CHAPITRE XXVII
fiât
sus de Ratibor, resta un fond de mer. Au contraire, au sud des anciens rivages, dont les contours sont assez exactement représentés par le cours du Ilanuhc (ils partaient de Scliaflliouse et passaient par Ulin, Regensbmirg, Passau, Lin/, cl Vienne), une nouvelle étendue de terres se forma et cette émersion combla en grande partie, ou même entièrement, le vide entre le Jura et les Alpes, de Genève à Vienne. Cette grande mais étroite cuvette est, en effet, remplie par les couches du tertiaire moyen dont la molasse de la Suisse (p. 5(l(i) fait partie, ainsi que quelques-unes des couches de la vallée du Rhin à Mayence, le rouschclsand et le legelgebilde (p. 305). Nous avons fait connaître antérieurement (p. 58ô| les restes organiques les plus intéressants de ces dépôts, et nous nous sommes convaincus de la physionomie originale et particulière qui caractérisait encore le sol de notre patrie dans ce temps-là. Nous ne reviendrons point sur ces considérations, et nous chercherons plutôt à déterminer les causes qui ont fait sortir celte contrée du fond des mers. Ce fut probablement le changement de niveau qui s’effectua dans les Alpes, depuis le Valais jusqu'en Autriche, et que nous avons déjà mentionné comme constituant le douzième système de soulèvement (p.531), qui releva cette partie de l’Allemagne et lui donna sa position actuelle. Cependant, l’extrémité occidentale de la vallée, entre le lac de Genève et celui de Constance, resta encore sous les eaux endiguées. Les sédiments des eaux qui descendaient des Alpes s’y entassèrent ; et une autre partie, transportée sur les glaciers qui servaient de véhicules aux blocs erratiques (p. 58), traversa ce lac et alla se déposer jusque sur les hauteurs du Jura. Lorsque la masse des eaux se fut considérablement accrue par les courants descendus des montagnes, elles s’échappèrent par la vallée du lthiu et y laissèrent le loess (p. 511). Aux environs de la même époque, ou peut-être un peu plus tôt, eurent lieu les éruptions qui donnèrent naissante aux montagnes volcaniques de la Hesse et de la liolicme, le Vogclsbci g, le Rhcèn, le Mittelgebirge et les tufs basaltiques de la Snuahe, dirigés dans le même sens, et qui doivent peut-être leur position redressée actuelle au soulèvement des Alpes. Dans quelques points où ces roches sont en contact avec le lignite, comine à Meismer, près de Cassel, elles le recouvrent et sont, par conséquent, plus jeunes. Elles produisirent une grande révolution dans l’intérieur de l'Allemagne émergée alors; elles anéantirent
l’ organisation îles contrées voisines et amenèrent le dépôt d’une formation lacustre. Nous retrouvons, en clfot, dans plusieurs localités voisines, connue en Bohême, par exemple-, des sédiments d'eau douce plus jeunes que les lignites.
Après cette époque, l'Allemagne se trouva immédiatement reliée avec les Al|>es, avec le plateau granitique du sud de la France et, comme le grand bassin parisien était déjà vide aussi, avec les terrains primitifs de Bretagne et de Normandie. La masse continentale de l'Europe centrale était donc esquissée dans sej traits essentiels, et les grandes plaines allemandes, au nord des anciens rivages, étaient seules encore sous Beau. Une grande mer intérieure remplissait ce bassin entre la cliaine des Kjolen, l’Oural, le Caucase, les Car pat lies et le rivage septentrional de l'antique Germanie. Les glaciers qui descendaient des montagnes suédoises et finnoises y trouvaient un vaste champ ouvert pour le transport de leurs chargements de blocs de rochers. Cet état dé choses dura sans trouble pendant des siècles, puisque les blocs erratiques disséminés sont en nombre immense. Célait alors que des Eléphants, des Hyènes, des Lions, des Singes et les autres grands Mammifères, habitaient en grand nombre l’Allemagne centrale actuelle, et que les Tulipiers et les Érables croissaient dans nos forêts, à côté des Tilleuls et des Châtaigniers. La catastrophe qui détruisit ces êtres organisés, et dont la cause fut probablement l’éruption du grand district volcanique de la chaîne des Cordillères, délivra la Russie et les (daines septentrionales de l'Allemagne des eaux qui les recouvraient, en donnant à nos campagnes leurs limites actuelles du côté de la mer. Le retrait de ces eaux peut être considéré comme le dernier grand changement de niveau qu’ait éprouvé la surface de la Terre; et on le désigne ordinairement par le nom de Diluvium. Les amas de sable, d'argile, de Iclitn et de graviers qui restèrent alors sur le sol débarrassé de l’eau, constituent les couches sur lesquelles nous marchons aujourd’hui. Elles se sont recouvertes d'une écorce d'humus produit des débris de nombreuses générations d'organismes et ont été creusées dans toutes les directions par des courants d'eau douce pour former les lits de nos rivières. Ce que ces dernières ont érodé et transporté ailleurs, ce que la mer a rejeté sur les plages, ce que de violentes pluies ont entraîné, ce qui a été arraché par la rupture de bassins d'eau fermés, tout cela a donné naissance à des dépôts di-
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vers suivant les localités et dans lesquels nous rencontrons les restes des animaux qui vivent actuellement à côté de quelques espèces éteintes. Ces phénomènes sont l’origine des dépôts que nous appelons alluviom (p. 515). Ils appartiennent aux temps historiques ou proviennent du moins d’une époque où existaient, déjà dans nos contrées, les différences de zone actuelles et toutes les particularités qui en résultent pour le monde organique.
