il raconta comment, à l'époque du 31 mai, elles avaient encore empiré. Il parla de cette juste révolution, des intentions conciliatrices du comité, du fédéralisme et de la majorité patriotique et pure, qui avait triomphé d une minorité contre-révolutionnaire résolue à faire disparaître Paris du sol de la France.

En disant de telles paroles, l’orateur devait s’attendre aux interruptions et aux apostrophes des proscrits du 31 mai; peut-être voulait-il les provoquer. Cette discussion semblait indiquer le désir d’entrer en lutte ouverte avec la majorité de l’Assemblée et de susciter contre elle un mouvement d’opinion dans le parti jacobin.

lsnard , Louvet, Larivière, Le Hardy, adressaient tour à tour de formelles dénégations aux récits de

Lindet, et lui imputèrent durement la part qu’il avait personnellement prise aux actes du régime de la Terreur.

Lecointre et les Montagnards le défendaient. — « Je ne sais, disait un représentant de la droite, s'il parle pour ou contre les prévenus. »

Fatigué de lutter contre un tel bruit, après être resté cinq heures de suite à la tribune, il remit à son frère Thomas Lindet le manuscrit de son discours pour qu’il en achevât la lecture.

L’orage recommença lorsqu’on entendit un éloge de l’administration de l’ancien comité, et des mesures qu’il avait prises pour prévenir la disette. — « Comparez-les, disait Lindet, avec ce qu’a fait le gouvernement actuel, au milieu de la prospérité que nous lui avions préparée.

— « Paris n’avait pas un approvisionnement de deux jours; » lui répondit-on; c’était ce que chacun savait.

Il continua, célébrant le maximum, les réquisitions substituées au libre commerce, le cours forcé des assignats, et tout l’arsenal des décrets révolutionnaires.— «Vous avez chargé une commission de reviser ces lois que vous appelez tyranniques ; c’est ordonner votre ruine. »

Il reprocha à Siéyès d’avoir dit que l’Assemblée n’avait pas délibéré librement depuis le 31 mai. — a C’est détruire l’édilice de nos lois ; c’est renverser la constitution de 1793, seul fondement de la liberté. »

L’accusation de ses trois collègues lui paraissait ouvrir une carrière indéfinie de vengeances et de persécutions. — « Vous chercherez pour m’accuser un motif, dans les vingt mille signatures que j’ai données, v. J9

J’ai pacifié le Calvados, j’ai conjuré le fédéralisme* j’ai arrêté ceux qui marchaient sur Paris : é’est assez pour qu’on me fasse périr. »

En réclamant la solidarité avec les accusés, il disait que la Convention avait à juger non des faits personnels, mais un système général de gouvernement , et à prononcer sur des actes qui tenaient au malheur des temps, à la nécessité des circonstances. Quant à lui , on ne lui arracherait ni une rétractation ni un honteux désaveu.

Toutefois* il prenait soin de dire : — « Je n’ai jamais conseillé de mesures violentes ou sanguinaires; elles n’étaient ni dans ma pensée ni dans mon caractère; Je n’ai pas eu de relations avec Robespierre, ni Couthon , ni Saint-Just; plus de cent de mes collègues peuvent attester quelle était mon opinion sur ces hommes. »

Une longue et confuse discussion suivit ce discours ; on décida, nonobstant quelque opposition, qu’il serait imprimé. On commençait à s’inquiéter pour la tranquillité publique de la durée de cette délibération ; néanmoins, la majorité avait à cœur de laisser toute liberté à la défense des accusés.

Carnot fut entendu le lendemain; il réclama aussi la solidarité avec les prévenus. Un devoir d’honneur l’obligeait à les défendre ; il ne voulait pourtant pas être confondu avec eux ; il croyait possible * en ne désavouant pas la responsabilité politique, de présenter une justification de son caractère moral.

— « J'ai toujours été opposé aux mesures violentes; dès longtemps, au sein du comité de salut public, j’avais attaqué Robespierre et Saint-Just.

D18C0UBS DE CABNOT.

« J’ai servi de mou mieux la Convention, je me suiB passionné pour la cause populaire; mais partout où mon devoir m’a appelé, j’ai maintenu la dignité de mon caractère.

« Je n’étais pas à Paris aux époques du 2 septembre et du 31 mai ; j’ai vécu isolé, je me suis constamment prononcé contre toute faction, contre toute tyrannie. »

Il entra dans de minutieux détails sur le mode et la répartition du travail dans le comité de salut public. 11 cherchait à justifier les signatures sans nombre dont il avait souscrit d’abominables actes. — « C’était une formalité prescrite, mais absolument insignifiante par rapport au signataire : elle ne supposait pas une adhésion ni un acquiescement; elle n’était pas même un certifié conforme qui supposerait que le signataire a lu et collationné la pièce. » — Il raconta, pensant s’cxcuseç, comment un jour il se plaignait vivement à ltobespierre de ce qu’un des meilleurs employés du bureau de la guerre avait été mis en prison; Robespierre lui montra qu’il avait signé le mandat. Une autre fois, il avait signé aussi l’arrestation d’un traiteur où il dînait tous les jours, qu il connaissait pour un bon patriote et qu’il parvint ensuite à faire relâcher.

C’était de la sorte qu’il avait signé l’incendie de Bédouin et l’approbation de la conduite de Joseph Lebon. Croyait-il justifier ainsi les procédés du gouvernement dont il avait fait partie?

Mais la portion remarquable du discours ne se rapportait nullement à sa défense personnelle. Comme Lindet, il disait que la question était entièrement générale et politique, et qu’il s’agissait de juger la

conduite d’un gouvernement. Il acceptait pour luimême la solidarité avec tout le comité de salut public, dont les actes étaient essentiellement collectifs. 11 appliquait le même raisonnement à la Convention tout entière, dont les votes n’avaient pas , disait-il , plus de culpabilité que la signature donnée aveuglément par tel ou tel membre du comité. — ■ « Est-ce à dire qu’elle ait quelque reproche à se faire, pour avoir accordé une confiance si docile au gouvernement institué par elle? Nullement, elle a fait son devoir et n’a point à s'en repentir.

