CHAPITRE II
« En passant à travers les âges cette danse s'est transformée de génération en génération, et l'histoire représentée s'est perdue en route... La danseuse nous raconte une histoire qu'elle ne comprend pas , elle danse peut-être en sanscrit comme le bonze fait sa prière. » E. Guimet.
La danse étant le geste de la musique dont le chant est la parole, ses premières manifestations artistiques n'ont pas été autre chose que les représentations orchestiques des sujets mythiques et légendaires. Cette dansepantomime, véritable ballet d'action réduit à son élément le plus simple, se retrouve dans tout l'Orient avec un reflet hiératique des solennités religieuses. Quelques détails empruntés aux récits des voyageurs ainsi qu'aux notes prises par nous en Orient, pourront donner une idée de la danse théâtrale de Java, de l'Inde et du Japon.
Pour beaucoup de voyageurs, ces pantomimes ne sont pas des danses. Ils commettent en cela une grave erreur; c'est, au contraire, une véritable danse théâtrale
qui consiste à mimer l'action des chants d'amour et de guerre. Seulement les touristes ne la comprennent pas, soit que ce genre de spectacle les surprenne, soit qu'on leur en explique mal le sujet ; c'est pourquoi la plupart trouvent grotesques et ridicules ces' gestes alanguis dont le sens leur échappe; ce n'est pas l'avis des Orientaux, car chez eux la danse-pantomime est très florissante encore.
Le comte de Beauvoir décrit ainsi une danse de bayadères javanaises : « Les voilà donc enfin ces danseuses orientales!... Mais ce rC est point une danse ! ... ce sont bien plutôt des oscillations lentes et des poses gracieuses exécutées sur place, une étude plastique pour présenter leur corps bien fait dans ses mouvements les plus avantageux, pour en montrer la souplesse et l'élégance. Tantôt elles se provoquent en guerre, comme des tragédiennes saisissent un arc d'or, le tendent en se cambrant aussi merveilleusement que les amazones de la fable, et décochent des flèches emplumées dont elles imitent la légèreté, — puis elles tombent à genoux en prière, et l'un des musiciens entonne un chant plaintif accompagné d'un seul violon indigène, — tantôt la mesure s'accélère et tonne : alors se rengorgeant avec la fierté de l'oiseau de Vénus1, elles jouent avec de longues plumes de paon et font la roue comme lui... »
Quel est le sujet de cette danse-pantomime, car c'est bien un antique récit que les bayadères ont mimé ?
1. C'est probablement l'oiseau de Junon dont a voulu parler M. de Beauvoir.
Le voyageur n'a pas cherché à le connaître. Sans doute quelque histoire d'amour, quelque poème mystique ou légendaire dont le sens est très clair pour les gens du pays, et que le prince javanais aime à voir représenter devant lui, le soir, dans le féerique décor d'une nuit tropicale.
Autrefois les rajahs de l'Inde entretenaient de nombreuses troupes de musiciens et de danseuses. Ils étaient grands amateurs de représentations théâtrales, et fort probablement quelques-unes des pièces qui sont parvenues jusqu'à nous comprenaient des parties de chant et de danse. Ces drames n'ont plus de succès aux Indes, caries voyageurs n'en font aucune mention. La danse semble depuis longtemps s'être séparée du théâtre pour se cantonner uniquement dans le domaine religieux ou dans les fêtes princières. Si la danse des bayadères n'est, en réalité, qu'une sorte de pantomime souvent peu claire, elle n'a plus rien de commun avec les représentations scéniques. Pour ma part, je ne me rappelle pas avoir vu dans l'Inde autre chose que la danse des temples (et encore celle-ci très rarement) ou la danse de caractère, véritable pantomime que les bayadères de Calcutta, de Lahore ou de Bombay exécutent dans leurs maisons ou dans la demeure des riches hindous.
D'après l'Anglais Wilson, qui a traduit un certain nombre de pièces de théâtre, la danse théâtrale aurait eu jadis une belle période, il y a de cela cinq ou six siècles. Quelques noms de ces différents genres d'œuvres lyriques nous ont été conservés : ce sont les Nâtyasâraka, les Prasthâna et YHallisâ. Les premiers traitent uniquement de l'amour : leur forme se rapprochait de
notre opéra; les seconds, mettant en scène des personnages de castes différentes, font songer à notre ancien opéra-comique, parce que les morceaux de chant et de danse sont séparés par des dialogues parlés. Les troisièmes ne seraient autres qu'une sorte d'opéra-ballet.
