CHAPITRE II
contradictoire' avec les éludes1 les plus récentes sur l’époque de l’histoire égyptienne à laquelle appartiennent ces monuments, que l’élévation du niveau à Thèbcs pouvait être plus considérable que sur les rives situées au-dessus.
i.a vallée du Nil, en effet, s’élargit considérablement en ce point, la rapidité du fleuve décroît et permet à une couche plus épaisse de se déposer. On croit, en outre*, pouvoir estimer le dépôt du fleuve à 0 pouces par siècle dans cette région, et l’on trouve ainsi pour l'âge des monuments de Thèbes trois mille sept cents ans, chiffre parfaitement d’accord avec les données historiques. D'ailleurs, les transports du Nil ont bien pu, dans le cours de ces diverses périodes, être considérablement modifiés, et le fleuve, dans les temps primitifs où la vallée était encore basse et étroite, y avoir déposé son limon en moins grande quantité qu’à son embouchure. Les plus anciens souvenirs de l'Égypte paraissent remonter jusque là. D’après Hérodote (I. Il, c. 4), ils nous dépeignent le Delta comme un marécage. L’antique tradition d’une embouchure libre au temps du roi Menés- prouve que le pays était déjà peuplé jusqu’à la mer, que la civilisation en était encore à ses premiers rudiments, et qu’enfin les Égyptiens n 'étaient pas un peuple cultivé descendu de la Nubie le long du fleuve, niais qu’au contraire la première culture se propagea en remontant le cours du Nil.
Dans quelques autres fleuves, du reste, on peut constater l’cxhaussement de leur sol aussi clairement qu’en Éigypte ; mais aucun I l’a obéi à un régime aussi régulier dans son action. Nos fleuves débordent bien chaque année au printemps et submergent les plaines le long de leurs rives, mais la hauteur de ces inondations est trèsvariuble suivant les années et elles manquent même complètement apres les hivers peu rigoureux. La plupart des grands fleuves de la terre se comportent d’une façon analogue, bien que leurs débordements se produisent à des époques complètement différentes. On sait que les deux grands fleuves de l’Amérique sortent de leur lit pendant la saison des pluies et inondent les plaines. Les mêmes phé
1 D'après Bunsen (Place de l'Egypte dans f histoire du monde, t. III, p. 122), le* rois tics tlix-liuilièmc cl dix-neuvième dynasties, à tpii on attribue les grandes constructions de Thèltes, sc pincent entre 1058 cl l'iiX avant Jésus-f.lirist. I^epsius les recule de 100 à K00 ans plus loin.
* Parthcy, Voyage dans la vallée du Mil, l. II, p. 415.
nomènessc reproduisent dans les fleuves de la Chine, dans le Gange', rindiis, et surtout l’Euphrate et le Tigre dont les débordements ont pour la Mésopotamie une importance égale à celle des crues du Nil |H)iir l’Egypte. On observe les mêmes faits à l’ouest et au sud de l’Afrique'.
Ces faits nous ont démontré le dépôt de nouvelles couches de terre sur les plus anciennes, et surtout l’action considérable que tous les fleuves ont sur la configuration des côtes. Les résultats de même nature produits par des forces analogues sur les parties hautes de la surface du Globe dans l’intérieur des terres ne sont pas moins évidents. Quelques courtes considérations sur les lacs intérieurs nous convaincront de cette vérité et nous donneront un aperçu des modifications que leurs eaux produisent plus ou moins loin de leurs rives. Aujourd’hui encore nous rencontrons entre les chaînes de hautes montagnes de grandes dépressions remplies d'eau. Dans les plaines elles-mêmes, nous voyons des lacs qui, placés au point le. plus bas, servent de récipient aux eaux et manquent d'écoulement vers les mers voisines. Ces conditions semblent avoir souvent existé dans les temps primitifs, et mainte vallée, traversée aujourd'hui par un fleuve, dut être d'abord un lac. Les eaux accumulées exercent une pression sur les parties solides qui leur barrent le passage, pression qui s’accroît en raison directe de la masse d’eau qui la produit. Le résultat doit donc différer avec les conditions. Si l’évaporation de l'eau à la surface est moindre que ( apport continuel des rivières, le niveau du lac s'élèvera jusqu'à ce qu’il rencontre sur ses rives un point assez bas pour sc décharger. La quantité d’eau qui s’écoulera par cette brèche sera toujours égale à la différence entre les eaux apportées et l’évaporation. Si au contraire l’évaporation et l’afflux se font équilibre, le lac conservera un niveau lixe. Ce rapport peut être soumis à une périodicité, de sorte que le niveau s’élèvera et s’abaissera dans des limites déterminées et n’aura jamais d’écoulement. Ce dernier cas se présente dans la mer Caspienne et la mer d’Aral, dans lesquelles se déversent de grands
1 I*n observateur anglais. M. Everest, a eatinié la quantité «le limon <|iio le Gange apporte à la mer chaque année, a environ 6,400 millions île pieds culte», ce qui donnerait une couche de terre de 1 pied d’épaisseur sur une surface «le. 16 milles carrés. Cet immense résultat dépasse «le licaucoup ce que. le Nil peut faire.
* Hans l’antiquité, IWchélniis et le Méandre étaient «'onnus comme formant de grand» dépôts. Hérodote compare (I. H, c. 10 leur action h relie du Nil.