« On veut diriger contre vous, disait-il aux conventionnels, le dilemme de la barbarie ou de la faiblesse; on veut vous amener à convenir que vous étiez tous les complices de Robespierre , les uns par cruauté, les autres par lâcheté. Je dis, moi, que dans toute occasion, vous avez fait ce que vous deviez faire; vous ne pouviez suivre une ligne différente, sans renverser les bases de la démocratie que vous aviez jurée.

« Vous êtes les mandataires d’un peuple libre ; il ne s’est point dépouillé de ses droits pour vous. Vous n’êtes pas ici pour lui donner des lois , mais [tour rédiger, énoncer et promulguer celles qui sont l’expression de sa volonté propre. Vous avez un mandat tacite, mais impératif, non pas des départements qui vous ont élus, non pas d’une section quelconque du peuple, mais du peuple entier. C’est sa volonté qui fait la loi, et non pas la vôtre. La déclaration des droits ne dit-elle pas formellement : — «La loi est l’expression de la volonté « générale? » — Votre manière de voir, fût-elle la meilleure, ne peut être substituée à celle du peuple. Ce n’est pas votre opinion propre que vous pouvez

émettre, c’est celle de vos commettants, c’est-à-dire celle que dans votre conscience vous regardez, non pas comme la meilleure, mais comme la plus conforme à la volonté de la majorité des Français. Si vous croyez que cette majorité se trompe , éclairez-la ; mais si elle s’obstine à vouloir ce qui vous paraît contraire à ses intérêts, vous devez voter comme elle l’entend. Tel est le principe irréfragable de la démocratie représentative; autrement nous ne serions pas sous le gouvernement populaire; nous aurions un régime aristocratique: la volonté de sept cents individus choisis par le peuple serait substituée à la volonté du peuple lui-même.

« Le peuple peut se tromper; mais jamais il n’est coupable, car il agit sur lui-même. D’ailleurs il ne faut pas croire que cette sorte d’instinct qu’il a reçu de la nature soit moins sûr que nos raisonnements.

« Maintenant ces décrets qu’on vous reproche, ces lois qu’il a fallu annuler, est-ce vous qui les aviez faites? Alors vous seriez coupables. Mais non : vous avez cédé à ce que vous avez cru la volonté générale. Par exemple, quand*vous avez voté la loi du maximum, il ne s’agissait pas de savoir si vous négociants, vous économistes, trouviez cette loi mauvaise; il s’agissait de savoir si le peuple la voulait, oui ou non. Vous avez cru qu’il la voulait; vous avez dû le croire d’après une multitude de pétitions; vous l’avez décrétée; vous avez fait votre devoir. Cependant vous n’avez point cessé d'être convaincu de ses vices : le peuple les a enfin reconnus. Vous avez rapporté la loi : vous avez encore fait votre devoir.

« Vos contradictions apparentes, loin de vous donner des torts , prouvent au contraire votre impertur-

habilité dans la ligne qui vous est tracée par la déclaration des droits et les princ ipes de la démocratie représentative, »

Le sophisme révolutionnaire n’a peut-être jamais été poussé aussi loin. On croit rêver, en lisant à quel point de déraison, par voie d’abstraction et de logique, on pouvait arriver en partant du fait primitif appelé révolution. Carnot, pressé par le besoin de ne pas être responsable de tout ce qu’il avait consenti et signé, voulait non-seulement détourner de lui et de ses collègues du comité une accusation quelconque; mais il lui convenait de dire que la Convention n’avait pas encouru le moindre blâme, qu elle devait au contraire s’honorer des actes permis ou prescrits par elle, lors même que ces actes étaient contraires à la justice et à la raison. Ainsi une nation devait, selon Carnot, être gouvernée sans que qui que ce soit des maîtres et des agents du pouvoir encourût jamais une punition ou un reproche. Aucun d’eux n’était apte à avoir une volonté. En toutes choses, il n'y avait qu’une seule volonté, la volonté du peuple. Or, il était irresponsable en fait et en droit, puisqifil était souverain absolu et qu’il agissait sur lui-même.

Les législateurs qu'il avait choisis n’avaient donc pas reçu de lui le droit d’avoir une opinion, de procéder par libre examen , de chercher ce qui était équitable ou avantageux. Leur tâche et leur devoir étaient de consulter la volonté du peuple et de la contre-signer, sans la contredire. La constitution avait assujetti les actes de la législation à la sanction des assemblées primaires, formalité vaine et illusoire; mais cette révision do l’œuvre des hommes éclairés par une foule aveugle ne suffisait point à la logique de Carnot. Toute

manifestation populaire lui semblait une injonction impérative pour la législature. Des pétitions, des adresses, une rumeur publique étaient des commandements qui ne devaient rencontrer ni résistance, ni objection.

En réalité c’était toujours la souveraineté d’une insurrection partielle, d’une émeute locale, appliquée, non plus seulement à l’établissement d’un gouvernement nouveau , mais à la gestion journalière des affaires, à l'administration de lajustice, aux relations extérieures, au maximum, à la guerre, au choix des généraux. Le peuple d’Hébert et de Chaumette avait signifié ses intentions : Carnot et ses amis s’é-r taient empressés de se soumettre à leur devoir. Puis le peuple du 9 thermidor avait détesté et renversé le gouvernement : dès lors sa volonté étant connue, on faisait bien de s’y conformer. Là s’arrêtait la série des déductions et des raisonnements. D’autres conventionnels la poussaient plus loin et se montraient plus conséquents que Carnot; ils disaient : — « Puisque le peuple veut la punition des membres du comité, nous ne devons pas lui résister. »

Toutefois, le discours de Carnot eut un grand effet; on lui sut gré de la générosité avec laquelle il réclamait noblement une responsabilité que la Convention voulait au contraire écarter de lui. On songeait aux grands services qu’il avait rendus, à la gloire militaire de la France, aux succès des armées, où il pouvait réclamer une part. Après cette justification, à la fois théorique et personnelle, il plaida pour ses collègues de la seule manière dont ils pouvaient être défendus.

