CHAPITRE XVII
stances dans l'organisme serait impossible, puisqu'elle n'a d’autre but que de produire la combinaison et la séparation des substances, c’est-à-dire le mouvement d'échange des cléments. Nous pouvons donc, en ce qui concerne les rapports de la matière à la forme dans les organismes, affirmer avec raison que la première est devenue la servante de la seconde. Celle-ci, en effet, domine l’autre et la contraint à prendre la forme concrète de chaque organisme; tandis, au au contraire, que dans la nature inorganique la composition matérielle influe, avant tout, sur cette forme concrète qui change aussitôt que la composition devient autre.
Tous mes lecteurs saisiront sur-le-champ quelle grande importance et quelle profonde signification s’attachent à cette différence. Elle donne aux corps organiques une haute supériorité, comme êtres plus indépendants, et fait comprendre pourquoi ils sont nés plus tard que les êtres inorganiques.
La faculté, que possèdent les organismes de pouvoir dominer les rapports particuliers dans lesquels les éléments matériels sont entre eux (rapports que les chimistes expriment par le terme affinité), est une des manifestations de la propriété à laquelle nous donnons le nom de vie et pour laquelle nous avons imaginé la force vitale , comme agent initial. Nous ignorons complètement ce qu’est cette force, de même que nous ignorons ce qu’une force est en soi ; nous nous contentons de savoir que c’est en elle que réside lit cause de tous les phénomènes de la matière. Le seul résultat positif et utile de cette définition est l’impossibilité de séparer l’une de l'autre la force et la matière, puisque la première n’est qu’une qualité de la seconde et que l’existence séparée que nous lui donnons n’est que le résultat de la manière dont nous considérons la nature et scs oh jets. (Ju'il nous suffise donc de savoir que la force vitale domine l'aflinité tant qu'elle dure; nous appellerons vie ccttc manifestation de l'organisme, et lui-même nous le qualifierons de vivant. Lorsque la période, dans laquelle l’organisme se meut en tant que corps naturel périodique, est achevée, la morf apparait, et avec elle l’affinité chimique reprend son rôle. Débarrassée des entraves insurmontables dans lesquelles la force vitale l’avait enchaînée, elle s’empare aussitôt de la matière organique qui a perdu son autonomie et la transforme de nouveau en matière inorganique, par une série de processus que nous désignons par les ternies de fermentation et de
putréfaction. Les dernières Irares de l’organistic disparaissent; il retourne au point d’où il est venu, et restitue sa poussière ù la Terre et son eau aux océans.
Les eorps naturels organiques se distinguent encore des corps naturels inorganiques par cette double qualité de leurs éléments. Jamais nous ne trouvons aucune trace de ce dualisme dans la matière des êtres inorganiques; celle-ci est ou entièrement solide, ou entièrement liquide, et non les deux à la fois. Il n’existe, au contraire, aucun organisme exclusivement composé de matière liquide, les deux états de sa substance sont toujours unis ensemble, tout en se maintenant isolés l'un de l’autre. Dans la cellule primordiale, ils se montrent l'un comme membrane enveloppante (parois cellulaires); l’antre Comme liquide enfermé (contenu de la cellule). Nous pouvons encore pénétrer plus avant dans les rapports qui existent entre l'organisme et l'existence simultanée de deux états de la matière dans ses tissus et faire voir que la combinaison du solide et du liquide est ce qui. entretient son existence durant la vie et produit sa destruction après la mort. En effet, bien que la matière solide constitue partout la base réelle de l’organisme et forme son corps, — les tissus organiques n’étant jamais composés de substances liquides, mais toujours de substances solides et molles, imprégnées de liquide — cependant, elle ne peut se conserver et se réparer que par l’absorption de liquides, puisque toute substance matérielle, avant d’être incorporée à l’organisme, doit traverser ses membranes et ne peut le faire qu’à l’état liquide. Le phénomène de pénétration des liquides à travers les membranes organiques sans pbres, porte le nom d 'absorption. Il constitue un des caractères généraux de tous les organismes et une de leurs propriétés les plus essentielles sur lesquelles repose leur existence. Les êtres inorganiques ne possèdent point celte propriété, car la faculté d'absorption des substances terreuses, fondée sur la capillarité dont nous avons parlé dans les chapitres précédents (p. 52), est un phénomène tout différent qui n'a aucun point de comparaison avec la faculté d’absorption des organismes; le liquide, en effet, ne fait.que remplir les interstices entre les parties solides de la niasse inorganique, mais ne pénètre pas dans la matière elle-même. Lorsqu’il le fait, il la dissout et détruit sa forme en tant que substance solide. L’action réciproque des matières solides et des matières liquides l’une sur
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l’autre, dans les fonctions biologiques, constitue un des caractères particuliers de l’organisation et un des ressorts essentiels de son mécanisme ; sa cessation entraine la mort de | organisme. Mais cette constitution des organismes est en même temps lu cause de leur décomposition après la mort et de la réduction de la substance organique en ses éléments inorganiques. Si on enlè\e à un organisnn mort et dans lequel les phénomènes de décomposition n’ont pas encore commencé tous les liquides, si on le dessèche complètement et le conserve dans des enveloppes imperméables a 1 humidité, ou dans un lieu parfaitement sec, on met sa substance organique solide à l'abri de la décomposition et de la putréfaction. Les momies égyptiennes en sont une démonstration convaincante. On peut encore préserver de la décomposition les corps organiques en les isolant du contact de l’air atmosphérique, lorsque les liquides intérieurs ont été modifiés par quelque opération artificielle et que leur composition naturelle a été détruite. Pans tous les cas, il faut toujours que l’affinité chimique, qui se développe d’ellc-mème dans l’organisme mort par l’absorption d’oxygène, soit paralysée pour empêcher la décomposition de ses éléments (note, p. 115). Nous pouvons donc affirmer, en toute sécurité, que la présence simultanée de matières solides et de matières liquides dans l’organisme assure sa durée pendant la vie, de même qu'elle cause sa destruction après la mort, et que, à ce point de vue, il existe une différence de qualité essentielle entre les êtres organiques et les êtres inorganiques.
