‹ Histoire de la danse à travers les âgesChapitre 36 sur 153 · Michelet, op. cit · texte numérisé non relu

Michelet, op. cit

6o HISTOIRE DE LA DANSE.

scruté avec le plus de conscience, et dépeint avec le plus de vérité cet état d'âme particulier du moyen âge, cachant sous des fantasmagories terribles la révolte de la misère, s'autosuggestionnant dans cette rébellion qui l'effrayait lui-même et que les siècles suivants n'ont pu expliquer. Car le sabbat a existé; la chose est maintenant indéniable. Mais il ne faut pas confondre le sabbat réel avec le sabbat des Hallucinées, où de malheureuses hystériques se croyaient, en leurs rêves malsains, transportées à travers les airs sur de magiques balais.

Les apôtres de la haine, pour leurs prédications, choisissaient le décor capable d'impressionner plus vivement les esprits faibles: forêts sombres, effrayantes, clairières sinistres, temples païens abandonnés et en ruines.

Le sabbat fut peut-être aussi le dernier vestige du culte de la Bonne Déesse, ou des rites druidiques de l'île de Sein. Les hommes déguisés en démons, les femmes sans aucun voile pour mieux marquer le renoncement qu'elles faisaient à la religion, à la société, se réunissaient la nuit dans le but d'adorer une grossière idole. Comme dans les cérémonies religieuses qu'ils parodiaient, les fidèles de Satan se livraient à des danses d'une espèce particulière.

La danse du sabbat mérite donc une place dans ce chapitre, car elle était la raillerie sinistre des rites auxquels on commençait à ne plus croire : « L'assemblée des sorcières, le sabbat, est la suite ou la reprise de l'orgie païenne par un peuple qui a désespéré du christianisme. C'est une révolte nocturne des serfs contre le dieu des prêtres et des seigneurs ». Dans ces assemblées

LE MOYEN AGE. 6x

où « tout devait se faire à rebours, à l'envers », les parodies de la messe et des offices religieux étaient suivies du branle satanique, moquerie obscène des chorégraphies sacrées, danse circulaire, sorte de chaîne magnétique, moyen de communiquer la pensée dans un même sentiment de haine, où chaque individualité se perdait dans l'ensemble afin d'acquérir plus de force pour accomplir l'œuvre de terreur et de mal.

La danse du sabbat était violente et passionnée. « Non seulement elle enivre, dit J ules Bois, mais elle est affreusement utile ». Elle avait, en effet, pour but la stérilité, image de la mort et de la destruction. C'est une rénovation du branle cosmique des anciennes religions : « Tous tournent, le dos au centre du bal ainsi qu'en les danses bretonnes, se heurtent en des circuits. On ne se contente pas de danser, on saute. On saute dans les feux, comme les enfants à la saint Jean, afin de railler l'enfer clérical et les bûchers1. »

« Ces danses vives et violentes étaient le prélude de la fameuse ronde du sabbat, qui, de tous ces corps emportés dans un tourbillon, faisait un élément, une force aveugle. Ils tournaient dos à dos, les bras en arrière, sans se voir, ne regardant que la nuit, la fumée, le brouillard de la prairie fuyante. Bientôt personne ne connaissait plus ni voisin ni soi-même. Par moment les dos se touchaient, se heurtaient de façon rustique, et on ne se sentait que dans l'ensemble comme membre du grand corps confus, haletant, qui tourbillonnait2. »

i. Jules Bois, le Satanisme et la Magie. 2. Michel et, op. cit.

6à HISTOIRE DE LA DANSE.

Telles furent ces danses qui, exécutées pendant plusieurs siècles par des populations accablées de misère, restent un audacieux défi jeté par le moyen âge à toutes les oppressions, à toutes les tyrannies, en une foi terrible qui eut ses fanatiques, ses confesseurs et ses martyrs. Aussi il nous a semblé qu'elles méritaient une mention dans cette monographie.

OUVRAGES CONSULTES

Thoinot-Arbeau, Orchésographie et traité en forme de dialogue, par lequel toutes personnes peuvent facilement apprendre et pratiquer l'honnête exercice des danses, par Thoinot-Arbeau, demeurant à Langres. Imprimé audit Langres, par Jehan des Preyes, imprimeur et libraire tenant sa boutique proche de l'Eglise dudit Langres. MDCXXXXIII.

Mézerai, Histoire de France. MDLXXXIX.

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