La danse théâtrale est donc tombée en désuétude dans l'Inde après y avoir brillé d'un vif éclat. Il faut avouer que la domination anglaise ne fait rien pour la tirer de l'oubli, ce qui, du reste, se conçoit aisément. Le souci de la caste ne favorise pas les réunions publiques où, l'on peut se trouver exposé à coudoyer les parias. D'autre part, les rajahs, ayant à leur disposition des troupes de danseuses ainsi que les Devadassi mises à leur service par les brahmanes moyennant finance, la danse mimétique des bayadères suffit aux distractions des riches. Ajoutons à cela que les Anglais, bien que tolérant les anciens usages, ont tout intérêt à ce que le peuple asservi ne se souvienne pas de sa grandeur passée !
On a déjà parlé, dans un précédent chapitre, à propos de l'Inde, des pantomimes dansées : il suffira donc de constater l'existence de la danse théâtrale dans les siècles qui ont précédé. Du reste, on ne possède que de rares documents authentiques sur la matière.
Au Japon qui a été plus étudié et nous est plus connu, « la danse théâtrale a, comme chez les Grecs, comme au moyen âge, une origine religieuse ».
« Ses débuts, dit M. Bousquet, rappellent nos « mystères » célébrés d'abord dans les églises, transportés ensuite au palais et de là au théâtre. Au ixe siècle, sous le règne de l'empereur Hei-jo, la terre s'abîma dans la province de Yamato, près de Nara, et une fumée
empoisonnée s'exhalant du gouffre répandit partout la mort. Pour conjurer le fléau, les prêtres du temple voisin eurent l'idée d'exécuter une danse emblématique sur un tertre gazonné situé devant leur sanctuaire. La fumée cessa de s'élever comme par enchantement : ce fut la consécration du drame.
« Aujourd'hui encore, en souvenir du miracle de Nara, cette même danse, appelée Sambastro, précède chaque représentation. Un acteur costumé en vieux prêtre s'avance sur la scène et, l'éventail à la main, exécute un pas rythmé accompagné parle chant plaintif du chœur, qui rappelle dans une mélopée fort obscure la miséricorde des dieux sauveurs. Ici, comme partout, les légendeschevaleresquesont, avecles miracles, un berceau commun, et la danse propitiatoire qui suit immédiatement le sambastro est consacrée à la glorification de Yorimits, une sorte de saint Georges asiatique, vainqueur d'un dragon qui désolait jadis Kioto, et avait même chassé le mikado de son palais. »
M. Bousquet donne plus loin un intéressant compté rendu de l'une de ces légendes théâtrales, qui sont dites par les musiciennes, tandis que les danseuses en font silencieusement les gestes. Ce genre de ballet s'appelle No, « longs récitatifs poétiques retraçant une fable religieuse chantée en partie par le chœur, tandis que les acteurs, par une danse lente et cadencée, accompagnent gracieusement et expliquent la pensée souvent obscure ». (Voir l'analyse du Plumage de la Fée, une de ces pièces mêlées de danse1.)
i. Georges Bousquet, le Japon de nos jours, tome I, page 407.
Le caractère mystique des No s'explique par l'origine purement hiératique de ces spectacles. « Le premier fut joué, il y a des centaines de siècles, s'il faut en croire une tradition sintoïste où il est difficile de ne pas reconnaître le mythe universel du Soleil. La grande déesse lumineuse du soleil, Amatéras, s'était cachée dans une caverne 'pour échapper aux persécutions de son père, le Dieu de la Nuit. Le monde était plongé dans les ténèbres. Les dieux se coalisèrent pour l'arracher à sa retraite. Toutes les industries, qui plus tard devaient être humaines, furent employées pour construire, à l'entrée de la caverne, un théâtre où la plus belle des déesses dansa nue aux sons du premier orchestre. Amatéras, tirée de sa retraite par l'éclat de la gaieté, en demanda la cause; on lui dit, en lui montrant un miroir, qu'on avait trouvé une déesse plus brillante qu'elle. Elle vit son image, et, piquée par la jalousie, elle sortit et consentit enfin à reprendre sa place dans le monde1. »
En 1887, nous avons eu, à Kioto, l'occasion d'assister à de superbes représentations de danses théâtrales anciennes offertes au Mikado par la ville. Les notes suivantes, écrites en sortant du merveilleux spectacle, donneront peut-être une idée de la chorégraphie théâtrale au Japon et principalement de la grande danse nationale du Miako-Dori.
« Aux sons de deux orchestres de samisen et de soutsoumi rangés sur les côtés du 'théâtre, les plus jolies gueshas de la ville, en splendides kimonos brodés d'oiseaux et de fleurs, exécutent les danses anciennes. Ce