Cette organisation se distingue-t-elle, au fond, de celles qui l’ont précédée? Est-elle complètement nouvelle et originale, ou bien se confond-elle avec toutes les précédentes dans scs traits essentiels, et n’en diffère-t-elle que par des circonstances accessoires? Notre réponse à ces questions servira de conclusion à nos considérations sur les temps géologiques.
Elle s'en distingue seulement par des traits relatifs, et non dans son type ou dans sa constitution. C'est là un fait considérable qui met au jour l'uniformité du plan dans la création depuis l’origine, et qui nous prouve que, sous la grande diversité organique, il existe cependant une loi fondamentale rigoureuse. Pour démontrer cette assertion, contentons-nous de jeter un coup d’œil sur le règne animai, comme la partie la mieux étudiée des organismes détruits. Nous ne pouvons pas méconnaître un progrès gradué parmi les animaux vertébrés; mais je suis très-porté à le mettre sur le compte des changements arrivés dans les conditions extérieures et qui durent nécessairement influer sur les animaux existants à la surface de la Terre. Déjà dans les couches les plus anciennes ou paléozoïques, parmi lesquelles Murchison place comme étage supérieur tout le système permien ou formation du zcchstein, nous trouvons toutes les formes animales jusqu’aux Reptiles. Ces derniers ne sont, à la vérité, connus que par deux échantillons, mais ils suffisent pour prouver que le type des Reptiles était déjà réalisé, puisque ces rares exemplaires n’auraient pas pu exister autrement. Eux, aussi bien que tous les autres animaux, viennent se placer dans les grands cadres actuels, et la seule anomalie que l’on aperçoit chez quelquesuns d'entre eux, consiste dans la juxtaposition de certains caractères qui actuellement n’existent plus ensemble sur une même forme, mais se présentent comme des différences essentielles réparties sur des espèces distinctes. Mais cette remarque s'applique seulement aux groupes qui alors représentaient toute une classe actuelle.
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tels, par exemple, que les Trilobites, les uniques représentants des Crustacés. Aussitôt que le nombre des1 espèces devient très-grand, aucune des grandes divisions actuelles d’une même classe, ne reste absolument vide; quelquefois même, les formes sont plus nombreuses que maintenant, comme, par exemple, chez les Grinoïdes. I.a période secondaire ne fait qu'ouvrir un champ plus large à notre théorie. I.a diversité des formes s'accroît dans les divisions supérieures, et le nombre des espèces devient plus grand; mais il décroît dans les groupes inférieurs composés exclusivement d’animaux aquatiques, et notamment chez les Crinoides et les Céphalopodes. Cette époque se relie donc d'autant plus an monde organique qui domine aujourd’hui, que les conditions extérieures de la surface île la Terre se rapprochent plus des conditions actuelles. Seuls, les Reptiles de ce temps n’entrent point dans nos cadres actuels ci les Labyrinlhodonles (p. 542) du trias, les Enaliosauriens et les Ptérodactyles (p. 550) de l'oolitc et les Meijalosauriens (p. 5(57) du groupe wcaldien n’or.t guère d’affinité avec les genres vivants. Mais j'ai déjà fait voir (p. 550) que ces formes étranges ne se retrouvent plus actuellement parmi les Reptiles, mais parmi les Mammifères sous la forme des Cétacés, des Pachydermes et des Chauves-Souris et démontrent clairement la tendance de la nature à manifester, dans les temps géologiques toutes les formes actuelles, dès que cela fut possible. A l’époque tertiaire et au temps du diluvium, cette possibilité existait, à peu de chose près, dans les mêmes conditions qu’aujoiird hui. L’Homine seul manquait encore, pendant la première, pour des causes qu'il faut rechercher dans la nature du sol. L’organisation nous offre donc un progrès, un développement croissant qui marche de concert avec l’évolution des événements géologiques et en dépend évidemment beaucoup plus que d’un plan prémédité. Ce plan, ou pour parler plus exactement, cette nécessité fatale, que, dans notre vue bornée, nous admirons comme l’effet de la sagesse suprême et de la plus haute réflexion, consistait à faire apparaître les organismes sur la surface de la Terre, conformément aux lois immanentes de cette planète, lois qui déterminent encore aujourd’hui son caractère particulier, en tant que corps céleste.