— « 11 est, disait-il, des crimes si grands; il est tel degré d'atrocité que la justice et la clémence natio-

SUITE DE LA DISCUSSION

nales ne sauraient jamais les abolir. Alors, non-seulement la loi, mais la politique réclament la punition des coupables; tels sont les crimes de conspiration, de dilapidation, de violations commises par esprit de vengeance; mais lorsqu’il n’existe rien do semblable, lorsque les délits imputés peuvent avoir été les transports d’une âme exaltée, du délire de la liberté, ou plutôt les effets du torrent des circonstances qui ne pouvaient être calculées ni maîtrisées, il est de la grandeur d’un peuple d’absoudre les coupables et de pardonner des excès qui n’ont été commis que pour le mieux servir. »

Prieur de la Côte-d’Or, après avoir établi que lui aussi s’était, dans les derniers temps du comité, montré opposant à Robespierre et à Saint-Just, donna son assentiment au discours de Carnot et se déclara solidaire. Quelques membres du comité de sûreté générale firent la même réclamation.

La discussion continua sans qu’aucun fait nouveau fût produit, sans que la question présentât un autre point de vue. Les prévenus demandèrent qu’elle s’établît, non plus sur le système général de l’accusation, mais sur les divers chefs qui la composaient. Nonobstant la résistance du rapporteur, cela fut ainsi délibéré.

Cependant la fermentation devenait chaque jour plus alarmante; des rassemblements se formaient dans les faubourgs, des troupes de femmes parcouraient les rues en tumulte , les portes de la section des Gravilliers avaient été forcées, une réunion s’y était installée et avait proclamé l’article de la déclaration des droits qui portait que l’insurrection était le plus sacré

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et le plus indispensable des devoirs. Des mesures étaient prises par le comité de sûreté générale; mais ce n’était pas sans peine qu'on était parvenu à rétablir la tranquillité publique pour la journée, en concevant des craintes pour le lendemain. Les Montagnards devenaient plus turbulents pendant les séances; lorsqu'ils allaient porter des plaintes dans les comités, ils se montraient injurieux et menaçants. Ils étaient pourtant écoutés avec tous les égards dus à leur caractère de représentants. — * Nous avons eu la patience, disait un des membres du comité, d’écoutec Armonville qui était ivre à ne pouvoir se tenir. »

L’examen des faits de l’accusation se prolongeait. La majorité, encore qu’elle vît tout le danger de cette procédure indéfinie, semblait décidée à ne gêner en rien la défense des accusés. Elle se compliquait de récits et de détails que les opposants apportaient en justification des membres de l’ancien comité. C’était presque toujours pour établir que leurs signatures et leur assentiment ne prouvaient pas leur complicité avec Robespierre. Collot d’IJerbois , ne pouvant nier qu’il avait proposé de miner les prisons des détenus et de tenir la mèche toujours allumée pour les faire sauter, disait : — <- Ces paroles m’échappèrent ; je ne sais quel est le sentiment qui me les fit prononcer; que ce soit le délire ou l'enthousiasme, il était sacré : c’était une de ces métaphores que le sentiment inspire et qui ne sont pas des propositions exactes. »

Ainsi se passaient ces séances confuses, où, sans nulle dignité, l’Assemblée entendait les thermidoriens accusateurs et les Montagnards défenseurs des prévenus raconter, par voie de récrimination, les détails de leur vie révolutionnaire et les querelles de leur

SUITE DE LA DISCUSSION

parti. La contenance des accusés, et surtout de Billaud, était misérable ; sans cesse ils donnaient prise sur eux ; en s’excusant, ils tombaient dans une foule de contradictions; tantôt ils faisaient cause commune , tantôt ils s’isolaient '.

Barère se défendait mieux que ses collègues ; il avait dit beaucoup d’atroces paroles; il n’y avait pas de crimes qu’il n’eût justifiés ou célébrés; pas de mensonges qu’il ne se fût chargé de soutenir; mais il avait rendu beaucoup de services particuliers : il avait sauvé quelques personnes de l’écbafaud. Il avait servi le gouvernement révolutionnaire sans peine, sans scrupules, sans nul sentiment de la justice et de la vérité, sans conviction ni opinion aucune;’ il avait été le rédacteur de la Terreur; mais ce n’était pas lui qui l’avait inventée, ce n’était pas lui qui la voulait. On ne pouvait pas citer un fait personnel de cruauté; pas une initiative de mesures sanguinaires.

De sorte que la discussion ne lui était pas nuisible. Sa position d’accusé, la grave responsabilité qu’on voulait lui imposer s’accordaient mal avec son caractère. Le trouver coupable, lorsqu’il n’avait pas eu une volonté, pas même une opinion, était uu sujet d’étonnement pour lui , et presque pour les autres. Si Jes vainqueurs de Robespierre n’avaient pas été 6i exclusifs, Barère aurait été un thermidorien.

Plus la discussion se prolongeait, plus il devenait évident qu elle n'appartenait pas au domaine de la justice légale. 11 ne s’agissait pas d’un procès à suivre devant une juridiction quelconque. On avait vu par l’exemple de Carrier combien étaient lents et difficiles

l Mémoires de Tlubaudeau.

les débats judiciaires dans de semblables affaires. Chacun comprenait que la Convention était engagée dans une crise politique et que le dénoument ne pouvait se trouver que dans quelqu’une de ces grandes mesures qui changent complètement la situation et tranchent les difficultés.

La situation de Paris ajoutait encore à la nécessité d’en finir. Une émeute de femmes arriva jusqu’aux portes de la Convention : on en admit une vingtaine à la barre. Elles criaient: « Du pain! du pain!» et disaient que la distribution avait été, ce jour-là, d’une demi-livre seulement. Buissy expliqua comment les arrivages n’étaient pas réguliers. Les populations des départements les arrêtaient quelquefois en route, les boulangers n’avaient pas reçu la farine en une seule distribution ; la seconde avait eu lieu trop tard dans la journée pour qu’on pût cuire deux fournées.