Nous rattacherons à ces faits des vues importantes et exti êmeinent intéressantes pour nous sur l’origine primitive des corps organiques et inorganiques, vues déduites des substances élémentaires et des différences qui en découlent. A ce point de vue, nous avons déjà caractérisé les êtres inorganiques, en disant qu ils ont pris la forme qui leur est propre aussitôt que les éléments matériels ont existé, et qu’aucun obstacle extérieur, tel que l’absence de la température voulue ou de la tranquillité nécessaire n est venu entraver leur for- . mation. Cette théorie s’applique à tous les corps naturels inorganiques dont nous avons pu suivre les phases de développement: .
mais nous ne pouvons point l'affirmer, avec la même certitude, de quelques corps élémentaires simples dont le mode de formation n est pas encore suffisamment connu, à cause de leur simplicité meme.
Il en est tout autrement des créatures organisées, du moins a I e-
poque présente. Leur naissance ne dépend nullement du simplo mélange de leurs parties élémentaires ; mais elle a toujours pour cause une autre, influence restée inconnue jusqu'ici et sur laquelle, par conséquent, nous ne pouvons rien dire. Cette influence, à ce qu’il semble, ne peut être exercée que par un autre organisme vivant semblable ; et, de plus, elle ne dépend point de sa volonté, mais obéit à des lois éternelles et immuables. Nous connaissons bien toutes les substances dont se compose une matière organique homogène telle que l 'albumen ; mais nous ne pouvons point produire d’albumen artificiellement. Au contraire, rien ne nous est plus facile (pie de former de l’eau véritable en mélangeant de l’oxygène et do l’hydrogène en proportions convenables, et en faisant passer des étincelles électriques dans ce mélange. Kt pourtant toutes les poules produisent sans difficulté l'albumen qui enveloppe le jaune de leurs œufs. A la vérité, le phénomène est indépendant de leur volonté et ne se réalise que lorsque le jaune pénètre dans l’oviducte. Nous ne pouvons donc pas, dans l’état actuel de nos connaissances, comprendre la naissance de matière organique à l’aide d’éléments inorganiques sans admettre l'influence d’un organisme vivant existant déjà : nous sommes, par conséquent, dans une grande ignorance sur l'origine première des êtres à la surface de la Terre. Un a dit que des organismes nouveaux, indépendants et complètement différents, pouvaient sortir d’un organisme vivant en se formant de substance organique simple, sans passer par l’intermédiaire d’un germe et d’un œuf. Mais cette théorie est loin d’ètre élucidée et n’avance pas beaucoup la question, puisqu'il faut toujours un organisme vivant pour exercer une action spéciale sur la matière. La formation d’organismes nouveaux et étrangers dans d'autres êtres organisés, sans germe et sans œuf, porte le nom de génération spontanée (generatio originaria seu equivoca), et on lui oppose la reproduction sexuelle, au moyen d'un germe et d'un œuf, comme étant le mode de génération normal des êtres organiques, duquel on déduit l’impossibilité du premier. Mais on est allé trop loin dans la généralisation de cette loi, quoi (pi 'en aient dit les adversaires des partisans de la ijeneratio equivoca. Ces derniers, parlant de cette naissance d’un organisme sorti d’un organisme différent, en déduisent la possibilité de la génération de tous les organismes par la même voie dans les teni|is primitifs, et n'admettent pour l’époque actuelle que la faculté de