G. Bousquet, op. cit
sont de véritables pantomimes, gracieuses et expressives, traduction par gestes des vieilles légendes chantées par les musiciennes aux voix grêles et criardes... La mise en scène est fort belle. Les décors sont éblouissants, et ces pantomimes, que nous avons vues précédemment exécutées par les mêmes gueshas, prennent dans ce cadre large et imposant un caractère de grandeur que l'on ne retrouve pas dans les enceintes exiguës des maisons japonaises et sur les petits tatamis.
« On annonce enfin le Miako-Dori et un silence religieux se fait dans la salle.
« Trente-deux gueshas, divisées en deux troupes, s'avancent sur les estrades surélevées qui communiquent avec la scène tandis que l'orchestre attaque le Harou-Sami (l'air national) accompagné par les kotos, les flûtes et les gongs. Leur démarche est lente; elles placent en mesure leurs pieds l'un devant l'autre; une sur deux se retourne de temps en temps pour faire face à celle qui la suit; bientôt les deux files se rejoignent sur la scène, se croisent, puis disparaissent dans les coulisses. Elles reviennent alors ayant changé leurs éventails contre des tambourins, recommencent leurs marches et leurs contremarches solennelles pour s'en retourner deux par deux en se tenant par les mains.
« La danse du Miako-Dori n'est qurun ensemble de figures et de poses gracieuses exécutées avec des éventails, des branches de fleurs, des tambourins, des saluts et des prosternations à la mode du pays. »
Le sens de ces pantomimes hiératiques n'est pas compréhensible pour les étrangers. L'est-ildavantagepourles interprètes ? M. Guimet dans ses Promenades japonaises
le nie : « La danseuse se lève et prend des poses. C'est une danse dramatique qu'elle exécute; on retrouve dans ses attitudes les allures contournées des vieux dessins japonais. Dans sa pantomime les traits du visage restent impassibles : c'est une élégie à froid qui n'a que des gestes et point d'âme. Il est vrai que la pauvre enfant reproduit consciencieusement les mouvements qu'on lui a appris, mais qu'elle n'en connaît pas le sens. En passant à travers les âges, cette danse s'est transmise de génération en génération, et l'histoire représentée s'est perdue en route; de même que certaines formules religieuses sont répétées pendant des siècles alors même qu'on ignore ce qu'elles ont signifié. La danseuse nous raconte une histoire qu'elle ne comprend pas; elle danse peut-être en sanscrit comme un bonze fait sa prière. » Les principales représentations de la danse théâtrale au Japon ont lieu pendant les Matsouri, « fêtes d'un caractère profane et religieux, dit M. Bousquet, comparables à celles que nos anciens corps de métier célébraient en l'honneur de leur patron ». Ce sont de pittoresques cavalcades composées de chars qui, outre les dieux, portent des troupes de danseuses. De temps en temps les chars s'arrêtent et les gueshas exécutent devant la divinité leurs mystérieuses pantomimes, jadis caractérisées par beaucoup de licence, de grossièreté et de trivialité. Mais aujourd'hui ce cachet légendaire a tout à fait disparu. Le Japon s'est trop rapidement civilisé. Voici ce qu'écrivait en 1877 M. Bousquet au sujet des Matsouri : « Des idoles colossales sont placées dans de grandes baraques de bambou et de paille; ces idoles sont elles-mêmes des charpentes grossières recouvertes
26o HISTOIRE DE LA DANSE.
d'étoffes. Un homme peut aisément se tenir debout dans la bouche ouverte; ce sont moins des représentations divines que des pièces à surprise. La première que je vais voirécartelentement ses jambes croisées et découvre dans son abdomen tout un corps de ballet, un orchestre et un chœur. La danse commence aussitôt; mais c'est ici que le plus grand étonnement attend le spectateur européen. Ce qu'on joue, c'est un de nos airs sur la guitare japonaise. Ce qu'on danse, c'est la gigue et les exécutantes sont costumées... encanotières ! Une jupe courte verte et rouge, un corsage rouge et le chapeau de paille sur l'oreille, voilà le dernier mot de la chorégraphie contemporaine : hélas! »
Il faut avouer pour l'honneur de l'art japonais que de pareilles performances sont fort rares, et celle-ci, tentée quelques années après la révolution, n'a pas eu de répercussion sur l'âme artistique du peuple.
OUVRAGES CONSULTES
Comte de Beauvoir, Voyage autour du Monde. Paris, 1884. G. Bousquet, le Japon de nos jours. Hachette, 1877.
E. Guimet, Promenades japonaises. Paris, Charpentier, i883.
F. de Ménil, Revue Internationale de Musique. La Musique, la Danse et le Théâtre au Japon. N° 18, i5 décembre 1898.