» Chacun cherchait une solution pour sortir de si graves et si dangereux embarras, llouzet proposait que, par voie de scrutin , la Convention formât deux listes, l’une des représentants qui devraient être jugés par une haute cour siégeant loin de Paris, et une seconde liste comprenant les représentants qui seraient temporairement bannis du territoire de la République. Ce projet fut à peine écouté: Merlin de Tliionville voulait que la Convention se hâtât de délibérer les lois organiques, puis de mettre la constitution en pratique et d’ordonner des élections. Le sort des prévenus serait décidé par la nouvelle assemblée.

Merlin de Douai avait d’avance rédigé un projet selon cette idée : les assemblées primaires auraient été convoquées pour le 20 avril, toutes les autorités judi-

ciaires et administratives devaient être aussi renouvelées par l’élection. La Convention élirait les membres du conseil exécutif choisis, selon la constitution, parmi les candidats présentés par les collèges électoraux. La nouvelle représentation nationale eût siégé dès le 20 mai.

Un article dernier portait : « Au corps législatif seul appartient la police immédiate et la direction de la force armée dans la commune où il tient ses séances.»

Ce projet fut imprimé et distribué ; il devait être discuté trois jours après. L’unanimité des suffrages semblait annoncer que l’Assemblée l’accueillait favorablement.

Toutefois elle décréta qu’elle continuerait à entendre tous les jours les députés prévenus, jusqu’au moment où elle se déclarerait suffisamment éclairée.

Dans le concours de projets destinés à terminer cette grande affaire, le parti jacobin n’en voyait aucun meilleur qu'une amnistie générale. — « Comment la Convention pourrait-elle juger? disait Guyton-Morveau ; il n’y a ici que des accusateurs , des accusés et des témoins. Cette procédure est un scandale. Le péril de la patrie ordonne de la finir. Comment en sortir? jugerat-on les représentants qui ont fait des propositions encore plus sanguinaires que celles qui sont reprochées aux prévenus ? jugera-t-on ceux qui ont envoyé le plus de victimes au tribunal révolutionnaire? Je ne sais si on achève ou si l’on commence la Révolution. »

Ainsi, quel que fût le goût des Montagnards pour la constitution de 1793 et l’espoir de trouver dans son mécanisme et son esprit une chance de recouvrer la domination, ils ne voulaient point qu’elle fût installée sous la direction de leurs adversaires et sous le poids

de leur autorité. — « L’amnistie ! l’amnistie tout de suite ! » criaient-ils.

La proposition de Merlin de Thionville ne présentait donc aucun avantage, elle ne calmait pas les esprits. —

« Si en même temps que la constitution , j’avais demandé l’amnistie pour les grands coupables et pour ceux qui ont brûlé les villes et les villages, on serait de mon avis; mais telle n’a pas été mon intention, je les poursuivrai tant qu’il me restera une goutte de sang dans les veines. Je crois que la constitution seule peut nous sauver, mais à la condition de traduire les prévenus devant l’Assemblée législative pieds et poings liés ainsi que tous ceux qui de concert avec eux ont favorisé la tyrannie. »

L’attitude des Montagnards et quelques heures de réflexion avaient démontré aux hommes politiques de l’Assemblée que le projet de Merlin n’était point raisonnable. La Convention était menacée; on attendait d’heure en heure une formidable insurrection; fallaitil en un tel moment déclarer que ses pouvoirs allaient expirer ? son autorité déjà si précaire se trouverait anéantie et n’obtiendrait ni obéissance, ni respect. Quoi ! Paris et la France étaient en proie à la famine , les négociations pour la paix intérieure et extérieure étaient entamées ; les bons citoyens imploraient de toutes parts l’énergie de la Convention : et en de si graves circonstances elle abandonnerait ses devoirs les plus sacrés, pour livrer le pays au désordre et au désespoir ! Louvet et Chénier exposèrent les dangers d’une pareille détermination.

Cambacérès, qui, à cette époque, était un des orateurs les plus écoutés, parla daDS le même sens.

« Vous donneriez à la nation, disait-il, une constitu-

302 iHCEhîITUDES DE LA CONVENTION.

tion sans gouvernement. >i — Cambon, tout conforme qu’il était aux opinions de la Montagne, fut du même avis dans l’intérêt des finances. Merlin de Douai s’excusa d’avoir rédigé le décret de la veille et ramena la question à son véritable point. — « Le calme ne se rétablira dans l’Assemblée et dans la France, que si l'on trouve le moyen de terminer le procès qui nous occupe. » — 11 proposait qu’une commission fût chargée de présenter un mode pour abréger les débats. Son avis ne fut point partagé par la majorité ; on se borna à ordonner qu’une commission serait chargée de régler le mode le plus prompt pour préparer les lois organiques et pour mettre successivement en activité les dispositions de 1 acte constitutionnel.

Les discordes de l’Assemblée se propageaient dans la capitale et dans les provinces. Sans cesse des députations ou des adresses demandaient, les unes le maintien de l’autorité de la Convention et la poursuite énergique £es hommes de sang ; les autres réclamaient la constitution de 1793 et du pain.

Le 31 mars, la section des Quinze-Yingts du faubourg Saint-Antoine se présenta à la barre. L’orateur parla en ces termes : — « Depuis le 9 thermidor nos besoins vont croissant. Ou nous avait promis que la suppression du maximum ramènerait l’abondance, et la disette est à son comble. Les incarcérations continuent ; le peuple veut enfin être libre ; il sait que quand il est opprimé l’insurrection est un de ses devoirs. Pourquoi Paris est-il sans municipalité ? Pourquoi les sociétés populaires sont-elles fermées ? Où sont nos moissons ? Pourquoi les assignats sont-ils avilis ? Pourquoi les fanatiques et la jeunesse du Palais-Royal peuvent-ils seuls s’assembler ? Nous demandons la

INCEhTltUDES DE LJk CORtERTlON. 303

punition ou la mise en liberté des détenus ; nous dé^ mandons qu'on subvienne à l’aiTreuse misère du peuple, qu’on lui rende ses droits , qu’on mette promptement en activité la constitution démocratique de 1793. Nous sommes debout pour soutenir la République et la liberté. »

Le président, sans donner à sa réponse autant d’énergie que la majorité l’aurait voulu , la termina pourtant en disant : — « La Convention fera respecter les lois et sévira contre ceux qui voudraient troubler ses travaux. »

Tallien demanda l’impression et l’affiche de la pétition. En la lisant, les bons citoyens du faubourg diront: « Ce ne sont point nos sentiments, ni ceux des vrais républicains. » Les tribunes de gauche avaient applaudi l’orateur du faubourg ; elles interrompaient Tallien à chaque phrase ; il parlait au milieu du vacarme. Le président ne pouvait réduire les tribunes au silence. La discussion continua sans que le tumulte cessât. Un Montagnard, Pinet, dont le nom était alors fameux par les horreurs qu’il avait commises dans ses missions, parla en faveur de la pétition. — n Tu as été le bourreau de mon département, » lui criait un député des Landes.