La taille gigantesque des animaux primitifs ou modernes a été aussi mal comprise. La Terre n’a jamais porté des organismes plus grands que ceux qu’elle porte aujourd’hui ; les groupes auxquels
Cil \ PITRE XXVII.
ils appartenaient étaient seulement dilTérents ; cl là est la cause de l'étonnement qu’ils nous donnent. Il est très-exact que les Prêles, les Calamites sont des géants en face de notre espèce actuelle d’fcV/riiselum; mais elles n'étaient pas plus grandes que les Roseaux, que les bambous ou que les espèces de Saccharum de nos jours. Les Palmiers, les Conifères, les Amentacécs n’étaient point non plus supérieurs par leurs dimensions à leurs congénères actuels. Tous les Polypes, tous les Rayonnés sont voisins des formes vivantes pour la taille, et, Lien qu’il n’y ait plus do coquilles de Céphalopodes qui atteignent la grandeur d’une roue, on trouve à la place des Acéphales ayant le même diamètre [Tridaam), Les temps géologiques ne nous ont pas encore montrés d’individus de la même taille. Les Crustacés, les Arachnoïdes et les Insectes primitifs se comportent absolument comme aujourd'hui ; aucune espèce connue ne dépasse beaucoup en grandeur scs congénères vivants. Les Poissons, eux aussi, ne sortent point des dimensions actuelles et c’est à peine si quelques Squales de l’époque tertiaire seulement ont été plus grande que les grands Anthropophages vivants ( Squalus , Carcharias , Lamia). Les Reptiles primitifs dépassent sans doute un peu les plus grands Crocodiles vivants, mais V Iguanodon, que l’on fait si gigantesque, n’était pas, comme nous le savons maintenant, à beaucoup près aussi grand qiûln Cétacé, et les plus grands Ënaliosauriens restent bien en arrière du précédent . Il en est absolument de même pour les Oiseaux et les Mammilères tertiaires, aucun animal aquatique ne dépasse la baleine en grandeur, aucun animal terrestre n’est supérieur à 1 Autruche et aux vieux Éléphants complètement développés. Le Mastodonte est un peu plus long que l’Éléphant d’Asie, mais pas plus haut, bien que sa masse totale devait être pins grande que celle des Éléphants vivants. La différence est cependant insignifiante. On peut admettre, en thèse générale, que, quoique certains animaux pris individuellement, comme les Cerfs, les Hyènes, les Ours, et surtout les Édentés eussent alors de plus grandes dimensions que leurs espèces analogues vivantes, cependant la Création organique, considérée dans son ensemble, no possédait pas un caractère plus gigantesque et que la masse plus grande îles individus pendant les temps primitifs est compensée, dans les temps modernes, par le nombre supérieur des espèces, parmi lesquelles la race humaine occupe une place importante. Nous voyons donc encore ici
C3f. HISTOIRE DE U CRÉATION
que le plan de l'organisation a été le même pour tous les temps, et qu'à quelque point de vue qu’on se place, la nature vivante de notre planète n'a jamais dépassé les limites précises dans le cercle desquelles elle se meut encore aujourd'hui. Les corps célestes sont soumis à des lois éternelles, non-seulement dans l’évolution qui les entraîne le long de leur orbite au milieu de l'espace, mais il règne encore une régularité immuable dans les plus petits phénomènes de la matière à la surface de chaque planète, régularité qui se présente au regard pénétrant du penseur libre de préjugés, comme la seule nécessité possible, se déterminant soi-même. Des perturbations do nature différente, issue de la tendance de chaque individu à dominer, autant que scs forces le lui permettent, modifient bien un peu l’expression totale de la loi, mais elles ne l’annulent jamais. Elles produisent seulement des exceptions et sont l’origine de cette grande cl, on peut le dire, illimitée diversité dont la nature est capable dans ses productions. Pour arriver à ce but, elle emploie le moyen le plus simple, qui consiste à ouvrir le champ libre à l’individualité dans la mesure permise par sa force de résistance. Maintenu par cette énergie, l’individu assure, non-seuleinent son existence dans le domaine des êtres, mais il exerce avec elle sur l’ensemble une influence qui nous apparaît comme une modification de la loi. Il périt lorsque la force nécessaire lui fait défaut; mais dès qu’il la possède, son existence devient durable, nécessaire et au-dessus des éventualités.