CIUPITRR II.
fleuves. Elles s'accroissent et s’abaissent périodiquement, mais ne sortent jamais beaucoup de leurs rives. Les lacs de Constance, de Genève, de Ladoga, de Wencr, et les grands lacs de l’Amérique du Nord, dans lesquels le Saint-Laurent prend son origine, obéissent au premier régime. Tous ne sont en réalité que le lit du fleuve fort élargi en ce point. Lorsqu’il les eut remplis de ses eaux jusqu’à une certaine hauteur, il trouva une issue par laquelle il put continuer son cours.
Mais outre ces cas, qui tous se laissent ramener au principe, d’é- • quilihrc entre l'action et la réaction, il existe encore un second cas principal, lorsque l’action l’emporte sur la réaction. Ce phénomène se manifeste plus fréquemment dans les vallées étroites que dans les plaines. Nous allons l’étudier en détail, parce qu’il contribue à la formedes vallées et des plaines. Lorsque l’enceinte d’un amasd'cau est faible sur un de ses points, elle résiste d’autant moins a la pression des eaux que celles-ci s'accroissent plus. Elle cède à la lin, et les eaux peuvent s’écouler. Le point qui a cédé peut avoir été d’abord de peu d’importance et ne provenir que d'une étroite fissure dans les parois d’une roche. L’eau en se précipitant s’ouvre bientôt une route plus large, et, suivant le rapport de sa puissance à la- résistance de l’obstacle, se creuse une issue qui atteint jusqu'au fond du lac en permettant à toutes les eaux accumulées de s’écouler. Cette rupture entrainc naturellement des changements dans toute la région placée au-dessous du lac, sur laquelle les eaux s’écoulent. Il en résulte un bouleversement de toutes les assises,- qui avant la rupture étaient à la surface. La quantité des eaux déversées, la rapidité avec laquelle la rupture s’effectue, les matières entraînées par le torrent et la pente sur laquelle il se précipite, influent beaucoup sur les circonstances des phénomènes produits. Quiconque a eu occasion d’observer des phénomènes analogues, comme il s’en produit quelquefois par l’accumulation des glaces dans nos fleuves, saisira mieux la grandeur de ces faits. Ceux qui ne les ont jamais vus peuvent très-bien se faire une idée de leurs immenses effets par les récits que les journaux nous ont donnés de la catastrophe qui récemment est venue frapper la ville de Pesth. Qui ne connaît les dévastations causées presque chaque année par la Vistulc? Qui n’a pas conservé le souvenir des terribles malheurs que le Rhône débordé apporta il y a quelques années dans la riche ville
de Lvon et à tous les habitants de sa vallée? Ces fleuves cependant n’avaient point détruit leurs rives et ils suivaient encore en partie leur lit. La niasse des eaux était seulement augmentée. Mais que le lac de Constance, dont la plus grande profondeur atteint 850 pieds, vienne à s’ouvrit1 une brèche jusqu’au niveau du Rhin au-dessous de Schaflliouse et se précipite avec ses eaux dans la vallée, quelles dévastations subiraient alors Bâle, et les localités attenantes, et surtout les villes du Rheingau, où l’écoulement des eaux, de Ringen à Coblentz, ne pourrait se faire que lentement à cause du rétrécissement de la vallée.
Nous avons, pour mesurer l’étendue de telles dévastations et prévoir la possibilité de réelles déchirures de vallées, plusieurs exemples que nous pouvons encore étudier et auxquels nous consacrerons les lignes suivantes. Un des plus récents est la catastrophe arrivée dans la vallée de Banien, le 1 G juin 1818'. Cette vallée s'étend au sud du Rhône vers les Alpes, dont le grand Saint-Bernard est le point le plus élevé entre le mont Blanc et le mont Rosa. Cette vallée est parcourue par la Dranse qui se jette dans le Rhône à Martigny. Dans sa partie supérieure, entre le mont Pleureur et le mont Mauvoisin qui la limitent, le premier au sud, le second au nord, elle est étroite et reçoit ses eaux de trois grands glaciers. Le plus petit, le glacier de Getroz, se trouve à l’extrémité inférieure de la partie étroite, au pied du inont Pleureur. Les rochers ou moraines qu’il porte avec lui tombent immédiatement dans la Dranse et il s’en détache souvent des blocs entiers de glace. Les eaux de la rivière y avaient jusque là trouvé une issue, lorsqu’elle fut obstruée dans le mois d’avril de l’année précitée. Un lac se forma au-dessus des masses de glaces et atteignit un quart de mille en longueur. Les habitants reconnurent bientôt quel danger les menaçait et essayèrent d’ouvrir une issue aux eaux qui s’élevèrent bientôt à 800 millions de pieds cubes. Mais ils n’y purent réussir. L’été s’avançait de plus en plus. L’échauffement du sol, produit par la haute température, ramollit les blocs de glace qui avaient obstrué les canaux par lesquels l’eau s’écoulait d’abord et lui ouvrit un passage dont l'ouverture atteignit rapidement une largeur de 90 pieds. Les dévastations causées par ce torrent furent terribles. Les maisons, les arbres,
* Yov. Gilbert, Annale* de phyniqur rt de rhinde, Ionie I.X, p. ,Ti1, 355, ol lorno ÎI. p. 108.