Goujon demandait qu’on respectât les pétitionnaires. — « La barre de la Convention est un lieu sacré. Ce n’est point seulement le lieu des félicitations, c’est aussi le lieu des plaintes. On doit tout y écouter, même les sottises. » — Les murmures l’avertirent, et il reprit : — « Je voulais dire les erreurs. •>

Les Montagnards avaient insisté spécialement sur la mise en liberté des séditieux, qui, depuis quelques jours, avaient été mis en prison. Sur la proposition de

Bourdon de l’Oise l’Assemblée décréta que la liste en serait imprimée et envoyée aux sections : — « On verra si elles réclament en faveur de beaucoup de ces détenus. »

Le lendemain, 12 germinal, fut une journée d’insur. rection La séance à peine ouverte devint orageuse. Les Montagnards étaient animés; ils interrompaient les orateurs en criant: « La liberté des patriotes! » — Une section de Paris vint demander l’épuration du corps législatif.— «il faut empêcher la démagogie de déchirer la République, il faut écarter de la Convention l’impéritie, l’inexpérience et l’affreux brigandage. » Cette section s’indignait à la pensée de voir l’Assemblée se retirer avant d’avoir éprouvé la constitution et jugé les grands coupables. Cette pétition redoubla le tumulte; la majorité ordonna qu’elle serait insérée au bulletin.

Boissy commençait un rapport sur les subsistances, lorsque tout à coup une foule d hommes, de femmes et d’enfants, après avoir forcé la garde, entrèrent à flots pressés dans la salle , agitant leurs chapeaux et leurs bonnets et criant : — « Du pain ! du pain ! » — La Montagne et la tribune de gauche applaudissaient joyeusement. Quelques hommes avaient écrit sur leurs chapeaux: « Du pain et la constitution de 1793! »

La majorité resta d’abord assez calme, puis se leva en criant : « Vive la République ! »

Legendre essaya de parler, ce fut impossible : — « A bas! à bas! vociférait la foule, nous n’avons pas de pain. »

Merlin de Thionville descendit parmi cette populace.

' 4" avril 4795.

parlant aux ouvriers, essayant de les ramener à la raison, leur donnant des poignées de main ou les embrassant. La Montagne voulait qu’il revînt à son banc, il répondait: — « Ma place est au milieu du peuple. »

Ni le président, ni aucun orateur ne parvenait à se faire entendre au milieu des cris de la foule, des Montagnards et de leurs tribunes.

Un nouveau flot de peuple pénétra dans la salle ; les représentants de la gauche essayèrent eux-mêmes de mettre un terme à ce désordre. — « Oui, mes amis, vous voulez du pain et la liberté des patriotes; nous sommes de votre avis, vous l’obtiendrez; mais passez, passez; on étouffe ici. »

André Dumont présidait; il parla à la multitude en promettant qu’on allait s’occuper de ses demandes.— « Du pain! du pain! » était toujours la seule réponse; mais, du reste, les séditieux ne se portaient à aucune violence; les hommes n’écoutaient point les atroces provocations des furies de guillotine qui les excitaient à massacrer le3 représentants.

Huguet, représentant montagnard, ancien évêque constitutionnel, se fit l’orateur de l’émeute. — « Ce mouvement n’est pas une insurrection; les citoyens respectent les représentants du peuple, ils sont encore plus avides de la délivrance de leurs frères que de pain. » — « Oui, la liberté des patriotes, » reprenait la foule. — « L'amour de la patrie, la nécessité de rendre du crédit aux assignats , voilg ce qui les amène; ils ne demandent pas un tyran. N’est-ce pas la constitution de 1793 que vous voulez? » — Oui! oui! » — « Donnez-leur du pain, la liberté des pav. 20

triotes et la constitution. Peuple, n’abandonne pas tes droits.

— « Oui ! il faut que l'Assemblée reste en permanence jusqu’à ce que nous ayons du pain. »

Un orateur populaire monta sur la barre; c'était un nommé Van-Eck, qui avait figuré au 31 mai; car on revoyait les visages qui s’étaient montrés dans toutes les funestes journées. — « Vous voyez devant vous les hommes du 14 juillet, du 10 août et aussi du 31 mai. » — La Montagne applaudissait à outrance. — u Ils ont juré de vivre libres ou de mourir. Ils maintiendront la constitution de 1793 et la déclaration des droits. 11 est temps que la classe indigente ne soit plus la victime de l’égoïsme des riches et.de la cupidité des marchands. Mettez un terme à vos divisions; la patrie ne doit pas souffrir de vos haines. Faites-nous justice de l’armée de Fréron, de ces messieurs à bâtons. Les hommes qui au 14 juillet ont détruit la Bastille ne pensaient pas qu’on en élèverait mille autres pour incarcérer les patriotes. Où sont passés les grains de la récolte abondante de l’année dernière? La cupidité est à son comble. On méprise les assignats : vos décrets leur ont fait perdre la confiance. N’espérez point ramener le calme et l’abondance sans punir les égoïstes. » — Chaque phrase de cette harangue excitait des transports d’approbation parmi la foule; les représentants de la gauche n’applaudissaient pas avec moins d’enthousiasme.

« Et toi, Montagne sainte, qui as tant combattu pour la République, les hommes du 14 juillet, du 10 août, du 31 mai te réclament eu ce moment de crise; tu les trouveras toujours prêts à te soutenir !

« Les citoyens pour qui je parle veulent la consti-

tulion de 1703, ils sont las de passer la nuit à la porte des boulangers. 11 est temps que le peuple qui a produit les subsistances, qui a fait la Révolution, puisse subsister. Délivrez les milliers de patriotes que vous avez incarcérés depuis le 9 thermidor. Si vous avez changé l'ordre de choses qui existait avant cette époque, ce n’est pas sur eux que doit tomber votre colère. C’est vous qui avez eu tort. La section de la Cité n’est point accoutumée à vous faire perdre un temps précieux par des flagorneries dignes du cabinet de Versailles; aussi vous ai-je parlé énergiquement en son nom. »

Les acclamations redoublées de cette populace et les joies bruyantes de la Montagne avaient progressivement augmeuté le tumulte. Faire entendre une seule parole eût été impossible. Cependant une des femmes ayant remarqué qu’un représentant avait communiqué à ses voisins quelques réflexions, demanda insolemment que celui qui semblait blâmer le discours du citoyen Van-Eck eût à s'exprimer tout haut. — Duliern vint à l’appui de la poissarde. — «Oui, qu’il le dise, m ajouta-t-il. D’autres députations arrivèrent et furent entendues. Aucune ne parla du même ton que la section de la Cité. Elles demandaient les mêmes choses ; mais la plupart s’exprimèrent dans un langage convenable et montraient des égards à l’Assemblée.

Le président répondit à la section de la Fidélité : — « Vous venez de dire avec sagesse que la Convention ne pouvait délibérer tant que le lieu de ses séances ne serait pas libre. « — « Nous sommes libres, nous, » crièrent les Montagnards.

Enfin la Convention eut à entendre d’autres paroles.

Les sections de la Croix-Rouge et de Bonne-Nouvelle demandèrent que la Convention restât à son poste, veillât elle-même à l’établissement de la constitution , donnât la paix à la France et punît les grands criminels.

Ces deux sections annoncèrent que leurs gardes nationaux s’étaient rendus sous les drapeaux pour marcher au secours de la Convention. Le président répondit : — « La Convention vous dira la vérité, ce mouvement est excité par les royalistes et les assassins. — Le royalisme est là, » dit Choudieu, en montrant le fauteuil du président.

André Dumont continua: — « Mais la foudre tombera sur leurs têtes. — La foudre, c’est' ton armée du Palais-Royal , » s’écria Ruamps. — Les femmes faisaient sans cesse retentir le cri : — « Du pain ! du pain! » Duliem demanda que le président ordonnât aux bons citoyens de quitter la salle , afin que la Convention pût délibérer et sauver le peuple. — « 11 faut que nous puissions parler, lorsque la générale a été battue dans les sections, lorsque le tocsin du pavillon de l’Unité vient de sonner. »

Prieur de la Marne insista plus vivement encore pour qu’une délibération commençât. — « Tous nos collègues brûlent de faire une déclaration solennelle de haine aux émigrés et aux royalistes, de protection aux patriotes égarés. »

Le désordre se prolongeait depuis plusieurs heures, et les Montagnards voyaient que cette foule, qu’ils avaient appelée ou du moins accueillie fraternellement, restait là désarmée sans commettre nulle violence, se bornant à pousser des clameurs. Les chefs , si elle en avait, ne poursuivaient l’accomplissement d’aucun

projet; il n’y avait point de directeur politique pour ce commencement d’insurrection ; Danton manquait à cette scène. La majorité n’était pas effrayée; elle ne quittait point la salle, et ne se prêtait à aucune délibération. La populace commençait à se lasser; elle était déjà moins nombreuse et moins pressée. Maintenant c’étaient les Jacobins qui auraient voulu que la salle fût évacuée et qu’on pût essayer un vote avant l’arrivée de la garde nationale des sections fidèles.

Choudieu lui-même voulait renvoyer une femme qui s’était installée sur son banc ; elle répondait : — « Nous sommes chez nous. » — Alors il se plaignait que le président ne fît pas son devoir et ne commandât pas aux bons citoyens de se retirer.

Enfin la majorité vit qu’elle allait avoir lé dessus; Barras somma impérieusement la foule de se retirer. — « La Convention ne quittera pas son poste comme on a voulu vous le faire croire; elle fera tout pour le peuple; mais sortez. »

Puis arrivèrent deux sections pour protester de leur dévouement à la Convention et faire un appel à son énergie.

L’orage était passé. Boissy d’Anglas acheva le rapport que l’émeute avait interrompu ; il proposait la formation d’un corps de deux mille quatre cents hommes, fournis par la garde nationale, pour protéger les arrivages des grains destinés à l’approvisionnement de Paris. Une des causes de la disette, c’était en effet la difliéulté de transporter des grains d’un lieu à un autre, sans qu’ils fussent pillés ou arrêtés par réquisition. 11 en était à peu près de même dans toute la France ; les marchés publics n’étaient fournis que par réquisition; les grains ne pouvaient être exportés d’une

commune à l’autre sans la permission du maire, qui, pour obéir aux inquiétudes locales, la refusait souvent. Les voitures chargées de blé ne voyageaient pas en sûreté. Dans les provinces où quelque commerce subsistait encore, les transports se faisaient la nuit, comme une contrebande. Aucune disette depuis cinquante ans n’a ressemblé à ce qu’était la disette de 1795.

Les détachements de la garde nationale arrivèrent. La Convention était maintenant en toute sûreté. Isabeau rendit compte de ce qui s’était passé hors de la salle pendant la journée. Les comités ne pouvaient se vanter ni de prévoyance ni de précaution ; mais le rapporteur parla du zèle qu’ils avaient déployé dès que le danger s’.était manifesté. Auguis, chargé de parcourir différents quartiers de la ville pour y rétablir la paix, avait été blessé; il était encore prisonnier. On ne savait pas ce qu’était devenu Penières. Le rapporteur affirma que, parmi la foule qui avait envahi la salle, se trouvaient des meneurs et que le meurtre d’un grand nombre de représentants entrait dans leurs projets. 11 proposa le décret suivant: « La Convention déclare au peuple français qu’il y a eu aujourd’hui attentat contre la liberté de ses délibérations. — Le comité de sûreté générale fera rechercher et traduire devant le tribunal criminel de Paris les auteurs et instigateurs de cet attentat. »

La gauche accueillit cette proposition par de violents murmures. Sergent accusa la jeunesse, les royalistes et les agents de Pitt d’avoir excité les femmes et les enfants contre la Convention.

Thibaudeau appuya le projet. — « Je déclare à la nation entière que, pendant quatre heures de cette dé-

sastreuse journée, j’ai été absent de cette enceinte, où je ne voyais plus la Convention nationale. Je soutiens que c’est la faiblesse des représentants qui jusqu’à présent a encouragé une faction criminelle. le ne connais pas les détails de celte journée; mais ce n'est pas en Angleterre qu’il faut aller les chercher. » — « Ils sont ici, criait-on en montrant la gauche; les voici. «

L’orateur continua : — « Elle est en France cette minorité qui conspire. Sans doute, nous devons écouter les plaintes du peuple et nous occuper à lui procurer des subsistances. Mais les hommes qui sont venus ici ne songeaient pas aux subsistances; ils célébraient le 31 mai; ils demandaient la constitution de 1793 et la liberté de prétendus patriotes emprisonnés. »

Thibaudeau était interrompu et insulté : — « Oui, disait-il , la représentation nationale a été violée et avilie. Le projet qu’on vous présente est fondé sur des faits; il est destiné à sauver la liberté publique. »

Le décret fut adopté; la gauche ne prit point part au vote.

Chénier trouvait cette mesure insuffisante, il rapporta les propos des hommes qui avaient amené la populace dans la salle : — « Ne voyez-vous pas marcher ensemble le terrorisme, l’aristocratie et le royalisme? Vous êtes dans la crise la plus violente; vous ne pouvez sauver la patrie que par de grandes mesures. »

André Dumont rappela que Choudieu avait dit en montrant le fauteuil du président: « Le royalisme siège ici. »

On avait entendu aussi Foussedoire dire à la populace : « Il faut désarmer la garde nationale : elle veut un roi. »

— « Les véritables royalistes, les ennemis du peuple,

les voilà ! » disait Dumont en montrant la Montagne. — « Ils tiennent des conciliabules nocturnes et trament des conspirations. Us m’ont dévoué au poignard. Eh bien ! que tous les assassins me reconuaissent bien; je veux périr de leur main ou sauver la patrie. Savezvous quel était le but du mouvement d’aujourd’hui? C’est de vous empêcher de prononcer sur le sort de trois brigands qui ont inondé la République de sang. Vous vous plaignez quelquefois de voir l’opinion publique s’éloigner de vous. Soyez fermes , si vous voulez la fixer. Vous avez aujourd’hui les preuves de la complicité des hommes qui sont en jugement, avec cette révolte. Je ne vous proposerai pas de fermer les débats : une telle mesure ne convient qu’aux assassins. Je ne vous proposerai point de les condamner à mort sans les avoir jugés; mais je vous propose de les bannir du territoire français. » Les applaudissements éclataient.— « Le peuple français vous approuvera. » — « Ah oui ! le peuple français ! » cria-t-on sur la Montagne.

— « Cette minorité veut sauver ses chefs; mais c’est en vain : le peuple, si nous n’y prenons garde, dans sa juste indignation, se vengera lui-même. Je demande que les trois brigands soient déportés dès cette nuit. »

La majorité cria : « Aux voix ! » Le président donna lecture du décret. 11 fut voté.

Les Montagnards réclamèrent l’appel nominal et descendirent pour en signer la demande sur le bureau.

— « Je demande, dit Bourdon de l'Oise, que les noms inscrits au bas de cette déclaration, dernier effort d’une minorité rebelle, soient imprimés et envoyés dans les départements. Je demande aussi l’arrestation de Choudieu, Chasles et Foussedoire. »

L’éineule s’était retirée; pas un cri populaire n’avait réclamé en faveur des membres de l’ancien comité. Aucun renseignement, aucune dénonciation n’établissait un rapport quelconque entre eux et les séditieux du faubourg Saint-Antoine. La minorité jacobine portait, il est vrai, un vif intérêt à leur défense, mais par opinion politique plus que par dévouement pour eux. Si les haines de parti n’étaient pas toujours d’une crédulité aveugle, on aurait pu dire qu’André Dumont et les thermidoriens n’étaient pas de bonne foi; qu’ils saisissaient l’occasion de se tirer d’un grave embarras et profitaient de cette insurrection avortée pour écraser leurs adversaires; mais c’était moins un calcul politique qu’une scène advenue naturellement entre des hommes révolutionnaires, qui n’avaient jamais apporté dans les affaires publiques un autre mobile que la passion, un autre langage que la déclamation; qui, depuis plus de deux ans, vivaient dans une agitation convulsive , jouant sans cesse leur tête contre la tête de leurs ennemis encore que souvent ils eussent été leurs amis de la veille. La dignité du caractère, la gravité du maintien, le respect des formes de la justice, l’examen consciencieux des affaires, les égards dus aux vaincus et aux accusés, tout cela n était pas, ne pouvait plus être dans leurs habitudes. Ils avaient détourné la Dévolution dans une voie moins funeste, mais ils la continuaient.

La Convention était encore dans une situation où elle s’était trop souvent trouvée; elle votait par entraînement, sans réfléchir, sans délibérer; un décret n’attendait pas l’autre : Barras demanda que Paris fût mis eu état de siège; Bourdon proposa de confier le

commandement en chef de Paris à Pichegru qui s’y trouvait depuis quelques jours.

Auguis, dont on s’était inquiété, fut ramené par quelques bons citoyens qui l’avaient sauvé. Il avait été atteint de deux coups de pique; mais les blessures n’étaient point graves. On craignait encore que Penières n’eût succombé; l’Assemblée était de plus en plus émue.

André Dumont se souvint qu’IIuguet avait dit à la foule : « Peuple, n’abandonne pas tes droits. » Il proposa son arrestation ; elle fut votée.

— « D’après les rapports parvenus aux comités, dit Fréron, il est incontestable qu’il existe un comité d’insurrection; il a, selon les déclarations qui ont été faites, pour principaux conseils Choudieu et Léonard Bourdon. » — 11 n’avait pas fini de parler que plusieurs voix criaient déjà : « L’arrestation de Léonard Bourdon! «

Fréron continua : — "Il préside une société populaire dans la section des Gravilliers. L’homme qui a assassiné tant de pères de famille à Orléans était las d'une trop longue abstinence de sang ; il a voulu continuer ses assassinats sur les représentants du peuple. Quant à Choudieu, il n’est pas étonnant que l’assassin de Phelippeaux, que l’homme qui a fait incarcérer sa mère pour s’emparer de ses meubles, ait voulu assassiner la mère commune, la patrie! »

Choudieu demanda la parole, on lui cria : — « Taistoi, assassin ! — » Son arrestation avait déjà été prononcée; celle de Léonard Bourdon fut décrétée, et il fut ordonné que tous les représentants frappés par un décret d’arrestation seraient enfermés au château de Iiam.

A ce moment on eut des nouvelles de Penières ; il avait parcouru les rues à cheval, on avait tiré sur lui sans le toucher. Sur la place Saint-Michel, il avait été entouré et saisi par des gens armés de piques; ils l’accusaient d’avoir fait tirer sur le peuple, et ne témoignaient aucun respect à sa qualité de représentant. Conduit au comité de la section, il s’était trouvé parmi des hommes amis de l’ordre et de. la Convention. En effet, il tarda peu à entrer dans la salle, où il fut reçu avec des transports de joie.

On continuait à proposer et à voter des arrestations. Ruamps fut accusé par André Dumont d’avoir dit que les comités trahissaient la République. Sur ce rapport, l’Assemblée et les spectateurs poussèrent des clameurs d’indignation, et Ruamps fut décrété.

Toutefois on repoussa par l’ordre du jour la proposition d’arrêter tous les membres des anciens comités.

Un rapporteur, au nom du comitéde sûreté générale, raconta que le nom de Duhein était sans cesse répété par les séditieux; que dans les cabarets on l'appelait le palladium de la sans-culotterie ; qu’on lui attribuait une chanson qui provoquait à la révolte; qu’il avait parcouru le quartier des Invalides en prêchant l’insurrection; qu’il avait fait partie d’un conciliabule où avait été écrite une liste de dix-sept députés qui devaient être assassinés. — C’en était assez pour décider l’arrestation.

Puis Merlin de Thionville proposa Amar sans rencontrer d’objection. Le comité de sûreté générale fut chargé de faire un rapport sur Joseph Lebon et Maignet, et de recevoir les déclarations qui semblaient inculper Thuriot.

Une proclamation adressée au peuple français pour

lui rendre compte de la tentative criminelle, des horribles desseins des terroristes, et de l’heureuse issue de la journée du 12 germinal, avait été adoptée. La séance ne se termina que le 13 à six heures du matin; elle avait duré dix-huit heures.

Paris n’était pas encore tranquille, un rassemblement séditieux s’était maintenu longtemps, retranché dans l’église de Notre-Dame. Les voitures, qui emmenaient les trois membres de l’ancien comité condamnés à la déportation et les représentants envoyés à Ham, avaient été arrêtées à la barrière des Champs- Elysées; les détenus n’avaient pas été délivrés et ils venaient d’être ramenés au comité de sûreté générale. Cependant il n’y avait de combats nulle part et le sang n’avait pas coulé. La Convention qui, pendant la séance du 13, au matin, était restée calme et satisfaite, recommença à s’émouvoir à la séance du soir, en voyant que tout n’était pas fini.

Thibaudeau parla vivement : — ■ « Il ne faut pas que la Convention se laisse endormir. Ses décrets sont-ils exécutés? Non. Par qui et dans quel esprit le départ des prisonniers a-t- il été empêché ? Quelle est la situation de Paris et celle des détenus? Si la Convention est poussée à bout, elle emploiera la mesure terrible de la mise hors la loi, et le glaive de tout citoyen pourra venger le pays. Deux jours de révolte! c’est trop. Sachons si la victoire demeurera à la justice ou. au crime. Voyez là-haut ces bancs où siègent ordinairement les factieux : ils sont vides. Où sont-ils ? »

— « Ils conspirent, » répondit une voix.

— « Oui, répondit Tallicn, on conspire sous vos yeux. Où estThuriot, l’ami de Dobsent, l’auteur de la conjuration ? Où est Fouché, qui inspirait les feuilles

RAPPORT DU COMiTÉ DE SÛRETÉ GÉNÉRALE. 317

de Babœuf? Où est Cambon? Où est Lecointre qui sème ici la discorde? Je demande ces quatre arrestations. »

Avant que la parole fût accordée à un représentant qui voulait combattre Tallien, Saladin monta à la tribune au nom du comité de sûreté générale. 11 rapporta des propos de Cambon et des conversations de Lecointre qui s'accordaient avec leurs opinions et leur caractère, mais ne prouvaient aucune conspiration. L’absence de Thuriot pouvait donner lieu à des soupçons; ce n’était pas un indice.

L’arrestation ne fut pas décrétée ; on se rassura ; la garde nationale était sous les armes , commandée par le général Fichegru. Les voitures avaient été arrêtées à la barrière, parce que le poste n’avait pas été prévenu ; maintenant elles étaient parties. Le faubourg Saint-Antoine était encore agité. Une nombreuse réunion de séditieux y délibérait, mais effrayée et incertaine; elle devait être bientôt dispersée.

C’est ce que vint annoncer Pichegru, sans antres paroles que : — « Représentants, vos décrets sont exécutés. » — Le président, prenant exemple sur cette simplicité de langage , répondit : — « Le vainqueur des tyrans ne pouvait manquer de triompher des factieux. »

Ia séance s’était encore prolongée jusqu’à quatre heures du matin.

Deux jours après, le comité de sûreté générale présenta un rapport complet sur les événements du 12.

— « Cette journée fut préparée, par les clameurs des clubs, par les cris de « vive la Montagne ! vivent les Jacobins! » par l’envoi de commissaires qui, dans les

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